I. Comme dans les vers que voici, par exemple
.... Maintenant la jeune trépassée Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver, Dorl.
(V. Hugo.) Et l'aigle impérial, qui jadis sous ta loi Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme. Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme.
L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'eiTare, Gomme le gond rouillé d'une porte d'enfer, Gomme l'archet d'airain sur la lyre de fer.
Grinçait.
(V. Hugo.) Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S' entr' ouvrit...
(V. Hugo.) Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires, Penche.
(V. Hugo.) Et près dos bois marchait, faible, et sur une pierre S'asseyait.
(A. Chénier.)
CONTRIBUTION DU RYTHME A t/ÉMOTION POETIQUE I ^J
OU de continuité, qui est aussi de nature poétique ; par exemple dans ces vers :
Car ces derniers vaincus de la dernière guerre Furent grands...
(V. Hugo).
Une ondulation majestueuse et lente S'cveille, et va mourir à l'horizon poudreux.
(Leconte de Lisle.) Du fond de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
(La Fontaine.)
Et d'autre part une césure brusque, placée soit au commencement du vers soit deux ou trois syllabes avant la rime, nous procure la sensation très nette d'un arrêt; c'est comme un silence ou une pause, qui marque tantôt une suspension provisoire de vie dans la nature, tantôt le recueillement d'une âme attentive qui interroge, obseryc ou réfléchit ; or cette impression est incontestablement très poétique, ainsi qu'on en peut juger par les exemples suivants :
.... Et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se pose : / tout se tait.
(V. Hugo.) A peine un char lointain glisse dans l'ombre. /Ecoute.
(V. Hugo).
Dors-tu?/... Réveille-toi, mère de notre mère!
(V. Hugo).
Il vit un œil, /tout grand ouvert dans les ténèbres.
(V. Hugo).
Mais, ce soir, /on dirait la madone de pierre.
(V. Hugo).
Comme on le voit, du rythme régulier aussi bien que des irrégularités du rythme un sentiment poétique déjà se dégage, qui consiste dans une suggestion générale d'ordre
l48 LE SEîSTniElfT POÉTIQUE E3f POésiE
universel, de succession naturelle, d'uniformité, d'insistance, d'étendue indéfinie ou d*imniobilité soudaine.
Il faut ajouter enfin que le rythme non seulement nous suggère les idées un peu vagues que nous venons d'indiquer mais encore &vorise l'évocation poétique par l'état organique où il nous met. On a pu en effet constater avec raison que le rythme exerce sur nous une véritable influ^ice hypnotique. <( Le bercement du vers, a dit M. Souriau*, retient notre esprit sur les images suggérées, nous porte à les contempler longuement, nous les fait trouver plus belles en nous mettant dans une sorte d'extase dont nous leur attribuons le charme. » Et M. Bergson ^ a parlé lui aussi (( de ces mouvements réguliers du rythme, par lequel notre âme, bercée et endormie, s'oubhe comme en un rêve pour penser et pour voir avec le poète ». Il importe de tenir compte, en ce qui concerne la part du rythme dans l'émotion poétique, de cette influence hypnotique du rythme, qui par son bercement endort les puissances actives de notre personnalité et nous met de la sorte dans un état, où docilement nous accueillons tout ce que le poète veut bien nous suggérer.
1. P. Souriau. La suggestion dans l'art (p. 5i) (Paris, F. Alcan, iSgS).
2. Bergson. Les données immédiates de la conscience (p. ii) (Paris, F. Alcan,