CHAPITRE II
Lenteur et rapidité du vers.
On a plus d'une fois signalé le rapport incontestable qui existe entre certains caractères des sons et certains sentiments de notre âme. L'émotion se trouve en effet pour ainsi dire à la limite du monde corporel et du monde moral ; c'est donc un phénomène à double face, qui au dedans de nous se manifeste par un état d'âme particulier et au dehors se traduit par des mouvements de tous genres, gestes des membres, attitudes du corps, jeux de la physionomie, intonations de la voix. On comprend par suite comment certains caractères du son peuvent réveiller en nous tels ou tels sentiments un peu vagues, auxquels ils sont liés.
En particulier, la vitesse ou la lenteur d'un vers est capable, croyons-nous, de nous suggérer certaines émotions qui, par leur caractère général et en quelque sorte inachevé, nous semblent bien être des émotions de nature poétique. La possibilité de pareilles émotions, qui naîtraient ainsi de l'allure plus ou moins vive du vers, n'a pas lieu de nous surprendre, si nous voulons nous rappeler qu'en somme notre âme est un mode d'existence qui se développe dans la durée suivant un rythme propre : ce qui n'est point là, à vrai dire, une vue métaphysique, mais la simple constatation d'un fait. Les Romains n'appelaient-ils pas justement les émotions des mouvements de l'âme, « animi
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motus )) ? Et chaque jour enfin n'observons-nous pas que sous l'action de la joie nos pensées se pressent en nous tumultueusement, et que sous rinfiuence de la tristesse elles se traînent au contraire avec lenteur?
Ainsi parfois quand rame est triste, nos pensées S'élèvent lentement sur leurs ailes blessées. Puis retombent soudain * .
Mais si personne ne nie qu'il n'existe en général un rapport entre certains états de l'âme et l'allure variable des sons (ce rapport pouvant être aisément constaté en musique), du moins certains prétendent que la lenteur ou la rapidité du vers, loin de déterminer le caractère de la pensée, est au contraire déterminée par lui. C'est ce que soutient par exemple M. Combarieu ; d'après lui ' « en musique, c'est la vitesse du son qui donne à la pensée son caractère » : mais (( en poésie, c'est le caractère de la pensée qui détermine la vitesse du rythme ». Or, sans niernous-méme bien entendu l'influence de la pensée sur l'allure du vers qu'elle accélère ou ralentit selon les cas, nous affirmons du moins qu'antérieurement même a l'action de la pensée sur le vers, celui-ci possède déjà une allure propre.
En effet, même dans les vers qui, comme les vers français, sont fondés non sur le principe de la quantité mais sur celui de la fixité du nombre des syllabes, on peut établir que le rythme, tout en échappant à une détermination mathématique du temps, n'échappe pas cependant, ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire^ , à toute détermination temporelle. Chaque syllabe particulière peut fort bien n'avoir pas une durée qu'il soit possible d'évaluer
I. Victor iliigo. Les rayons et les ombres (La tristesse d'Olympio). 3. Combarieu. Les rapports de la miishiae et de la poésie (p. aSij). 3. A la page 5a. .
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exactement ; et pourtant l'ensemble des syllabes qui forment le vers peut avoir une durée régulière. Pour le prouver il n'est pas besoin de faire une hypothèse, en prétendant, comme Becq de Fouquières, que la durée du vers type, pris pour unité de mesure, c'est-à-dire la durée du vers alexandrin coïncide avec la durée moyenne de l'expiration. Il suffit, croyons-nous, de faire la remarque suivante : un vers isolé, en somme, n'existe pas; le vers ne prend toute sa valeur rythmique qu'une fois replacé dans un groupe d'autres vers. Car d'abord dans le vers isolé la perception de la rime évidemment s'évanouit ; et surtout, en y réfléchissant, nous comprenons que le rythme, consistant dans une attente satisfaite, ne saurait se faire pleinement sentir dans un vers unique. Comme nous l'avons vu, en effet, dans le rythme poétique cette attente de l'oreille se règle sur le souvenir de la durée du vers précédent : il faut que le vers qui va commencer ait une durée égale à celle du vers qui vient de finir ou bien une durée qui soit un multiple ou un sous-multiple delà même unité de mesure. Nécessairement, par suite, chaque vers», doit avoir une durée à peu près fixe.
