‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 82 sur 92 · QDE FAUT-IL ENTENDRE PAR L’IDÉAL. K · texte numérisé non relu

QDE FAUT-IL ENTENDRE PAR L’IDÉAL. K

Christianisme avait besoin pour nous d'une confirmation, nous la trouverions dans les négations même que le matérialisme lui oppose. L’identité du réel et de l'idéal , de l'esprit et de la matière, de Dieu et de l'univers est la thèse essentielle du réalisme dans la philosophie, dans les arts et jusque dans la politique. Nous prions nos lecteurs de nous pardonner de citer M. Proudhon à propos d’art et de poésie ; mais en celte matière comme en bien d’autres, cet écrivain, dont il est impossible de tirer, sur aucune question, une vraie lumière et une conclusion pratique, fournit beaucoup de renseignements utiles et de symptômes très-significatifs des tendances de la démocratie. « La séparation du réel et de l’idéal est impossible, nous dit-il ; Platon affirme cette séparation lorsqu’il dit que les idées, c’est-à-dire les types éternels de toutes les choses crées, existaient avant la création dans la pensée de Dieu. Mais qui admet aujourd'hui cette théosophie de Platon? Les idées des choses sont inhérentes aux choses qui les expriment, et toutes ensemble, indissolublement unies constituent la vie et l’intelligence, la beauté et la réalité de la nature. » Toujours la môme erreur fondamentale qui vicie les arts, la science, presque toutes les œuvres de ce temps, h savoir la négation plus ou moins explicite du monde surnaturel et divin, c’est-à-dire un athéisme franc ou dissimulé. Ne nous lassons pas de le répéter : pour ceux qui rejettent le surnaturel et l’existence d’un Dieu libre et personnel, le mot idéal ne saurait avoir d’autre sens que celui d’abstrait, de général ; il est par conséquent sans aucune portée dans les arts. Ainsi le nom d’homme est un terme idéal qui désigne l’espèce ; l’homme en général n’a pas d'existence réelle et ne sau-

rail être représenté dans l'art. Il est certain que l'idéal pris dans ce sens doit être rayé du vocabulaire de la peinture et de la poésie. On n'a le droit de parler d’idéal et de faire intervenir ce mot dans les arts, on n'a le droit de parler de Dieu et de le nommer dans la philosophie que si l’on considère l’idéal cl Dieu comme ayant une existence réelle et indépendante de la nature.

Il semble aujourd'hui qu’on exige un grand effort de la raison humaine si on lui demande d'admettre que la matière n'est pas toute la réalité. Tout ce qui n'existe pas à la façon de la matière, avec un corps étendu cl figuré, est censé n'élre qu'un point de vue de l'intelligence, une création de l’homme; création nécessaire en ce sens que l’homme n’est pas libre d'échapper à cette idée; création tout humaine et toute relative, cependant, car l’homme étant supprimé, l'idée, la conscience, l'esprit, la divinité disparaissent du monde avec lui. C’est dans ce sens que les nouveaux athées ont nommé Dieu « la catégorie de l’idéal. » Pour notre compte si nous avions quelque doute contraire à l’universelle raison, c'est sur l’existence de la matière que ce doute porterait : ce qui nous paraîtrait difficile à prouver, c’est la réalité et surtout l'indépendance de la nature. L’ordre surnaturel, c’est-à-dire l'existence et l'indépendance de Dieu, voilà le fait essentiel sans lequel rien ne s’explique dans l'univers. Rien non plus ne s’explique dans les arts ; la poésie n’est qu’un produit fortuit et sans règle, si l'idéal n'est qu’un point de vue de notre intelligence, s'il n’a pas son lieu et sa sphère à lui, s’il n'a point de substance réelle.

Comment faut-il entendre l’existence objective, la

QÜE FAl'T-lIi ENTENDRE PAR t’IDÉAt. 503

réalité do l'idéal? Gomment ccttc notion régit-elle la

pratique des arts, et en particulier comment s'associcl-elle à la peinture dn monde extérieur à l'homme, de l'univers visible, de la nature proprement dite?

Considéré dans son existence objective, en dehors du sujet qui le conçoit, appelé de son vrai nom, l'idéal c’est Dieu lui-méme. En Dieu seul toutes les créatures ont leur raison d'élre et le type de leur perfection ; elles ont été conçues dans l'éternelle intelligence avant d’étre produites dans la nature périssable ; leur suprême beauté, leur forme idéale réside à tout jamais dans la pensée du Créateur. Chacune d'elles est un mot de la parole infinie, exprimé dans l'univers fini. Le Verbe divin les contient toutes et les manifeste à son heure, suivant sa volonté conforme à sa sagesse. II en révèle à chaque artiste les qualités essentielles et la forme idéale, dans ce fait merveilleux, indiscutable, supérieur à toute analyse, extérieur à toute science qui se nomme l'inspiration ou le génie dans le langage des arts, et la grâce dans celui de la religion. Ce fait absolument inexplicable du don de poésie accordé à tel ou tel homme sans qu'aucune industrie humaine y puisse suppléer, suffit à confondre ceux qui nient un ordre supérieur à celui de la nature. D’où vient le génie, pourquoi toute expérience, toute éducation, tout progrès social sont-ils impuissants à l’engendrer? Quand les fatalistes prétendent que chaque œuvre de l’art est un fruit nécessaire du climat, de l’époque, des conditions nationales, comme telle plante est particulière à certaine zone de la terre, pourquoi ne peuvent-ils pas semer à coup sur le génie dans le terrain le mieux préparé comme ils sèment l’oranger ou le hêtre? Que la science trouve un procédé pour faire

éclore un artiste de génie au sein de toutes les conditions qu’elles a reconnues pour les plus favorables; qu'elle parvienne à procurer à cet artiste, s’il existe déjà , une heure infaillible d’inspiration, et nous lui accordons que l’ordre surnaturel n'existe pas, qu'il n'y a pas de providence souveraine, de divinité indépendante de la nature. L'idéal n'est plus dès lors qu’un point de vue de l’esprit humain, une sorte de problème qu’il se pose et qui reste insoluble dans l'art autrement que par cas fortuit. Pourquoi et comment un artiste atteint-il la beauté? Et d'ailleurs la beauté existe-t-elle? L’idéal ne change-t-il pas selon les temps, selon les lieux et selon les hommes? La beauté, l'idéal sont, comme Dieu lui-même, chez ces nouveaux athées ; ils varient de minute en minute; ils sont dans un éternel devenir, ils n’existeront jamais en réalité.

La beauté existe, cependant; elle revêt ici-bas dans l’art des formes qui, sans posséder l'absolue perfection, n’en soiit pas moins positives. La sculpture de Phidias, la peinture de Itaphaël, la poésie de Shakespeare et de Corneille sont là devant nous. En vertu de quoi ces beautés ont -elles pris un corps à nos yeux, si elles n'émanent pas d’une source positive, d’un principe immuable ?

Cet immuable principe c’est cç que l’universelle raison a nommé Dieu ; et l’intelligence divine en tant quelle contient les types, les idées parfaites de toutes les choses crées ou possibles, c’est ce qui constitue l’idéal. Comment une pareille conception de l’idéal agit-elle dans les diverses branches de l’art ? La réponse à celle question forme l’esthétique tout entière. Comment il intervient dans la peinture du monde extérieur à

Page 1