DU PLAISIU ATTACHÉ AU SENTIMENT DU BEAU IO
se trouvent parfois renforces par le son laryngien. — En second lieu, si un vers qui renferme un nombre inégal de voyelles et de consonnes est d'autant plus harmonieux ou d'autant moins inharmonieux que le nombre des voyelles l'emporte sur celui des consonnes et que le nombre des successions de consonnes n'estpastrès supérieur à celui des successions de voyelles, c'est non seulement parce que les voyelles, étant des sons, ont un caractère musical que n'ont pas les consonnes qui sont des bruits , et qu'il y a dans l'oreille , semble-t-il, beaucoup plus d'éléments distincts pour percevoir les premiers que les seconds, mais encore parce que les voyelles ne donnent lieu, quand on les produit, à aucune sensation musculaire ni tactile, tandis que l'émission des consonnes entraîne, par les sensations de contact qu'elle procure et l'effort musculaire qu'elle exige, une dépense parfois considérable d'activité. — Enfin, si le vers, où se suivent soit des voyelles soit des consonnes, est d'autant moins inliarmonieux que les voyelles en contact ou les consonnes rapprochées sont plus différentes les unes des autres, c'est que la répétition de sons et d'articulations identiques, tout comme la succession des sons et d'articulations analogues, provoque une fatigue de nos organes auditifs et surtout de nos organes vocaux. D'une part, en effet, on comprend aisément qu'en prononçant plusieurs fois de ' suite la même voyelle ou la même consonne, nous arrivions assez vite à nous fatiguer, puisque nous sommes obHgés de disposer à plusieurs reprises de la même façon notre larynx et notre bouche, sans prendre à chaque fois le temps de réparer notre dépense de force. Et d'autre part, si nous éprouvons également de la difficulté à prononcer à la suite des consonnes analogues, comme deux momentanées (a6/>a, a/(ia) ou deux spirantcs (azsa, a/t'a) — alors que par
exemple nous prononçons sans peine une momentanée et une continue (ar6re, a/6â/re) ou bien deux continues différentes comme une spirante et une vibrante (a/yéole, arsenal) — , et si de même la succession de voyelles peu dissemblables (comme aé, éi) est moins agréable que la succession de voyelles plus diverses (comme oa, ai), c'est qu'en vertu d'une loi physiologique bien connue (( il est plus difficile de faire passer immédiatement un muscle d'un degré de contraction à un degré de contraction différent que de passer de la contraction d'un muscle à celle d'un autre muscle^ ».
Ainsi donc, le plaisir qui s'attache au sentiment du beau en poésie résulte de la double satisfaction d'un besoin rationnel et d'un besoin physiologique. Il en est vraisemblablement de même du plaisir qui accompagne la perception du beau en peinture ou en musique. Seulement, tandis que dans tous les arts notre besoin rationnel.se manifeste par la même exigence de l'unité transparaissant à travers une pluralité d'éléments, le besoin qu'ont nos sens de s'exercer sans fatigue ne se manifeste pas dans chaque art par des exigences semblables, en raison même de leur diversité de structure anatomique.
En peinture nous trouvons, comme en poésie, un principe de variété : c'est que le nombre des couleurs du spectre est très limité et que de plus il semble n'y avoir dans l'œil que trois systèmes indépendants de fibres nerveuses. Telle est, en effet, l'hypothèse de Young, souvent attaquée mais toujours subsistante, et qu'avait admise Helmholtz : « Il existe dans l'œil, dit ce dernier \ trois sortes de fibres
1. Beaunîs. Nouveaux éléments de physiologie humaine (Paris, BaîUicre et fils, 2^ éd., 1881, p. 966).