‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 67 sur 92 · I.AV.ARTIN · texte numérisé non relu

I.AV.ARTIN

Comme initiateurs de noire siècle au sentiment de la nature, Lamartine et Victor Hugo ne viennent qu’après l’auteur des Nalchez. La grande lumière avait paru, elle n’a pas été éclipsée. Chacun des deux n'en possède pas moins sa source, sa région propre et originale, plus riche peut-être que le domaine du premier conquérant ; mais le droit de nommer ce monde merveilleux appartient à celui qui l’a découvert.

Il était réservé cependant à Lamartine de s’emparer en souverain de la poésie de là nature et de la porter à une hauteur qui ne sera jamais dépassée. Le sentiment de l’infini, les harmonieux rapports de l’univers, non pas seulement avec l’âme humaine, mais avec l’âme créatrice, avec le principe divin de toute chose, l’éternelle symphonie déployée dans l’espace pour exprimer la suprême pensée qui se contemple dans son œuvre, en un mot Dieu dans la nature, n'a jamais eu de voyant plus lucide, d’écho plus mélodieux, d’interprète mieux inspiré que l’auteur des Harmonies et de Jocelyn. Depuis les poêles sacrés de l'Inde, aucun poète, dans aucune langue, n’a fait chanter au monde visible un hymne plus vaste

qui nous raconte mieux la gloire du créateur, qui nous fasse mieux pénétrer dans son invisible essence. Libre chez le poêle chrétien de toute mythologie, le sentiment de l’infini dans la création s’élève à sa forme la plus pure. Ce haut spiritualisme donne au monde matériel son véritable sens. La vraie poésie de la nature est créée parmi nous, pour ne plus varier que dans scs détails.

La poésie du monde extérieur se dégage dans Lamartine de tout élément humain et personnel. Le paysage vit de sa vie propre ; il apparaît comme acteur principal, il n’est plus seulement le complice et l’interprète de la passion de l'homme chargé de lui présenter le miroir et de lui prêter des couleurs pour s’embellir, des accents pour s’exprimer. L’inspiration de Chateaubriand est trop personnelle, trop passionnée pour qu'il laisse prendre à la scène où se meuvent ses acteurs, aux décorations qui complètent son drame, une sorte de prépondérance sur le drame lui-même. René est de race héroïque et militante, et quand il se fait contemplatif c’est en face de son propre cœur. Rien ne peut le détourner assez puissamment du spectacle de lui -môme pour qu’il s’oublie dans une rêverie sur l’essence des choses et pour qu'il s’occupe à scruter le mystère de la création à part du mystère de son cœur et de sa destinée à lui. Il rêve de ses propres passions, do la loi qui préside à sa vie et non des lois générales de l'existence, comme il arrive à d’autres poètes.

L’auteur des Harmonies aime à planer au-dessus de la passion, au-dessus de son émotion personnelle, dans la plus pure région métaphysique, où le spectacle de l’univers confine à l’intuition du divin. Essentiellement lyrique, il nous enlève parfois jusqu’à ces vagues régions où la pensée ne trouve plus de mots pour se traduire, de

