CHAPITRE II
Explication du plaisir qui s'attache au sentiment du beau en poesie.
Des deux principes d'unité et de variété, que notre analyse a démêlés dans le sentiment du beau en poésie, le premier, croyons-nous, répond à un besoin intellectuel et le second à une nécessité physiologique.
Le besoin d'unité est le besoin le plus impérieux de notre intelligence. Et c'est même parce que l'unité est la loi de notre esprit et pour ainsi dire la condition de son existence, qu'il n'y a pas lieu de vouloir expliquer le besoin qu'il en ressent : « L'esprit, a-t-on pu dire* avec raison, n'a pas à se demander pourquoi il veut l'unité, puisque l'unité, c'est l'esprit même dans son fond essentiel. L'unité n"a pas besoin de raison d'être : elle est la raison d'être. » Il suffit donc de constater en nous la profondeur et l'étendue de ce besoin d'unité. Or n'est-il pas évident que nous ne commençons à exister en tant qu'âme que du jour oii, nous ressaisissant au milieu du chaos des choses et à travers le perpétuel écoulement de nos états de conscience, nous arrivons à mettre l'accord entre toutes nos sensations et toutes nos pensées.^ « L'âme la plus âme, a-ton dit ^
I. Léon Brunschvicg. Introduction à la vie de l'esprit (Vans, F. Alcan, 1900, p. i55).
3. Séailles. Essai sur le génie dans l'art (Paris, F. Alcan, iSqS, p. 67).
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justement, est celle qui multiplie le plus ses pensées et ses actes en les maintenant en accord. » C'est de ce besoin impérieux d'unité qu'est née la science. Car la science est précisément une tentative pour ramener les uns aux autres les phénomènes de la nature et pour s'élever de leur multiplicité confuse dans l'espace et dans le temps à l'unité de la loi qui les régirait tous. La science, disait déjà Platon, est la réduction du multiple à l'un : c'est donc l'unité retrouvée dans la nature. Et cette unité, que l'être raisonnable aime a découvrir dans les choses, il cherche également à l'imposer à sa conduite. Le bien est une loi immuable qui règle chacune de nos actions et les oriente toutes dans une direction unique ; le mal est au contraire l'éparpillement de notre être, la dispersion de nous-mêmes. Qu'y a-t-il d'étonnant dès lors qu'aimant à ce point l'ordre et l'unité, nous prenions plaisir à en voir partout la manifestation dans le monde ? Or si dans la science c'est notre intelligence qui cherche à saisir Tunité, et si dans la morale c'est notre volonté qui s'efforce d'y soumettre toutes nos actions, on peut dire que dans l'art c'est notre sensibihté qui aspire à s'en donner le spectacle. Mais dans tous les cas, que l'unité soit pensée, vécue ou sentie, le besoin primordial de notre nature intelligente se trouve satisfait. Et c'est ainsi que s'expliquent, en ce qu'elles ont de plus profond, la joie intellectuelle du savant, la joie morale du sage et la joie esthétique de l'artiste : joies semblables, en ce qu'elles résultent toutes de la satisfaction de notre besoin rationnel d'unité ; joies différentes, en ce qu'elles concernent chacune une faculté particulière de notre âme.
Si le principe d'unité, que nous avons reconnu au fond du rythme poétique, répond ainsi à un besoin rationnel, le principe de variété, que nous avons aperçu au fond de
l'harmonie des vers, répond, comme nous allons le voir, à une nécessité physiologique. L'unité, condition première et principe constitutif de la beauté, à moins d'être une unité en quelque sorte abstraite et vide, n'est saisissable en effet qu'à travers une multiplicité d'éléments. Or ces éléments, lignes ou couleurs, sons des instruments de musique ou de la voix humaine, mettent en jeu nos différents organes des sens. Sans doute ces organes ne demandent pas mieux que de s'exercer; et même on peut dire qu'ils aiment le travail, pour lequel ils ont été créés. Mais du moins ils ne veulent pas être surmenés, et, quand par aventure ils le sont, ils nous en avertissent et pour ainsi parler s'en plaignent à notre conscience par l'impression désagréable de fatigue qu'ils nous causent. En ce qui concerne la poésie, nous avons vu que les éléments, à travers la multiplicité desquels l'unité est perçue, sont soumis à une loi de variété. Comment donc expliquer cette loi, que les vers ne peuvent enfreindre sans soulever la protestation douloureuse de nos organes sensoriels ?
