QUE FAUT-IL ENTENDRE PAR L’IDÉAL
I homme? C’est la question plus restreinte qui nous occupe. I.a réponse est éparse dans ce livre : cherchons à la condenser dans un seul exemple, emprunté à un seul art, à la poésie.
Voici trois poètes en face du même paysage , également doués des facultés qui perçoivent les élégances de la forme et les harmonies de la couleur, armés de sens pénétrants, servis tous trois par une imagination puissante, prompls à saisir les analogies, à associer les idées et les images. Je les suppose dans un état d’esprit semblable, libre de ces passions impérieuses qui contraignent l’artiste lui-même à voir les objets sous un jour particulier et personnel : tous trois disposent d'un beau langage et d'une riche palette. L'un d'eux, par tempérament et par sysième, n'admet rien au delà du visible, tout linit pour lui aux limites de la nature; Dieu et le surnaturel n’existent pas. Il a peint la nature qui l’entoure selon cette donnée ; son merveillieux talent de ciseleur et de coloriste nous fait voir et toucher les objets, le relief des arbres et des rochers, la splendeur de la lumière, les nuances les plus variées de l’herbe, du feuillage, les mille odeurs et les mille bruits de la campagne; il donne à tous nos sens les vives impressions de la réalité. Cela lui suffit; il laisse notre cœur sans passion, il ne suggère à notre intelligence aucune idée. Élargissez un peu ce réalisme, ajoutez au don de sentir et d’exprimer d'une façon poignante, l’aspect matériel des choses, une certaine perception de ce je ne sais quoi d’immatériel qu'atteste partout l’aspect même de la vie. Le tableau s’animera; vous aurez de plus que les accidents du son et de la lumière, le mouvement extérieur, quelquefois l'intime palpitation des
êtres, une sorte d'impression analogue à celle qui a produit le panthéisme naïf et sensuel des races primitives.
Que l'imagination du poëte fasse un pas vers le monde de l’esprit, qu'il saisisse les rapports plus délicats qui rapprochent les faits de la nature des situations de notre cœur, les harmonies en vertu desquelles notre âme trouve à se mirer et à se peindre dans les phénomènes qui l’entourent; l'artiste, alors, exprimera plus que la nature toute seule; le monde matériel l'aura conduit jusqu'au monde humain ; il aura dépassé le visible pourpénètrer dans l'ordre moral ; il sentira, il aflirmera, déjà quelque chose de supérieur à la vie physique, une existence distincte et libre des forces fatales qui régissent la création. Un élément de surnaturel et d'idéal sera introduit dans sa peinture du monde organique. Le paysage ne parlera plus seulement à nos sens, il fera mieux qu'exciter en nous les phénomènes vitaux et l’imagination purement plastique, il s’associera aux faits de l’âme, à nos aspirations, à nos rêves, à tout un ordre de phénomènes où commence à poindre la liberté et qui avoisinent le monde surnaturel. Ce sera le paysage déjà poétique et vivant, humain pour ainsi dire, par opposition au paysage réaliste et de nature morte. Mais la plus haute poésie n’est pas encore atteinte. La forme des choses est décrite, leur vie est manifestée; leur âme ellemême ne rayonne pas , elle est comme voilée d’un nuage; la pensée est vague, la liberté est incomplète, Dieu et l’idéal sont absents.
Mais voilà que le sentiment religieux s’est éveillé. Un poète survient qui l’a reçu, ou de la tradition, ou de ce don providentiel et gratuit qui se nomme le génie; il n'a, de plus que les précédents, que cette seule croyance
Digiti;