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signes visibles pour limiter scs contours. C'est un poëte musicien delà famille de Beethoven. Chateaubriand n’est guère sorti des conditions de l'épopée, même lorsqu'il a voulu peindre les moins épiques des sentiments, le vague des passions modernes. Le paysage est interprété, chez lui, d'une manière plus profonde; il joue un réle plus actif, il est plus vivant que chez les maîtres de la véritable épopée, mais il ne tient pas beaucoup plus de place dans ses grandes compositions, les Martyrs, les Natchez , dans ses romans, Altala, René , le Dernier Abencerrage , que dans les récits des autres poètes héroïques. C’est un peintre d'histoire qui déjà fait une plus large part dans ses tableaux à tout ce qui est extérieur à l’homme, aux sites environnants, au coloris, au costume ; ce n’est pas encore un pur paysagiste, un simple musicien de la symphonie des couleurs. Dans Lamartine le paysage conquiert sa pleine indépendance ; il empiète h chaque instant sur le récit, sur les situations, sur la la peinture même du sentiment. Mais, luttons-nous de le dire, ce n’est pas pour retenir l’homme dans de vulgaires sensations comme le font les coloristes, pour le distraire par un spectacle agréable, pour lui donner l’oubli du monde moral par une sorte d’ivresse du pittoresque. Si l’auteur de Jocelyn fait taire parfois la situation, le drame, le cœur lui-mème, en donnant la parole à la nature ambiante, c’est pour arracher l’homme à son égoïste personnalité, c’est pour l’entraîner, non pas au-dessous, mais au-dessus de lui-même, c’est pour l’enlever sur le char d’Élie à travers la pure contemplation, c’est pour le jeter ivre d’infini sur le seuil du monde invisible et jusqu’aux pieds de Dieu.

Chacun de ces deux maîtres semble avoir choisi pour

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emblème de sa poésie un des grands spectacles de la nature, plus fréquenté cl plus chéri que les autres. L'Océan au sein duquel a voulu dormir le grand barde de l’Armorique est dans la création l’élément orageux, mobile, passionné, personnel pour ainsi dire. Il se joue sur l’Océan, dans la tempête, un drame formidable; rien de plus émouvant pour le cœur de l’homme. Mais si le ciel ne se montrait pas au-dessus, si la sombre voûte des nuages pesait toujours sur le vaisseau, la mer sans bornes semblerait petite et sans issue comme la passion dans une âme orageuse. C’est l’idée d’une force implacable quelle éveille dans l'esprit, sans lui ouvrir par elle-même aucune perspective sur les espaces lumineux et sereins, sur la providence harmonieuse, sur les innombrables mondes, sur l’infinité des existences qui se révèlent à nous dans un seul regard jeté sur l’azur des nuits.

Le ciel serein et peuplé d’étoiles, l’azur sans limite éclairé d’une lueur mystérieuse, voilà le tableau qui revient le plus souvent dans la poésie de Lamartine. C’est vers les mondes supérieurs au nôtre que se portent le plus souvent ses yeux et sa pensée. Il effleure les lacs, il s’assied entre les fleurs des collines, il erre dans les forêts harmonieuses, il gravit les hautes cimes, mais ce n’est pas là qu’il habite. Il a pris son essor vers le firmament et va se plonger à loisir dans l’impalpable éther et dans les espaces invisibles. La terre, dans ses paysages, n’est qu’un prétexte pour peindre le ciel. La nature n’est chez lui qu’un lieu de traverse pour arriver jusqu’au monde divin; il a touché, de scs pieds ou de ses ailes, tous les sites qu’on peut décrire, mais il aspire toujours à s’envoler jusqu’à l’indescriptible. Il nous enlève à sa suite plus haut que uul poëte avant lui, assez haut pour qu’on

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désespère à tout jamais de pénétrer plus avant par la poésie dans le sentiment de l'infini.

Il est inutile d’appuyer de citation un jugement sur Lamartine, tout le monde sait ses vers par cœur. Nous n’étudions ici qu’un des aspects de l’illustre poêle , le plus éclatant, le plus neuf, le plus grandiose, et peutêtre le moins remarqué. Son plus solide mérite, sa gloire la plus durable est dans la profondeur, dans la sublimité de sa pensée religieuse. Lamartine est par-dessus tout un poète sacré. C’est user vis-à-vis de lui d’une injustice souveraine que de l’enfermer comme on le fait si souvent dans le domaine de l’élégie, d’opposer toujours ses Méditations aux œuvres de sa maturité et de voir en lui, avant tout, l’auteur du Lac et de Y Isolement. Nous comprenons que les premiers accents de cette voix céleste aient laissé dans les Ames un ravissement qui ne s’efface plus, et qu’on revienne de préférence à ses plus jeunes mélodies, comme nous revenons tous aux souvenirs de notre jeunesse. Lamartine est dans les' Méditations plus ému de passions humaines , plus voisin de nous, plus accessible à toutes les âmes. Peu de cœurs, parmi les mieux doués, sentent vibrer en eux la corde sublime du vrai sentiment religieux. Le besoin d’infini inhérent à l’homme se détourne chez la plupart vers des aspirations moins élevées que le désir de percer les voiles de l’invisible et de lire la pensée de Dieu écrite dans les splendeurs de l’univers. Tous les amis du poète, tous ses plus bienveillants critiques ne l’ont pas suivi sur les hauteurs lumineuses qu’il habite plus souvent encore que le bord des lacs et les prairies paternelles. Livré à notre cœur tout seul, nous éprouverions peut-être quelque embarras de choisir entre ses œuvres enchanteresses. La