Et cette durée régulière du vers n'est pas seulement exigée par le rythme ; elle est encore naturellement produite par la régularité même du nombre des syllabes. Cette seconde cause est de nature physiologique. L'effort qu'il faut faire pour prononcer chaque vers tend de lui-même à se reproduire toujours avec la même intensité. Cela est si vrai que, s'il arrive par exemple à plusieurs vers alexandrins d'être suivis d'un vers plus petit, nous avons une tendance, ainsi qu'on l'a très justement noté*, (( à ralentir notre pro-
I. Bourdon. L'expression des émotions et des tendances dans le langage (p. 3io) ; Paris, F. Alcan, 1892.
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nonciation et à donner aux syllabes du petit vers, pour leur faire remplir en quelque sorte le temps d'expiration des grands vers, une durée moyenne supérieure à celle qu'ont eue les syllabes de ces derniers. Par exemple dans cette strophe
Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Etre immobile Qui regarde mourir
nous croyons que les syllabes du dernier vers ont en moyenne une durée un peu plus considérable que celle des grands vers qui précèdent. » De même il est facile de constater qu'en prononçant les trois vers que voici
Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil.
Brave l'effort de la tempête
nous avons une tendance à appuyer très fortement et à nous arrêter plus que de raison sur les syllabes accentuées du dernier vers moins long, en particulier sur la première. C'est ainsi qu'en vertu de leur constitution intime nos organes eux-mêmes ont pour effet de donner au vers cette durée régulière, qu'imposent déjà, à défaut des règles formulées de la versification, les nécessités internes du rythme.
Mais ce vers, dont la durée moyenne est de la sorte invariable, se compose de syllabes qui n'ont pas toutes une durée égale. En français, comme en grec et en latin, il existe en effet des syllabes fortes, sur lesquelles la voix insiste, et des syllabes faibles, sur lesquelles elle glisse. Seulement, tandis que dans les langues anciennes la durée des syllabes dépend de la quantité, dans notre langue elle
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dépend de raccent. Les syllabes, qui portent un accent tonique, expiratoire ou rythmique, sont des syllabes forte»; celles qui n'ont pas d'accent, des syllabes faibles. Il en résulte que le vers, devant être prononcé dans un temps à peu près déterminé, prendra nécessairement dans notre prononciation une allure plus rapide ou plus lente, selon qu'il renfermera un plus ou moins grand nombre de syllabes fortes. Voici, par exemple, des vers dont la grande quantité de syllabes accentuées* oblige le lecteur à accélérer l'allure :
Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée
Va, cours, mais crains encor d'y trouver Hermione
Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges
fleuves, o forêts, cèdres, sapins, érables
Il se mit à frapper à coups de bec Tîphaine
II tomba de cEëval, et, morn e, épuisé, las
Et en voici quelques autres, dont le petit nombre de syllabes accentuées invite le lecteur à ralentir le débit :
Las de votre grandeur et de la servitude
Il demande ma tête, et je te Fâban don ne
Le revers ténébreux de la création
Si je la haïssais, je ne la fuirais pas
I. Seuls ont des accents les mots significatifs, c'est-à-dire les substantifs, les adjectifs qualificatifs, tous les pronoms sauf les pronoms personnels quand ils sont étroitement unis au verbe, les adverses et tous les verbes à l'exception des verbes auxiliaires. Les mois de relation n'ont pas d'accent.
Dans les vers que nous citons nous marquons les accents toniques par une barre au-dessous de la ligne, les accents expiratoires par une barre au-dessus de la ligne et les accents rythmiques par une croix.
