‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 40 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le pouvoir expressif des sons.

Dans le vers les mots sont aussi capables d'éveiller en nous par la nature même de leurs sons des suggestions d'un caractère poétique. Sans aller jusqu'à voir dans chaque consonne l'indication d'une action précise, à l'exemple de Platon * dans le Gratyle, ni jusqu'à reconnaître à chacune d'elles des qualités trop spéciales, comme récemment encore s'amusait à le faire l'auteur d'un livre étrange et curieux', et sans aller non plus, avec l'un de nos poètes

I. PlatoD. Le Crafy/e (traduction Charpentier, 1861, t. III, p. 392 et suivantes) : « Il semble peut-être ridicule, cher Hermogène, de dire que les lettres et les syllabes révèlent les choses en les imitant. C'est cependant une nécessité qu'il en soit ainsi. . . D'abord la lettre p me semble être l'instrument propre à exprimer toute sorte de mouvement... L'auteur des noms avait vu, je pense, que la langue, dans la prononciation de cette lettre, loin de demeurer en repos, s'agite très fort... Sans doute aussi il aura jugé que, par la pression qu'ils font éprouver à la langue, le 8 et le t sont parfaitement propres à imiter l'action d'enchatner (BsajjLOç) et de se reposer (aTotaiç)... Ayant remarqué que la langue glisse en prononçant le X, il s'en est servi pour former à la ressemblance de leurs objets les mots Xeiov, oXtaOàvsiv, Xi;:apdv et tous ceux de cette sorte... Mais parce que le ^ a^ en quelque sorte la vertu d'arrêter ce glissement de la langue, il a imité avec cette lettre réunie à la précédente ce qui est visqueux (yXia/^pov, yXuxô, yXoioSôeç)... Ayant compris que le v retient la voix dans l'intérieur de la bouche, il a fait les mots ëvSov, èvtd;... »

a. J.-E. Blondel. Phonologie esthétique de la langue française (Paris , Guillaumin et Gi«, 1898, p. ao) : « Le r est fauve ; le /, cristallin, transparent, limpide ; le n, corné, sombre, simplement translucide ; le m, d'une blancheur d'ivoire. Le j résonne gravement ; le g, bruyamment ; le d, avec une sonorité dure et sèche. Le 6 est argentin, éclatant ; le v, incisif ; le z, acéré. Le h est

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décadents*, jusqu'à attribuer à chaque voyelle une couleur propre, il nous semble toutefois impossible de nier que les mots, grâce a leur assemblage particulier de consonnes et de voyelles, n'aient des caractères généraux de douceur ou de dureté, d'éclat ou de demi-teinte, et qu'ils ne puissent ainsi par leur seule sonorité nous procurer de vagues impressions de nature poétique.

Cette relation, qui existe dans certains mots entre la qualité de leur son et tel ou tel état d'âme correspondant, est tantôt primitive, tantôt dérivée. Nous voulons dire par là que parmi les mots, dans lesquels nous pouvons observer aujourd'hui un rapport évident entre le son et le sens, il y en a dont la valeur expressive date en quelque sorte de leur naissance et d'autres dont la valeur* expressive s'est formée peu à peu au cours de leur existence.

Le pouvoir imitateur des mots de la première catégorie a lui-même une double origine ; car nous voyons ou bien qu'il réside dans les racines primitives du langage, ou bien qu'il résulte de l'évolution phonétique ou sémantique. La valeur expressive de certaines racines ^ n'a pas lieu de nous

boueux; le q, gélatineux, presque gluant; le t, aride; le p, sec aussi, mais avec plus de douceur ; le /, poudreux ; le s, glacial et désagréable. »

1 . A. Rimbaud, dont on connaît le fameux sonnet intitulé « Voyelles » et qui commence par ces deux vers :

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles. Je dirai quelque jour vos naissances latentes. »

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