Séailles. Essai sur le génie dans l'art (p
besoin d'unité aspire à la beauté, c'est en revanche notre corps qui permet à notre âme de satisfaire son désir esthétique : mais, comme il est naturel, le corps, tout en prêtant volontiers son aide à Tâmc, exige du moins que son intervention ne lui soit pas trop coûteuse et lui vaille même un peu de plaisir. En conséquence, dans tous les arts, le sentiment du beau peut se définir : le sentiment de l'unité rationnelle perçue à travers une multiplicité de sensations, qui doivent non seulement éviter de fatiguer nos sens, mais encore essayer de les flatter agréablement.
C'est ainsi que l'artiste, pour réaliser le beau, se trouve avoir à satisfaire à la fois à un besoin rationnel et à des nécessités physiologiques. Les exigences de l'âme et du corps ne sont d'ailleurs nullement contradictoires. Car, — en ce qui concerne au moins la beauté des vers — , nous avons vu d'un côté que l'harmonie, tout en faisant sentir les conséquences de sa loi de variété jusque dans le rythme, ne le gêne pourtant en aucune manière ; et d'autre part Spencer ^ a pu très justement faire observer que le rythme économise notre attention et par là provoque une dépense modérée et facilement réparable de nos forces. Si bien qu'en somme on pourrait dire, — quelque imprévue que soit une pareille conclusion — , que le plaisir esthétique de la beauté suppose la collaboration étroite de l'âme
I . Spencer. Essais de morale et d'esthétique (traduction Burdeau, Paris, F. Alcan, 1. 1, p. 3G5) : a De même que le corps, s'il reçoit coup sur coup des chocs d'intensité variable, ne peut que disposer ses muscles comme pour résister aux plus violents, ne sachant pas à quel moment ceux-ci arriveront ; ainsi l'esprit, s'il reçoit des articulations sans ordre, doit maintenir sa faculté de percevoir assez en éveil pour saisir même les sons les plus difficiles. Et de même que, si les chocs reviennent dans un ordre déterminé, le corps peut ménager ses forces en proportionnant la résistance au choc, de même, si les syllabes se suivent selon un rythme, l'esprit peut économiser ses forces en prévoyant la dose d'attention qu'il faudra pour chaque syllabe. »
DU PLAISIR ATTACHE AU SENTIMENT DU BEAU Il3
et du corps. Et nous devons par suite, vengeurs des dédains impies des ascètes, deux fois rendre grâce au corps, qui fait communiquer les âmes entre elles et les âmes avec les choses : car il est ainsi l'instrument précieux qui rend possible le sentiment de la beauté ; et, pour comble de merveille, cet instrument lui-même est beau I
Braunsghvig.