CHAPITRE I
Comment le rythme contribue a l'émotion poétique.
Le rythme du vers nous procure avant tout, comme nous l'avons vu, une sensation de beauté ; mais indirectement il peut aussi nous faire éprouver une émotion poétique.
Tout d'abord, en effet, il convient de rappeler quele rythme est partout dans l'univers, dans la nature inanimée comme dans la nature vivante, dans le monde physique comme dans le monde moral. Souvénons-nous des très belles pages où Spencer* développe cette idée. Le rythme! Il est dans les voiles du vaisseau agitées parla brise, il est dans les branches des arbres que balance le vent, dans le flux et le reflux de l'océan, dans les vibrations de l'air et les ondulations de
I . Spencer. Premiers principes (trad. Gazelles, Paris, F. Alcan) chap. x, p. 226-
l44 LE SENTIMENT POETIQUE EN POÉSIE
Féther, dans les révolutions des planètes à travers le ciel, dans le retour périodique des saisons, dans les pulsations de notre cœur, dans le réveil régulier de nos besoins corporels, dans les mouvements de nos membres sous l'empire d'une émotion violente, dans les actions et les réactions sociales, partout enfin « où, comme dit Spencer, il y a un conflit de forces qui ne se font pas équilibre ». Il en résulte que le simple rythme du vers peut éveiller en nous par association le sentiment vague du rythme cosmique. Etroitement lié lui-même aux lois les plus générales du monde, il rattache tout objet particulier, qu'il saisit et entraîne dans son cours, à l'ensemble des choses existantes. Et c'est ainsi que nous ouvrant comme une échappée, vague encore, mais du moins déjà très large et indéfinie, sur le monde et ses lois, il nous suggère par lui-même l'idée fort poétique de l'ordre universel.
Outre cet effet poétique très général le rythme peut produire des effets poétiques plus particuliers. La coupe du vers alexandrin en trois ou quatre parties égales est en effet capable soit de donner l'idée d'une succession de mouvements identiques ou variés ou bien celle d'une suite de sensations analogues ou différentes, soit de produire des effets très frappants de monotonie ou d'insistance. Les deux vers que voici, par exemple,
Mon aile / me soulève / au souffle / du printemps.
(A. de Musset.) Le chagrin / monte en croupe / et galope / avec lui.
(Boileau.)
peignent à merveille, l'un, des battements d'ailes répétés, l'autre, le galop d'un cheval. Cette double impression est d'ailleurs renforcée, notons-le, dans le premier vers, par les sonorités mêmes des mots, et, dans le second, parla
CONTRIBUTION DU RYTHME A l'ÉMOTION POÉTIQUE l45
place régulière des syllabes accentuées. — Les vers suivants,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l'ai vue / ouvrir son aile / et s'envoler.
(V. Hugo.) Et je voudrais / saisir le monde / et l'embrasser.
(Leconte de Lisle.)
décomposent en quelque façon les mouvements successifs de Toiseau qui d'abord se replie avant de prendre son essor, ensuite ouvre ses ailes et s'élance à la fin, et les gestes de l'homme qui, pour saisir un objet, d'abord rassemble ses forces, puis étend le bras et enfin s'en empare. — Dans ces deux vers
Gens de pied, / de cheval, / fanfares / et musiques. . .
(V. Hugo.) Faux saphirs, / faux bijoux, / faux brillants, / faux joyaux. . .
(V. Hugo.)
se trouve une énumération à quatre termes, qui, dans le premier cas, nous fait pour ainsi dire assister instants par instants à un long défilé d'une magnificence pompeuse et qui, dans le second cas, nous fait en quelque sorte dresser pièce par pièce l'inventaire décevant d'une richesse illusoire. — Des vers suivants.
Où rien ne tremble, / où rien ne pleure, /où rien ne souffre.
(V. Hugo.) Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux
Tantôt des bois, / tantôt des mers, / tantôt des nues.
(V. Hugo.)
se dégage, nous semble- t-il, une impression de monotonie qui tient, dans l'un, à l'absence de variété, et, dans l'autre, à l'uniformité dans la variété même. — Enfin il nous paraît évident que la recommandation, contenue dans les vers que voici :
Braunschvig. io
l46 LE SENTIMENT POETIQUE EN POESIE
Dona Sol, /prends le duc, /prends l'enfer, / prends le roi.
(V. Hugo.) La vie avec le choc des passions contraires
Vous attend ; / soyez bons, / soyez vrais, /soyez frères.
(V. Hugo.)
est rendue plus vive et plus pressante non seulement par la répétition du même verbe, mais encore par l'égalité des divers éléments rythmiques, qui marque, trouvons-nous, l'effort d'une personne exprimant une même idée sous des formes différentes mais avec le même geste et la même intonation .
Il n'est pas d'ailleurs jusqu'aux dérogations passagères aux lois communes du rythme qui n'aient, elles aussi, pour résultat de faire naître en nous un commencement d'émotion poétique. L'enjambement d'une part, quand il n'a pas tout simplement pour but de mettre un mot en relief ou de rendre un mouvement particulier \ a pour effet de nous donner une impression d'ampleur, d'allongement indéfini