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L'évanouissement du vent mystérieux
Dans Tobstination et l'endurcissement
L'abbé Du Bos nous paraît avoir entrevu un peu de la vérité, mais avoir en même temps commis une double erreur, lorsqu'il a écrit le passage que voici * : (( Les règles de la poésie française ne décident que du nombre arithmétique des syllabes qui doivent entrer dans le vers. Elles ne statuent rien sur la quantité, c'est-à-dire, en poésie, sur la longueur et sur la brièveté des syllabes. Mais comme les syllabes des mots français ne laissent pas d'être quelquefois longues et brèves dans la prononciation, il résulte plusieurs inconvénients du silence que nos règles gardent sur leur combinaison... Un trop grand nombre de syllabes longues, employées de suite, retarde trop la progression du vers dans la prononciation ; un trop grand nombre de syllabes brèves, employées de suite, la précipite désagréablçment. Que dix syllabes des douze syllabes qui composent un vers masculin soient longues; et que dix syllabes du vers suivant soient brèves : ces vers, qui paraîtront égaux sur le papier, seront dans la prononciation d'une inégalité choquante. »
L'abbé Du Bos a bien vu que le nombre des syllabes longues ou brèves a pour résultat de modifier l'allure du vers. Mais à tort il s'est imaginé que cette allure rapide ou lente changeait la durée du vers, laquelle a notre avis demeure uniforme ; et de plus c'est aux syllabes longues qu'il a attribué le pouvoir de ralentir le vers, aux syllabes brèves celui de l'accélérer, — alors que le contraire nous paraît être la vérité, du moins dans la poésie française. Il
1. L'abbé Du Bos. Réflexions critiques sur la poésie et sur h peinture (édition de 1770, chez Pissot, à Paris, t. I, p. 345 et suivantes).
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s'est donc trompé en disant* que les vers latins, inégaux •par le nombre des syllabes, étaient égaux en durée, au lieu que les vers français, égaux par le nombre des syllabes, sont inégaux en durée. En réalité les vers français, comme les vers latins, ont une durée moyenne; et par suite les uns et les autres peuvent prendre une allure plus rapide ou plus lente selon le nombre de syllabes fortes ou faibles qu'ils contiennent. Seulement, remarquons-le, tandis qu'en français c'est le grand nombre de syllabes atones ou faibles qui ralentit le vers, et le grand nombre de syllabes accentuées ou fortes qui l'accélère, en latin * au contraire c'est le grand nombre de syllabes brèves qui accélère le vers et le grand nombre de syllabes longues qui le ralentit ; car deux syllabes brèves, pour être prononcées, comme il le faut, dans le même temps qu'une syllabe longue, doivent nécessairement l'être avec plus de rapidité que cette dernière.
Par la longue démonstration qui précède nous pensons avoir établi que l'allure plus ou moins rapide du vers est déterminée par le seul nombre des syllabes accentuées, avant de l'être par le caractère de la pensée qu'il exprime.
I. «... Les vers hexamètres latins, dit-il (t. I, p- 3^8), sont égaux dans la prononciation, nonobstant la variété de leur progression ; au lieu que nos vers alexandrins sont très souvent inégaux, quoiqu'ils aient presque tous une progression uniforme. »
1 . Ainsi ce vers bien connu, qui dépeint le galop d'un cheval,
Quadru pédante putrem sonitu qaatit ungula campum n'est si rapide que parce qu'il contient 17 syllabes dont la plupart naturellement sont brèves. — Au contraire les deux vers suivants, qui décrivent si bien le travail fatigant des Cyclopcs par l'impression de lenteur qu'ils donnent,
ÎUa Tnter sese multi vi bracchia tôliunt
In numerum, vcrsanfqtie tcnaci forcipe massam ont le premier 1 3 et le second i5 syllabes, presque toutes longues.
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Et l'on conçoit comment, en vertu des relations qui existent entre certains caractères du son et certains états de notre âme, le vers par sa seule rapidité ou lenteur puisse éveiller en nous des suggestions de nature poétique, en nous faisant entrevoir d'une manière encore obscure comme un monde d'activités joyeuses ou d'agitations inquiètes, de tranquillités sereines ou bien de langueurs mornes.