I . Consulter sur celte évolution du langage
A. Darmesteter. La vie des mots (Paris, Delagrave).
M. Bréal. Essai de Sémantique (Paris, Hachette). 3. Taine. La Fontaine et ses Fables (Paris, Hachette ; p. 288-289).
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Parmi les mots, dont la valeur expressive est primitive, il en est quelques-uns, nous l'avons dit, dont le pouvoir imitateur, au lieu de résider dans la racine à laquelle ils se rattachent, résulte de l'évolution phonétique ou sémantique. Nous voyons en effet que le jeu régulier des lois phonétiques donne tantôt des mots d-éjà expressifs par euxmêmes (comme a confier y) qui vient de a eonflare y) , ou a geindre y> qui vient de agemere y>), tantôt des mots qui, légèrement modifiés dans leur sens, prennent une valeur expressive (comme a scier y) qui vient de asecare, couper y), ou a froisser yy qui vient de afrustiare, mettre en morceaux »). Parfois même il semble que le désir de donner aux mots une valeur imitative amène une violation des lois phonétiques ; ainsi le mot i< sibilare », qui régulièrement devrait donner en français a sibler yy , ioxxi comme (( sabulum » donne « sable » et « tabula » « table » , donne le mot plus expressif « siffler » . Enfin il faut noter que le choix des suffixes est souvent déterminé par le souci des sonorités expressives (exemples : clapotis, cliquetis, tintamarre, pétiller).
Sans insister davantage sur l'origine et la formation des mots dont le pouvoir d'imitation est pour ainsi parler constitutif, il nous faut essayer de montrer en quoi consiste au juste la valeur expressive de ces mots. On distingue parnvi eux deux catégories : les onomatopées, qui se bornent à reproduire d'une façon plus ou moins approximative les différents bruits de la nature, et les mots expressifs proprement dits, qui vont jusqu'à rendre certaines propriétés des corps autres que le son et même jusqu'à traduire d'une manière plus ou moins vague certains états de notre âme.
La valeur imitative des onomatopées tient à ce que des voyelles et les consonnes, étant des sons et des bruits, peu-
Braunschvig, I I
vent aisément reproduire certains caractères des sons et des bruits de la nature. Mais cette imitation comporte plusieurs degrés d'exactitude. Si le mot « ronron y>, par exemple, reproduit fidèlement le cri de satisfaction du chat que l'on caresse, et le mot a glouglou y> le bruit d'un liquide qui s'échappe d'une bouteille, le mot a cliquetis y> imite de plus loin le choc de deux épées qui s'entre-croisent et le mot « bourdonnement » la musique sourde et confuse des abeilles et des mouches. Dans ces deux derniers mots cependant et dans d'autres mots analogues (comme murmure, bombe, pétiller, scier, siffler, geindre, hurler, crépiter, mugir, rugir, ronfler, gazouiller, chuchoter) on peut dire que l'imitation est encore très précise. Mais des mots tels que racler, claquer, gratter, craquer, frotter, froisser, gronder, croquer, grogner, n'expriment plus que des caractères déjà très généraux des bruits qu'ils désignent. Néanmoins une analyse attentive nous amèneà découvrir dans des mots de ce genre des nuances très fines exactement rendues. Ainsi dans les deux mots k craquer y> et (( croquer » on * a pu faire observer avec justesse que la seule difierence des voyelles a et o, dont la première est plus ouverte et plus éclatante que la seconde, marque la différence qui existe entre un bruit que nous entendons directement (comme celui d'un morceau de bois qu'on casse devant nous) et celui qui nous arrive à travers un obstacle ou une paroi (comme celui d'une noisette qu'on casse dans la bouche). Et de même dans les deux mots « craquer y> et « claquer y> la seule différence des consonnes r et /, dont la première
I. M. Maurice Grammont, dans un article très neuf et très intéressant, auquel nous avons emprunté la plupart des exemples que nous citons dans celte page et les pages suivantes. Cet article, intitulé « Onomatopées et mots expressii:> », a par»! dans la lirvue l'.cs lanjucs Romanes (mars-avril 1901).
