Byron. Mémoires
3. Sully-Prudhomme. Qu'est-ce que la poésie ? (Revue des Deux Mondes, icr octobre 1897). Cet article a été inséré dans « Testament poétique » (Lemerrc, 1901, p. 163-179).
l/io LE SENTIMENT POÉTIQUE EN POÉSIE
donc tâcher à la fois de préciser le sentiment pour préciser le mot et de préciser le mot pour préciser le sentiment. Et, pour y parvenir, nous devons d'abord écarter ce sophisme, que nous avons toujours coutume d'invoquer en faveur de notre paresse, lorsque nous prétendons que pour nommer les choses vagues il convient d'employer des mots également vagues : comme si l'unique moyen de donner une idée nette des choses vagues n'était pas au contraire de se servir, pour les désigner, de termes très précis !
La plupart des critiques et des esthéticiens, qui jusqu'à présent ont essayé de définir la poésie avec un peu plus de précision que les poètes, s'accordent à dire qu'elle consiste avant tout dans une suggestion. « L'élément poétique des choses, a dit par exemple Schérer *, est la propriété qu'elles ont de mettre l'imagination en mouvement, de la stimuler, de lui suggérer beaucoup plus que ce qui est aperçu et exprimé. » Guyau de même, nous mettant en garde contre la confusion trop communément faite entre la beauté et la poésie, distingue cette dernière par son caractère suggestif : « En général, dit-iP, le poétique n'est pas la même chose que le beau ; la beauté réside surtout dans la forme, dans ses proportions et son harmonie ; le poétique réside surtout dans ce que la forme exprime ou suggère plutôt qu'elle ne montre. » Et M. Bourget a dit ^ également : « La beauté poétique pure ne réside- t-elle pas dans la suggestion plus encore que dans l'expression ? » Mais ces définitions sont elles-mêmes encore bien vagues et incomplètes. Car si toute poésie consiste en une suggestion, toute suggestion du moins ne saurait être dite poétique. Il nous faut donc
I. Schérer. Études sur la littérature contemporaine (t. VIII, p. 8).
a. Guyau. L'art au point de vue sociologique (Paris, F. Alcan, i884, p. 297).
3. Bourget. Œuvres complètes (t. II, p. 65-66) (Paris, Pion, 1900).
chercher à découvrir quelle est la nature exacte des suggestions poétiques.
Ici se présente une sérieuse difficulté. Pour arriver ù définir avec précision la nature des suggestions poétiques, nous devons en examiner de près les différentes espèces. Mais comment pourrons-nous, en Tabsence de cette définition même, distinguer les suggestions poétiques de celles qui ne le sont pas ? Il nous faudra évidemment nous fier à notre sentiment seul ; et de là naîtra quelque incertitude, au moins apparente, dans les analyses qui vont suivre : les suggestions, que nous déclarerons poétiques et que nous soumettrons comme telles à un examen attentif, seront simplement celles qui nous paraîtront Têtre. Il y a là, nous en convenons, un vice grave de méthode, par malheur irrémédiable. Du moins nous espérons que de Tétude patiente de ces diverses suggestions choisies par nous comme exemples, va peu à peu se dégager un certain nombre de caractères distinctifs, et qu'ainsi nous nous acheminerons insensiblement vers la définition cherchée.
Efforçons-nous donc de saisir, en examinant tour à tour les divers éléments qui constituent les vers, jusqu'aux moindres traces de poésie qu'ils recèlent. Et, puisque les signes dont se servent les poètes sont des mots et que les mots agissent sur nous à la fois par leur sonorité et par leur signification, tâchons de voir comment la poésie se dégage de la forme des vers et de leur contenu. Commençons par étudier les suggestions poétiques que nous procurent les vers par leur seule sonorité : elles naissent, croyons-nous, du rythme lui-même, de l'allure lente ou rapide du vers et du pouvoir expressif des sons.