Il faut d'abord nous demander quels organes des sens les sons du langage mettent en jeu. Ces sons, nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer, sont produits par les organes vocaux et perçus par les organes de l'ouïe. Or, quand il s'agit du langage, on peut dire qu'en général le larynx et les oreilles interviennent à la fois : car, s'il est évident que lisant nous-mêmes des vers nous les prononçons et les entendons tout ensemble, il n'est pas moins certain, croyons-nous, que nous prononçons intérieurement les vers que nous entendons prononcer par d'autres. Non pas assurément que notre appareil vocal fonctionne et se fatigue de la même manière quand nous parlons nous-mêmes ou quand nous nous contentons d'écouter. Lorsque nous sommes auditeurs, nous nous bornons, semble-t-il, à commencer l'exécu-
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tion des mouvements nécessaires à la parole ; et encore faut-il, pour que notre voix accompagne ainsi sourdement la voix de ceux qui parlent, que ces derniers sachent captiver notre attention. Il n'en est pas moins vrai que dans une certaine mesure nos organes vocaux entrent parfois en jeu, alors même que nous écoutons simplement, — soit en vertu d'une imitation en quelque sorte mécanique, soit par suite de la nécessité où nous sommes de nous servir de mots pour comprendre et penser. Or, en raison de leur constitution anatomique différente, Toreille et le larynx ont un pouvoir de résistance inégal. Car Toreille possède, pour percevoir les sons sinon les bruits, un très grand nombre d'éléments nerveux : Helmholtz a pu prétendre, en effet, — sans qu'on ait encore démontré la fausseté de son hypothèse ^ — , que chaque son est perçu par une fibre spéciale de l'organe de Gorti. Dans le larynx et la bouche, au contraire, peu de facteurs interviennent dans la production des sons et articulations. De plus l'intonation différente, que l'on donne aux divers sons du langage, en fait autant de sons variés que l'oreille perçoit différemment ; mais ceux-ci n'en mettent pas moins toujours en jeu les mêmes éléments de l'organe vocal. L'expérience suivante en fournit la meilleure démonstration : si nous lisons quelques pages, tantôt sur un ton monotone, tantôt en variant l'intonation, il arrivera que l'auditeur sera moins vite fatigué dans le second cas que dans le premier, mais que nous, lecteur, nous
I. L'hypothèse d' Helmholtz est encore aujourd'hui généralement acceptée. Nous lisons dans le Dictionnaire de Physiologie, de Richet, à l'article Audition (t. 1, p. 889, Paris, F. Alcan, 1896) : « Helmholtz professe que ces fibres radiées, tendues, inégales, vibrent chacune pour un ton, celui pour lequel elles sont accordées... C'est la théorie généralement admise aujourd'hui grâce à l'autorité du grand physiologiste allemand. » On a bien proposé au cours de ces dernières années d'autres explications ; mais elles n'ont pas triomphé encore de
celle d'Helmholtz. -*****'î'oT'T5*«^
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serons aussi rapidement fatigué dans les deux cas. La faculté de résistance qu'a Torellle est donc plus grande que celle du larynx et de la bouche. Mais comme ces derniers, ainsi que nous Tavons dit, jouent toujours un rôle en même temps que Toreille, aussi bien dans Taudition que dans la prononciation des vers, le poète est obligé de toujours tenir compte des exigences de nos organes vocaux, lesquelles sont naturellement beaucoup plus rigoureuses que celles de nos organes de rouïc. Telle est, à notre avis, la raison d'être de la loi de variété qui régit dans le vers le mélange des éléments phoniques : la succession de sons et d'articulations semblables ou analogues, affectant plusieurs fois de suite et de la même manière ou d'une manière à peu près identique les mêmes parties de nos organes auditifs et surtout vocaux, ne leur laisse pas le temps de réparer leurs dépenses de force et de la sorte est cause que nous ressentons une sensation pénible de fatigue ; au contraire, grâce à la variété des sons et des articulations, le jeu de nos organes se trouvant facilité nous procure un véritable plaisir.
D'une façon plus précise nous pouvons à présent reprendre les deux lois que nous avons formulées précédemment au sujet de l'harmonie des vers et montrer qu'elles ont bien leur explication physiologique. — Tout d'abord, si un vers est d'autant plus harmonieux que le nombre des voyelles et celui des consonnes tendent à y être égaux, c'est que les voyelles et les consonnes se forment dans des régions très différentes de l'organe vocal : les voyelles étant en effet des sons qui se forment dans le larynx et dont certains harmoniques se trouvent renforcés par la résonance de la cavité buccale, et les consonnes au contraire étant des bruits qui se forment dans la bouche et qui