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est plus rude et la seconde plus glissante, marque la différence qu'il y a entre le bruit que fait par exemple une planche qui se rompt ou un vase de porcelaine qui se brise et celui que produit un objet auquel on imprime un mouvement rapide (comme un fouet qu'on agite ou la main qui donne une gifle). Enfin on pourrait distinguer une quatrième classe d'onomatopées comprcinant des mots tels que tapage, fanfare, fracas, bise, brise, tintamarre,,,, dans lesquels l'imitation des bruits naturels par les sonorités des mots est alors beaucoup plus lointaine.
Si dans les onomatopées le rapport du son à l'idée résulte d'une imitation directe, dans les mots expressifs il provient quelquefois d'une imitation indirecte et plus souvent d'une transposition. Tout d'abord en effet on trouve des mots qui, désignant des objets capables de rendre des sons, reproduisent la note dominante des ces sons (ex. : fifre, sifflet, flûte), ou qui, exprimant une sensation, imitent par leur sonorité le bruit dont cette sensation parfois s'accompagne (ex.: chaud, froid, frisson, puant, fétide, effroi), ou qui enfin, indiquant des actions, exigent pour être prononcés à peu près les mêmes mouvements des lèvres ou la même grimace du visage que ces actions pour être accomplies (ex. : baiser, moue, bouder, gonfler, bouffer, pouffery. Mais le plus généralement c'est une transposition de sensations qui explique le pouvoir imitateur des mots expressifs. Les diverses sensations auditives, visuelles, olfactives, gustatives, tactiles et organiques ont en effet des caractères
I. Il va sans dire qu*on pourrait citer beaucoup de mots, dans la composi* tion desquels entrent les mêmes voyelles et les mêmes consonnes qu'on trouve dans les mots cités ici par nous, et qui n'ont pourtant pas une valeur expressive. C'est qu'en vérité la valeur imitative des sons du langage, pour ne pas demeurer simplement en puissance et comme à l'état latent, a besoin d'être en quelque sorte dégagée et mise en relief par la signification même des mots.
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communs de force ou de faiblesse, de vivacité ou de légèreté... ; et elles se ressemblent encore en ce qu'elles sont toutes ordinairement accompagnées de plaisir ou de peine. Dès lors on comprend que, par exemple, des voyelles aiguës, comme Vi et Tu,, puissent rendre l'impression de Tacuité des objets (ex. : piquant, épine, aigu, pointu) ^ ou bien donner l'idée d'un esprit tranchant, d'une sensibilité pour ainsi dire aiguisée, d'un caractère souple et délié (ex. : ironie, envie, jalousie, ruse, astuce). De même des voyelles éclatantes, comme l'a et l'o, seront capables de peindre l'éclçit de la lumière ou la grandeur des objets (ex. : flamme, colosse, molosse), d'exprimer des sentiments majestueux ou violents (ex. : gloire, rage), et d'évoquer l'image de l'élévation ou de l'étendue des choses (ex. : haut, large). Des voyelles claires et douces, comme l'è, Vé, ïe, donneront l'impression de la légèreté et de la délicatesse (ex. : léger, frêle). Des voyelles graves et sourdes, comme Y ou, rendront bien la sensation de la pesanteur physique et de la petitesse ramassée (ex. : tour, lourd, court), ou excelleront à peindre la force concentrée des sentiments, le désordre profond de l'âme et l'oppression du corps (ex. : amour, courroux, trouble, étouffer). Les consonnes également contribuent à donner aux mots expressifs leur pouvoir d'imitatioQ. Celles qui sont dures à prononcer, comme le b, le c (ky q), le d, le g (gue), le p et le /, peuvent donner l'impression de l'effort, du heurt, de la violence, de la difficulté, de la lourdeur (ex. : broyer, brosser, écraser, dompter, saccade, palpiter, peiner, rompre, activer, tracasser, transporter, pesant). Celles qui sont d'une prononciation facile, comme le c (s), Vf, le g (J), 1'/, Vm, Vn, Vr, Vs, le V, le z, sont propres à exprimer l'aisance, la douceur, la fluidité, le calme, la légèreté (ex. : facile, aisé, suave, lisse.
