‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 27 sur 68 · I. Lanson. Corneille (RacheUe, 1898, p · texte numérisé non relu

I. Lanson. Corneille (RacheUe, 1898, p

L*HARMONÎE t>U VERS qS

vigoureusement, avec ses rythmes tranchés et ses éclats soudains. A cette dernière manière se rattache celle de Corneille. » Or n'est-ce pas là dire en termes imagés qu'entre les vers de Corneille et de V. Hugo d'une part et ceux de Racine et de Lamartine d'autre part, il y a toute la différence qui sépare des vers avant tout bien rythmés de vers par-dessus tout harmonieux * ? Il serait intéressant de suivre dans l'histoire de notre poésie la prédominance successive du rythme et de l'harmonie. On verrait en particulier qu'à la fin du xix® siècle, chez les poètes décadents et symbolistes, — qui sont non pas des visuels, comme V, Hugo ou les Parnassiens, mais des auditifs ayant subi l'influence de la musique plutôt que celle de la peinture — , l'harmonie a pris décidément le pas sur le rythme : la cadence de leurs vers, à force d'être complexe et subtile, échappe trop souvent à l'oreille ; mais on ne saurait nier qu'en revanche on ne trouve dans leurs poèmes ce que leur maître Verlaine recommandait avec insistance :

De la musique avant toute chose.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette prédominance du rythme sur l'harmonie ou de l'harmonie sur le rythme, il reste que le rythme et l'harmonie sont les deux éléments constitutifs de la beauté des vers. Sans doute ce rythme et cette harmonie ne se rencontrent pas exclusivement en poésie. Nous avons déjà vu que la prose a parfois comme une tendance au rythme mathématique ; et de même il serait aisé de montrer que la prose a parfois également une

I. Cette différence peut nous rendre compte d'un fait, qu'une observation tant soit peu attentive permet de constater : c'est qu'il est beaucoup plus facile, surtout pour des enfants, d'apprendre et de retenir les vers de Corneille que ceux de Racine, les vers de V. Hugo que ceux de Lamartine. Plus le rythme est nettement marqué, plus il seconde la mémoire ; au contraire Tharmonie en caressant nos oreilles, nous fait perdre de vue la suite des pensées.

harmonie semblable à celle du vers. C'est ainsi que dans le morceau suivant de Chateaubriand nous trouvons une très grande variété entre les divers éléments phoniques :

La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers.

(Chateaubriand, Atala.)

Voici la transcription phonétique de ce passage :

Lalun prrétasopâlflabô àsètevéljéjefunèbr. Ellseleva ômilJ0dela-

nwi, kommmunbllacevestal kivjèpli0ré surrieserrk0jdunkopan.

1/ o oo<' o A"^ ^ ° ^ A ^ ^

Bjètô èllrépadidalébwa segrrasekrrédemélakolije kèlllémmmàra-

l/< °*''% o<o ^ % oo

kotérQvJ0cén éjôrivagesatikedémer.

Nous constatons que dans ce passage i° le nombre des voyelles égale presque celui des consonnes (il y a 98 voyelles et 95 consonnes) ; 2° le nombre des successions de consonnes ne dépasse pas de beaucoup le nombre des successions de voyelles (il y a 20 successions de consonnes et 10 successions de voyelles): 3** ces successions de voyelles et de consonnes sont pour la plupart des successions faciles (il y a 9 successions faciles de voyelles sur 10 et 1 4 successions faciles de consonnes sur 20).

Une prose comme celle de Chateaubriand, où Ton démêle à la fois un rythme mathématique souvent très net et une harmonie souvent parfaite, est donc très voisine delà poésie. Mais, bien que la prose puisse avoir de la sorte un rythme et

L*HARMONIE DU VEBS qB

une harmonie analogues ou semblables au rythme et à Tharmonie des vers, c'est néanmoins en poésie que Tharmonie parvient à son plus haut degré de richesse, comme le rythme à son plus haut degré de rigueur.

Ainsi, — pour résumer les deux premiers chapitres de notre étude — , l'impression de beauté, que nous procure la poésie, résulte à la fois du rythme et de l'harmonie des vers. Au fond du rythme notre analyse nous a fait apercevoir un principe d'unité et au fond de l'harmonie un principe de variété. Ces deux principes sont-ils de même nature ? Et lequel des deux constitue plus particulièrement la beauté des vers ? C'est ce que nous allons peut-être apprendre en cherchant la raison du plaisir qui s'attache à la perception du rythme comme à la perception de l'harmonie.

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