CHAPITRE I
Définition du sentiment du beau en poésie.
De toutes les analyses précédentes il résulte qu'en poésie le sentiment du beau est le sentiment d'une unité perçue à travers une multiplicité d'éléments variés. Une telle définition rappelle évidemment celle que dès l'antiquité on trouve chez les philosophes : « la beauté, c'est l'unité dans la multiplicité. )) Mais cette rencontre est pour nous la meilleure preuve que nous ne nous sommes pas égaré dans nos recherches.
On nous demandera peut-être si tant d'efforts étaient nécessaires pour aboutir à ce résultat. Nous répondrons que l'important, dans la science spéculative, c'est beaucoup moins la formule, où telle idée vient pour ainsi dire se cristalliser, que la suite de réflexions qui par degrés nous y conduit. Autre chose est répéter une formule apprise, autre chose voir cette môme formule se dégager insensiblement d'une analyse attentive des faits, et, de morte et glacée qu'elle était tout d'abord, peu à peu redevenir vivante. Un explorateur n'a point perdu son temps, et n'a pas lieu de regret-
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ter les fatigues d'une marche pénible, si, pour arriver vers un endroit déjà connu, il a su découvrir une route nouvelle.
Mais, en même temps que plus de vie. Tan tique et banale définition de la beauté nous semble avoir, grâce à nos analyses, acquis plus de précision. Dans cette définition générale du beau il est dit simplement que celui-ci consiste dans l'unité perçue à travers une multiplicité d'éléments ; mais il n'y est point dit, comme dans celle que nous avons proposée de la beauté en poésie, que ces éléments eux-mêmes doivent être variés. Et par suite la vieille définition de la beauté, si on l'applique à la poésie en particulier, rendrait bien compte du rythme des vers, mais non pas de leur harmonie. Le rythme, en effet, ne consiste-t-il pas à lui seul (( dans l'unité perçue à travers une multiplicité d'éléments )) ? Mais, nous l'avons vu, il y a dans la beauté des vers autre chose qu'un principe d'unité : il y a aussi un principe de variété.
Il serait intéressant de rechercher si ce double principe d'unité et de variété, que nous avons trouvé dans le sentiment du beau en poésie, se rencontre aussi dans le sentiment du beau que nous procurent les autres arts. Pour ce qui est tout d'abord du principe d'unité, il est facile de l'apercevoir en peinture comme en sculpture, en architecture comme en musique. Dans les trois premiers de ces arts le principe d'unité se révèle dans la symétrie des lignes, c'est-à-dire dans la disposition des lignes par rapport à un axe ou suivant un plan. Eten musique la tendance à Tordre et à la régularité apparaît à la fois dans le rythme et dans l'harmonie. Le rythme musical consiste en effet, comme le rythme poétique, dans le partage régulier des sons en mesures ; et nous avons môme eu l'occasion de constater qu'en
musique ce partage des sons, est plus rigoureux qu'en poésie, puisqu'il repose sur une division malhémalique du temps. Quant à Tharmonie musicale, elle consiste, nous l'avons dit, dans un accord mathématique des nombres de vibrations de chaque son entre eux. Le principe d'unité se montre donc en musique plus manifestement encore que dans les autres arts.
Le principe de variété est plus malaisé à découvrir que le principe d'unité. Cependant en peinture les éléments, à travers la multiplicité desquels Tœil perçoit l'unité, sont soumis à une loi de variété. Le mélange des couleurs ne s'opère pas en effet dans les mêmes conditions qu'en musique le mélange des sons. Sans doute la lumière semble, bien être, comme le son, produite par des vibrations, non plus il est vrai de l'air, mais de l'éther: les oscillations les plus lentes correspondent au rouge, les plus rapides au violet ; et entre le rouge et le violet, dont les oscillations durent à peu près moitié moins de temps que celles du rouge, s'étendent les autres couleurs du spectre, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu et l'indigo. Mais, dans un système composé d'ondes lumineuses, l'œil ne peut pas séparer les divers éléments, comme l'oreille, grâce à l'organe de Corti, peut le faire dans les systèmes les plus complexes d'ondes sonores. Il en résulte une conséquence très importante : c'est qu'il est, comme l'a dit Ilelmholtz \ « tout à fait indifférent à l'œil que le mélange contienne ou non des couleurs fondamentales, dont les nombres de vibrations aient entre eux des rapports simples». Ce que Tœil réclame, ce n'est donc pas un mélange de couleurs dont les vibrations formeraient entre elles pour ainsi dire un accord, c'est simplement une
I. Ilelmhoitz. Causes pJiysiolofjiques de V harmonie musicale ([>. 2o!\).
lOO LE SENTIMENT DU BEAU EN POESIE
union de couleurs aussi différentes que possible les unes des autres. C*est ainsi qu*en mettant par exemple auprès d'un rouge un ton orangé, le peintre produit une association déplaisante ; on sait au contraire combien est agréable à Tœil le groupement employé si souvent par les maîtres vénitiens (rouge, vert et violet), ou encore celui dont aimait tant à se servir Paul Véronèse (rouge pourpre, bleuverdâtre et jaune). En peinture nous trouvons donc bien, comme en poésie, un principe de variété à côté du principe d'unité.
Mais dans les autres arts il n'en est pas de même. Au lieu du principe de variété on trouve en musique un principe tout opposé, et en sculpture ainsi qu'en architecture un principe très différent. Nous avons vu, en effet, qu'en musique les sons qui vont le mieux ensemble sont ceux qui forment un accord, c'est-à-dire ceux dont les vibrations sont soumises à des lois mathématiques simples. Il y a donc jusque dans l'harmonie des sons musicaux un principe d'ordre et de régularité, lequel est justement l'opposé d'un principe de variété. Et quant aux lignes, dont la disposition symétrique constitue un élément essentiel de la beauté sculpturale et architecturale, il est aisé de voir qu'en ellesmêmes elles ne sont pas plus soumises à un principe d'unité qu'à un principe de variété; mais elles doivent se conformer à des lois différentes, d'ailleurs très mal connues encore, qui font par exemple qu'une ligne courbe est plus agréable à l'œil qu'une ligne brisée.
De l'examen rapide, que nous venons de faire des divers arts, deux conclusions se dégagent. D'abord nous comprenons maintenant que la définition générale de la beauté, rappelée plus haut, est très incomplète: des deux éléments qui paraissent constituer la beauté de tout art cette définition en néglige un ; elle reconnaît bien que dans cha-
cun des arts le sentiment du beau se ramène au sentiment d'une unité perçue à travers une multiplicité d'éléments ; mais elle ne nous apprend pas si ces éléments eux-mêmes ne sont pas soumis à certaines conditions. — En ce qui concerne en second lieu la définition que nous avons donnée du sentiinent du beau en poésie, nous commençons à nous rendre compte que des deux principes d'unité et de variété, dont nous avons constaté la présence dans la beauté des vers, il en est un, le premier, qui, se retrouvant au fond de la beauté de tous les arts, semble bien être le véritable élément constitutif du beau. Ce dernier point sera d'ailleurs plus solidement établi, quand, pour expliquer le plaisir qui s'attache au sentiment du beau en poésie, nous aurons été amené à découvrir que le principe d'unité et le principe de variété, dont nous avons reconnu l'existence dans la beauté des vers, sont deux principes de nature difiFérentc.