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zéphyr, fluide, jlot, voler , monotone, mollesse, roulade, léger, effluve). Et l'on n'aurait pas de peine à montrer comment voyelles et consonnes bien souvent s'accordent pour mettre en lumière le caractère expressif des mots. Ainsi dans le mot a flamme y> le groupe de consonnes « fl » rend très bien la fluidité, et la voyelle « a » peint très bien l'éclat. De même dans^ le mot « grincheux y> les groupes de consonnes « gry> et « cA », un peu pénibles à prononcer, et les groupes de voyelles « in y> et « eu », qui sont d'une sonorité un peu sourde, donnent bien l'idée d'un homme au visage maussade et boudeur ; tandis que le mot « grognon », qui par ses groupes de consonnes « gr » et « gn » exprinie la même grimace de la figure, nous donne d'autre part grâce à ses voyelles plus claires comme la sensation d'éclats de voix.
Dans les onomatopées et les mots expressifs, dont nous venons de parler, le rapport qui existe entre le son et la pensée est un rapport originel. Il y a d'autres mots, qui ont aussi une valeur expressive, mais dans lesquels la relation entre la pensée et le son est une relation dérivée. Tout d'abord en effet il arrive parfois que les caractères du son influent à la longue sur le sens de certains mots, qui par eux-mêmes n'ont pas une signification déterminée. En examinant les prénoms, qui à vrai dire ne désignent aucune personne particulière et dont le son par suite ne peut exprimer aucun caractère précis d'un objet donné, on constate qu'en vertu de ses seules propriétés physiques et physiologiques le son est capable de nous suggérer certains sentiments généraux et d'évoquer en nous certaines visions un peu vagues. C'est ainsi que pour ma part je ne puis me représenter un homme qui s'appellerait Eusèbe autrement qu'avec le visage d'un individu sans caractère, jeune garçon mal éveillé ou vieillard presque éteint, et une femme qui
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se nommerait Christine sinon sous les traits d'une fille énervante par son bavardage insipide ou son rire perpétuel. Or je ne crois pas avoir jamais connu dans mon entourage d'Eusèbe ni de Christine ; et les souvenirs historiques ou littéraires', que ces noms pourraient me rappeler, ne sont point de nature à m^inspirer pour tous les hommes et toutes les femmes qui les portent une pareille sévérité ni une pareille aversion. Il faut donc admettre que les personnes ainsi baptisées sont simplement auprès de moi les victimes innocentes des sonorités de leur nom : si tout Eusèbe m'apparaît comme un être insignifiant et toute Christine comme une créature irritante, c'est sans doute uniquement par suite des sonorités étouffées ou criardes de ces deux mots. Et de même si les prénoms de Madeleine, Lucie, Suzanne, Hélène et Jeanne évoquent, en dehors de tout souvenir et de toute association, l'image de personnes gracieuses et délicates, et ceux de Catherine, Dorothée, Ernestine, Adélaïde et Pétronille, l'image de personnes inélégantes et désagréables, n'est-ce pas la succession d'articulations faciles ou d'articulations pénibles qui seule en est la cause ?
Le rapport dérivé, que l'on constate dans certains mots entre le son et la pensée, peut avoir une autre origine : ce n'est plus alors la propriété physique ou physiologique de tel son qui attache inséparablement à ce son telle ou telle pensée ; mais c'est le sens du mot qui descend en quelque sorte dans le son et pour ainsi dire se reflète en lui. Dans ce cas encore le mot évoque par sa seule sonorité, nonpias bien entendu l'image précise ou le sentiment déterminé que
I. Tels que celui d'Eusèbe Pamphile, évéque de Césarée, qu'on a surnommé « le Père de Thistoire ecclésiastique » ; de Christine de Pisan, l'historiographe de Charles V ; de la reine Christine de Suède, la correspondante de Descartes ; ou encore de Tidéale « petite Christine », la fiancée fidèle, que nous voyons dans un exquis poème de Leconte de Lisle suivre son amant dans la tombe.