LIVRE II
Tout autant que le mot de « beauté » le terme « poésie » a besoin d'être précisé. Dans un sens très large on appelle poésie toute la littérature en vers, c'est-à-dire l'ensemble des œuvres qui appartiennent aux différents genres poétiques, dont les principaux sont les genres épique, lyrique, dramatique, didactique et satirique. Mais dans un sens plus étroit on entend par poésie ce qui dans chacun de ces genres est capable de nous faire éprouver cette émotion particulière qu'on nomme proprement l'émotion poétique. C'est la poésie, définie comme nous venons de le faire en dernier lieu, que nous nous proposons d'étudier à présent.
Si la poésie, ainsi comprise, se trouve en général intime- 1 ment unie à tous les genres poétiques, du moins on peut dire qu'elle n'est pas le seul élément ni même l'élément essentiel qui les caractérise. L'objet de l'épopée, delà poésie lyrique, de la comédie et de la tragédie en vers, du poème didactique et satirique est beaucoup moins, en effet, de nous procurer des émotions poétiques que d'agir d'une manière déterminée sur notre imagination, notre cœur et notre volonté par le récit d'actions héroïques, par l'expression
l38 LE SENTIMENT POÉTIQUE ET POÉSIE
personnelle de sentiments intimes, par la représentation animée de scènes comiques ou tragiques, par la peinture attrayante du bien et le tableau repoussant du mal. Aussi dans tous ces genres la forme poétique elle-même ne semble-t-elle pas être inséparable du fond des œuvres. Dans le poème didactique il est manifeste que le vers n'est qu'un ornement accessoire, facile à détacher ; la comédie et la tragédie se sont plus d'une fois passées du secours de la versification ; la satire et le lyrisme se rencontrent souvent dans des pamphlets et des romans en prose ; et pour l'épopée, il est permis de se demander si ce n'est pas la tradition seule qui nous empêche de la concevoir indépendante de toute forme métrique. Sans doute, si la poésie ne constitue pas par elle-même les genres dits poétiques, il faut cependant reconnaître qu'elle contribue beaucoup à augmenter leur valeur esthétique. Il n'en est pas moins vrai que dans notre étude du sentiment poétique il convient que nous considérions la poésie, abstraction faite des genres, où dans la réalité elle se trouve ordinairement contenue.
Cette poésie, éparse dans les divers genres poétiques, peut d'ailleurs exister aussi dans les œuvres en prose et même dans les arts autres que la littérature. Mais c'est uniquement le sentiment poétique, qui nous est procuré par les vers, que nous allons soumettre à nos analyses; et la raison en est que ce sentiment n'atteint que grâce aux vers toute sa plénitude.
Si nous demandons aux poètes ce qu'est la poésie, nous risquons fort d'être mal renseignés. Car la plupart d'entre eux, venant à parler d'elle, trouvent plutôt des mots éloquents pour la célébrer que des termes précis pour la définir. La poésie, pour Lamartine*, est (( l'incarnation de
I. Lamartine. Les destinées de la poésie (Paris, Hachette, i884, p. Sg).
PRéLIMINAIRES idQ
ce que l'homme a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée, de ce que la nature a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons ». Pour V. Hugo ^ elle est (c l'écho intime et secret de ce chant qui répond en nous au chant qui est hors de nous ». Pour Byron ^ elle est « le sentiment d'un ancien monde et celui d'un monde à venir ». Et M. SuUy-Prudhomme, qui pourtant est à ses heures un esthéticien pénétrant et précis, a sans doute voulu définir la poésie en poète, quand il a dit' qu'elle est « le rêve par lequel l'homme aspire à une vie supérieure ».
C'est qu'en vérité la poésie, définie du dedans par l'émotion qu'elle procure, et non du dehors par la forme qu'elle revêt, se prête malaisément à l'analyse et ne se laisse pas enfermer volontiers dans une formule étroite. Le sentiment poétique est en effet toujours mêlé à d'autres ; jamais on ne le rencontre à l'état pur. Mais, s'il est toujours uni à d'autres sentiments, il ne s'ensuit pas du tout qu'il se confonde avec eux. Le mot (( poétique » existe : sous le mot il doit y avoir une réalité. Il est vrai que ce terme est très vague ; et la cause en est justement le vague du sentiment lui-même. Or le malheur est que le manque de précision dans le mot nous empêche à son tour de préciser le sentiment ; car nous sommes portés, en général, à prêter attention seulement aux choses que nous pouvons désigner d'une manière exacte : ainsi parmi les couleurs du spectre solaire nous distinguons celles-là seules, que sans hésitation nous sommes capables de nommer. Il nous faut
I. V, Hugo. Les voix intérieures, préface (p. 3, éd. Quanlin).