LE POUVOIR EXPRESSIF DES SONS
représente ou qu'exprime le mot, mais Tidée un peu vague des caractères généraux de cette image et de ce sentiment. C'est ainsi que le mot « citadelle y> paraissait à Théodore de Banville * un mot « terrible » ; et, de fait, ne nous donnet-il pas, avant même que nous nous représentions exactementce qu'il signifie, une impression de solidité menaçante? A quoi Ton a objecté % plaisamment peut-être, mais à coup sûr très superficiellement, que « le mot citadelle n'est terrible que par le sens ; autrement le mot mortadelle serait plus terrible encore s'il ne désignait une espèce de charcuterie )). Sans doute c'est bien à cause de son sens que le mot citadelle nous donne une impression de force et de menace; mais la question est de savoir si, pour éprouver cette impression, nous avons besoin de nous représenter le bâtiment que désigne ce mot, ou s'il ne nous suffit pas d'entendre prononcer le mot sans que nous songions à ce qu'il exprime. Or c*est cette dernière explication qui nous semble être la vraie : c'est bien par la seule sonorité de ses lettres que le mot citadelle nous donne une impression (( terrible » ; et la raison en est que le sens du mot a comme imprégné le son. Cette sorte de pénétration du son des mots par leur sens, dont on trouverait un certain nombre d'exemples parmi les noms communs (tels que : dôme, trône, arsenal, tombeau, boulevard,,,), est surtout frappante dans les noms propres. Le nom de Napoléon n'éveille-t-il pas des visions de conquêtes sans fin, et celui d'Athalie des spectales de cruauté atroce .^^ Quand on prononce devant nous le nom de Racine, ne passe-t-il pas en notre esprit des idées de tendresse et de grâce ; et, quand on prononce celui
I . Théodore de Banville. Petit traité de versification française, p. 85 (Paris, Perrin).
a. Weber. Illusions musicales, p. 179 (Paris, Fischbacher, i883).
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de Corneille, des idées de force et d'énergie? Au nom de Lamartine des images à demi voilées ne s'ébauchent-elles pas en nous ; et tout au contraire le nom d'Hugo ne nous semble-t-il pas traîner après lui un cortège d'images vivement colorées ?
Il existe donc bien dans certains mots, comme on le voit, un rapport incontestable entre le son et la pensée. Et ce rapport, tantôt primitif, tantôt dérivé, s'explique soit par une analogie naturelle entre certains caractères de leurs sons et certains caractères des objets désignés par eux, soit par l'action lente et mystérieuse des propriétés physiques et physiologiques de ces mêmes sons, soit enfin par l'influence subtile et pénétrante de leur signification. Il faut d'ailleurs ajouter que ces relations entre la sonorité de certains mots et certains états de l'âme se trouvent encore favorisées par la propriété qu'ont les sons de s'attirer les uns les autres. Telle ou telle syllabe d'un mot peut en effet évoquer par association une syllabe semblable d'un autre mot et par extension cet autre mot lui-même, dont la sonorité pourra nous suggérer à son tour quelque vision d'un caractère très général et très vague. Le mot (( ténèbres », par exemple, pourra éveiller en notre esprit le souvenir du mot (( funèbre )), lequel évoquera peut être en nous par la qualité seule de ses sons l'idée vague du deuil et du chagrin.
Quoi qu'il en soit du reste des causes plus ou moins secrètes de cette puissance évocatrice, que possèdent les mots en vertu de la nature même de leurs sons, il est du moins certain que cette puissance existe. Et les poètes la connaissent bien, puisqu'ils l'utilisent. Souvent en effet ils accumulent, en tel ou tel endroit de leurs poèmes, des mots qui ont une valeur expressive incontestable, comme on en peut juger par les vers suivants, qui peignent les lueurs
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sanglantes d'un coucher de soleil, qui rendent l'impression de la chaleur accablante en plein midi ou du calme mystérieux du soir, qui expriment le débordement de l'orgueil et de la joie, ou qui donnent la sensation de la lourdeur, de la fatigue, de l'effort et de la lutte contre les obstacles :
Le soleil plongeait sur la cime des tentes
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.
(A. de Vigny.)
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
(Leconle de Lisle.)
Un soir t'en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
(Lamartine.)
Et lui ! L'orgueil gonflait sa puissante narine ;
Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine.
S'étaient enfin ouverts 1
Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle,
Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,
Rayonnait au travers 1
(V. Hugo.)
Tombent les lourds marteaux, qui domptent les métaux.
(Delille.) •
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé.
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six fort chevaux tiraient un coche.
(La Fontaine.)
Sur les monceaux de piques,
De corps morts, de rocs, de briques.
S'ouvrir un large chemin.
(Boileau.)
lyO LE SE5T1MEXT POETIQUE EX POESIE
Quelquefois aussi les poètes renforcent le pouvoir expressif de certains mots par la répétition d'une même voyelle ou d'une même consonne significative. La question n'est pas de savoir si c'est d'une manière consciente ou non qu'ils forment ces allitérations et ces assonances; nous croyons pour notre part qu'ils les trouvent généralement du premier coup sans les avoir cherchées, ou bien dans certains cas après une série de tâtonnements qui n'avaient d'autre objet que de les conduire à l'expression intégrale de leur pensée. L'^essentiel est de constater la présence en bien des vers de telles allitérations et de telles assonances. Naturellement il faut se garder de toute exagération et ne pas tomber en extase devant chaque vers en y découvrant quelque intention cachée. Mais, une fois qu'on a fait justice des exagérations ridicules, comment ne pas être frappé, par exemple, de l'impression de langueur douloureuse que laisse après lui ce vers de Racine,
Tout m'affl/ge et me nuit et consp/re à me nuire
ou de l'impression de joie conquérante qui se dégage de ce vers de La Fontaine .►^
Comme il sonna la charge il sonna la victoire.
Et comment ne pas attribuer en grande partie TefiTet certain, que produisent ces vers, au nombre de voyelles semblables qui se trouvent réunies dans l'un et dans l'autre ; dans le premier : voyelles aiguës et déchirantes comme Vi, faibles et languissantes comme Ve ; dans le second : voyelles amples et sonores comme Vo, éclatantes et vives comme Va? De même, n'est-ce pas en vertu du nombre de consonnes qui s'y trouvent répétées, consonnes grinçantes et