question spéciale qui nous occupe ramène notre attention sur les Harmonies, sur Jocelyn , sur les plus belles pages de la Chute d'un ange ; or, c’est dans le paysage lyrique, dans les hymnes exhalés de la nature comme d’un clavier sous les doigts du poète, dans ces sublimes traductions en langue humaine du cantique que Jéhovah se chante dans la création, que nous trouvons le vrai Lamartine, le poète sans rival, comme la France, l’Europe, le monde eiyier n’en avaient pas eu depuis la Bible et les épopées de l’Inde.

De cette lyre aux mille cordes où chante l’hymne de la création, les poètes qui précèdent ou qui entourent l’auteur de Jocelyn n’ont fait vibrer qu’une certaine part ; Lamartine d'un doigt familier sait la parcourir tout entière. C’est par les accords qui répondent à la passion, aux mélancolies, aux douces joies de l’amour, qu’avaient préludé chez nous Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. C’est toujours la passion, plus profonde, plus orageuse, plus lyrique, qui parle à Chateaubriand à travers la voix des forêts et les océans. Il a senti surtout, il a magistralement exprimé cette vie de la nature sympathique à la vie de notre âme. Dans chacun des sites qu’il anime en les décrivant il nous montre un drame analogue à celui qui se joue dans notre cœur. Chaque phénomène du monde extérieur est une parole qui nous raconte à nous-mêmes. La nature vit; elle sent, elle souffre, elle est tourmentée comme nous; elle est comme un miroir sensible, elle répond par sa sympathie aux émotions qu'elle réfléchit ; elle s'émeut elle-même, elle frissonne d’une inexplicable passion plus calme, mais plus profonde, plus éternelle que la nôtre. Rarement l'auteur de René s’élève à peindre, à nous faire sentir ce que la création renferme de

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vie impersonnelle et supérieure, ce qui la rattache directement à son Dieu. Lamartine a pénétré aussi avant que pas un dans cet art de traduire la vie du cœur et la passion par les signes empruntés à la nature et qui nous la montrent vivante et sensible comme nous. Mais tandis que chez d’autres poètes, l'univers visible redevient insensible et muet sitôt que l’homme a cessé d’y chanter ou d’y gémir, l’hymne universel continue dans les llarmonies après que l'homme s’est effacé; et le dialogue commencé entre le monde cl le cœur humain continue entre la création et Jéhovah. La nature nous raconte une Sine supérieure à la nôtre ; elle n’est plus seulement douée de sentiment et de vie, elle est douée de pensée. Les idées éternelles rayonnent à travers sa face ; le verbe divin, la sagesse, la providence infinie, la parole du père se revêtent sous nos yeux de cette chair splendide faite de l’immense étendue où circulent des milliards de soleils. L’intelligence, en un mot, supérieure à la vie toute seule, l'idée supérieure à la passion nous apparaissent désormais dans l’ensemble des choses. Ce n’est plus seulement notre propre visage, c’est mieux que la forme étincelante de la Béatrix adorée qui se montre à nous dans ce miroir, c’est la face même de Jéhovah qui resplendit à nos yeux sous ce voile transparent.

