QUE PAUT-H. ENTENDRE PAR 1,’IDÉAL
la pensée du poëte : si ce n’est que l'auteur est étemel et la parole, émise pour des millions d’années. Mais cette parole, comme la parole humaine, ne saurait mieux faire qu'exprimer l’intelligence qui l'émet. Aussi toutes les formes de l’univers, tous les objets qui frappent nos sens ne sont rien, dans la plus stricte vérité, qu’une expression de la pensée divine. Pour qu'une des formes, un des aspects de la nature, objet isolé, scène étendue, paysage complet, soient reproduits dans l’œuvre d’art avec toute leur valeur et toute leur harmonie, il est nécessaire que le poëte rattache la forme à la pensée qu'elle exprime; il faut qu’il manifeste, qu'il indique au moins et fasse pressentir l'accord de ce détail avec les vues générales de l’intelligence créatrice. Le poëte doit s’appliquer, avant tout, à pénétrer la signification morale, le sens divin de toutes les formes qui lui apparaissent; il n'est poëte qu’à la condition de posséder d’instinct cette symbolique de la naluré, et de la creuser plus ou moins profondément. A l'occasion des objets visibles, il ne fait œuvre de poésie, il ne fait autre chose qu’une aride nomenclature, une sorte de procès-verbal de la réalité, qu'à la condition d'en manifester le sens invisible. 11 a lu dans la création comme dans un livre écrit en lettres vivantes; il essaye d’interpréter la pensée du Créateur, en apprenant à ceux qui le lisent lui-même la valeur de ces lettres, le son et l'harmonie qu’elles représentent. Quand il a ainsi montré le rapport de la nature avec l'idée génératrice, on peut dire qu’il l’a idéalisée; il nous a fait entrevoir l’idéal.
Le réalisme copie la nature comme un objet fini en lui-mème et sans rapport avec rien d’extérieur à lui. Il nous donne chaque lettre , chaque chiffre exacts, mais
isolés. Or, une lettre isolée dans la nature est une lettre morte. Elle 11e prend vie que par sa liaison avec l’ensemble et par le rapprochement du mot dont elle fait partie avec l’idée que ce mot représente. Le réalisme, malgré ses prétentions à rendre énergiquement la vie et le caractère individuel des objets, 11e fait que transcrire la lettre morte de la nature.
C'est donc en nous faisant pressentir le surnaturel, l’invisible, le mystérieux au delà , en nous rendant manifeste l’idée providentielle cachée sous le phénomène apparent, en lisant les formes cl les couleurs comme des caractères qui nous retracent quelques mots de la parole vivante du Créateur, que le poète atteint l'idéal à travers la nature. Ainsi, l’idéal de chaque objet matériel qui revendique une place dans le poème, c’est moins sa forme la plus générale et la plus belle que l’expression de son rapport avec l’ordre invisible et divin ; c’est sa signification morale, comme la valeur poétique d'un assemblage de lettres est dans le sens du mot qu'elles écrivent.
Essayer de donner des exemples précis de la signification morale, de l'idéal de tel ou tel objet de la nature, une rose, un chêne, un aigle, un torrent, en les isolant d'un site déterminé où ils ont vie, de la scène particulière où ils agissent, c’est une entreprise absurde et puérile comme l'est, par exemple, un dictionnaire du langage des lleurs. Il n'y a rien que d'arbitraire en de pareilles nomenclatures; la symbolique de la nature ne saurait -être rédigée a priori et indépendamment de toutes les circonstances locales. Il en est de chaque objet dans le paysage comme du chiffre, de la lettre, de la note, dont la valeur et le sens sont déterminés par leur
OU K PAUT-ir, ENTENDRE PAR 1,'IDÉAL.
place relative dans lin ensemble. L’idée en elle-raémc est sans doute absolue, niais la matière qui la recouvre est essentiellement relative. Il s'agit d’exprimer un sens invariable, mais avec des termes qui varient: le vrai sentiment de l'idéal dans la nature repousse donc toute symbolique écrite à l'avance; c’est par là qu’il se concilie avec le réalisme bien entendu, il satisfait au précepte de peindre des êtres réels et vivants, des caractères en chair et en os et non pas de simples abstractions, comme le faisait l'école classique.
Il est donc insensé de prétendre codifier l’idéal et tracer au poêle des règles sûres pour l’introduire dans ses tableaux; autant vaudrait se targuer de distribuer par avance à chacun l’inspiration et le génie. Élever les âmes dans l'amour de la beauté impersonnelle, instruire les intelligences à penser sainement de Dieu et de l’ordre moral, voilà tout ce que la critique peut faire pour préparer les poètes à percevoir i’ideal dans la nature. A ces conseils, elle ne peut ajouter utilement qu'une chose : l'exemple des maîtres qui ont réussi.
Un nom illustre écrit sur cette page suffira pour éclairer nos théories, cl mieux que toutes nos explications fera comprendre ce que doit être la grande poésie de la nature. Fermez ce livre et relisez Lamartine. Éludiez entre toutes ses œuvres Jocelyn et les Harmonies. Quel critique nous démentira si nous disons de ce dernier livre qu'il est dans notre poésie, et peut-être dans toutes les langues, la plus haute expression du sentiment de la nature. Nous avons curieusement suivi les traces merveilleuses que ce sentiment a semées dans la poésie, à partir de l’Inde elle-même. S’il a joué un rôle plus exclusif et plus dominateur dans l’Orient primitif, il n’a
jamais trouvé de forme plus pure, plus complète, plus rationnelle et plus sainement religieuse; jamais le paysage n'a plus ému le cœur humain et ne lui a mieux parlé de la divine providence que sous le pinceau de Lamartine. Jamais l’homme n'a senti la hature palpiter de ses émotions à lui, et l'initier au secret de l'idéal qu'en face d'un tableau du ciel, des montagnes ou de la mer tracé par l'auteur des Harmonies. Chaque école, chaque secte peut critiquer à sa guise cet admirable ouvrage et le non moins beau poème de Jocelyn. Nous en appelons à tous les vrais poètes, à toutes les Ames qui sentent vivement les beautés du monde visible et qui reçoivent les révélations du mystérieux au delà : comme poésie de la nature rien de plus parfait n’a paru que les Harmonies.
Complétons à ce sujet notre pensée et l’enseignement qui ressort de ce chef-d'œuvre du maître. Saluons dans ce livre non pas seulement le génie personnel, mais la doctrine, mais les croyances générales, mais les vérités immuables qui l’ont dicté. Rappelons à ses admirateurs et au noble poêle lui-même, qu’à l’heure où il traçait ces immortelles pages il n'était ni réaliste, ni panthéiste hégélien, ni positiviste, ni sceptique; il était chrétien, de la simple religion de sa mère; il avait, au fond, sur la nature et sur le grand invisible, il avait comme ses pâtres cl ses vignerons, la seule science de l’Évangile. C’est dans les Harmonies, qu'il écrivait l'IIymne au Christ, qu’il adressait au Créateur, au Rédempteur, à l'éternel Idéal, ce sublime serment d'une fidélité à toute épreuve.
Ce souvenir ne nous entraîne pas si loin qu’on pense hors de notre sujet; il nous retient au centre de la