Aussi la poésie de Lamartine nous enveloppe et nous saisit par tous les points à la fois. Des rêveries enivrantes de l'amour, des hautes mélancolies de la pensée incertaine de son but, elle nous élève aux fortes extases, aux illuminations de la foi religieuse. Nul ne sait nous amener mieux que lui à cette plénitude de l’enthousiasme qui embrasse à la fois Dieu, la nature et l’objet aimé. C’est l’étal poétique dans ce qu’il a de plus complet : tout

viluc en nous dans un parfait accord, les sens, le cœur et l'esprit. Toutes les dissonances de détails, toutes les imperfections disparaissent dans celle grande harmonie. Nous vivons avec une intensité que la passion toute seule ne donne pas; nous vivons avec l’âme entière; nous vivons dans la nature et dans l’intelligence dont elle émane, dans le sein de celui dont a dit saint Paul : In eo vivimus, movemur et sumus.

Nous n’avons jamais mieux senti cette puissance vivifiante de la poésie de Lamartine qu’en relisant certaines pages du maître en regard d’autres pages aimées des plus illustres contemporains. Cette impression nous a démontré tout ce que gagne la poésie a s’adresser à l'âme entière, à la pensée aussi bien qu’à l’imagination et au sentiment. La poésie doit être quelque chose de plus qu’une saisissante peinture du monde visible, de la forme palpable des choses et de la vie elle-même. Quel artiste sait peindre la réalité avec plus de puissance que Victor Hugo? Quels tableaux possèdent comme les siens le relief et la couleur? Il nous fait voir et toucher les objets qu'il décrit. Ses paysages, ses portraits ont tout l’aspect et jusqu’à l'odeur de la vie. Le sang circule et l’artère bat, les arbres' et les rochers, mis en saillie par les jeux de l’ombre et de la lumière, viennent se mettre à portée de notre main. L’air baigne notre visage imprégné de la respiration des plantes et de l’humidité des torrents; le vent fouette notre chevelure. Et quelle magnificence, quelle perfection souveraine dans la sculpture du vers, dans l'enchâssement des rimes éblouissantes 1 Combien l’art et le style de Lamartine semblent naïfs et vagues auprès de cet art sculptural ! Quelle parole flottante auprès de ce langage serré ! Vous diriez que l’un n’a fait

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qu'efilcurcr d'un regard distrait ce monde des couleurs et des formes, que l'autre a scruté si profondément. L'un, direz-vous, me fait entendre le murmure du paysage en laissant pour moi sa forme indécise; l'autre m’y fait marcher de mes pieds en plein soleil. Voici pourtant ce que nous éprouvons à trente années de distance en relisant les pages des deux maîtres lus tous les deux dans la première jeunesse et, Dieu sait combien de fois, relus! Ne nous bornons pas au paysage, à la sphère du sentiment de la nature, parcourons tout le domaine lyrique partagé entre les deux poètes. Reprenons les vers d'amour, de religion, de philosophie en môme temps que les pièces descriptives. Devant les pages de Victor Hugo, celles-là môme qui ont le plus ému notre jeunesse, l'admiration, une admiration étonnée, prévaut sur tous les autres sentiments. Comme cet artiste sait plier la langue à tous ses caprices ! Quel prodigieux savoir, quel opulent dictionnaire, quelle sonorité dans le rhythme, quel éclat dans l'image, quelle vigueur dans le mouvement! Comme vous sentez votre main débile près de cette main de Titan! Tous les étonnements traversent mon esprit, tous les éloges abondent au bout de ma plume. Jamais homme de lettres jugeant un homme de génie n’a mieux senti son accablante supériorité. Toutes les facultés de l’artiste et du critique s'éveillent et s’aiguisent en moi. J’apprécie tous ces prodiges de l’exécution, ces audaces de la pensée, la grâce de ces détails, la grandeur épique de cette ordonnance avec un indicible plaisir, et je proclame le poète souverainement habile, l’écrivain maître sans rival dans notre langue.

Je vais des Orientales , des Feuilles ef Automne, des Rayons et des Ombres, aux Méditations, aux Harmo~

nies, à Jocelyn. Je lis; et le scnliment que j’éprouve écarte toute faculté critique; je n’ai pas le temps d'admirer cl de chercher s'il y a là un arliste habile. Je suis ému, entraîné par cette parole, par cette musique, sans savoir d’où elle vient. Il ne m'est plus loisible de songer à la perfection de l’instrument. C'est comme au milieu de la nature elle-même : l'harmonie pénétre en moi par tous les sens, elle me berce, elle m'enivre. Des rêves sans fin se déroulent dans mon esprit, les plus hautes pensées m’apparaissent. Il n'y a qu’une idée qui ne se présente jamais à mon esprit dans un pareil moment, l'idée d'admirer, dans les merveilles qui m’entourent, la science mécanique de l’ouvrier. J’ai bien autre chose à faire que d’analyser l’art du grand coloriste qui assortit si bien les tons du ciel, de la mer et des forêts ; c'est avec l'àme ellemême du divin auteur que son œuvre me met en communion; je le vois, je le sens, je le prie, je l'adore, je me plonge en lui et je vis un moment de sa vie. De même avec le poêle. Dans les Méditations, dans les Harmonies, si souvent relues, je sens l’homme, j’oublie entièrement le riracur. C’est mon âme qui se réveille et non pas mon sens critique. Les plus hautes aspirations de mon esprit, les libres les plus délicates de mon cœur se mettent en jeu; et de même que je serais incapable de me juger et de m’analyser au moment d’une émotion vive, d’une ivresse de volupté, d’une extase de contemplation, je reste incapable d’analyser l’œuvre de l'écrivain. Le sentiment des beautés littéraires s’efface chez moi sous l’impression inorale, ltien ne sent l'art, l’école, le système, le travail même et la réflexion, dans cette poésie éternellement jeune. C'est la musique spontanée qui s’échappe de l’âme humaine touchée par le désir ou le regret ; c’est

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l’écho involontaire qu’elle renvoie à toutes les mélodies de la création. Les Méditations, Jocelyn, les Harmonies , tout cela est resté aussi neuf, aussi frais que les premiers jours, après des milliers d’imitateurs. Je juge de l’éternelle vérité, de l’inaltérable jeunesse de ces poésies, à la puissance de rajeunissement qu’elles savent exercer sur moi. Je ne sais plus si j’étais jeune quand j’ai commencé à lire, à admirer Victor Hugo ; si fort je me trouve en le relisant armé de tout mon sens critique et de toute la maturité de ma raison. Quand j’ai à la main les Méditations, je reprends avec elles ma dix-huitième année. J’ai le môme cœur, les mêmes sens ; tout se colore, autour de moi, de la même fraîcheur, tout s’anime de la même vie. Je revois, dans tous leurs détails, le paysage, le tronc d’arbre couché dans les hautes herbes où j’étais assis; le soleil était à tel point de l'horizon, la brise soufflait du couchant, l’air avait une saveur humide. Jusqu’à l’odeur du bois ou du prochain troupeau, ou de la plante la plus voisine qui me revient avec la mélopée de chaque strophe. Le terme employé est-il toujours le plus exact? les rimes sont-elles neuves et ronflantes? la même pensée ne reparaît-elle jamais qu'à sa place logique? je n’en sais rien et je m'en soucie fort peu. Ce n’est pas la forme précise, le contour arrêté des choses, c'est leur âme qui se trouve reproduite dans ces poèmes. En face de ce livre, ou plutôt de cette âme, ce n’est pas une lecture que je fais, c’est une communion qui s’établit entre nous; c'est la vie qui circule de l’un à l’autre; en un mot, ce n’est pas une jouissance littéraire, c’est une volupté murale, c’est l’universelle sympathie, c’est l’enthousiasme, c’est la poésie dans sa plus haute acception.

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