CHAPITRE I
La nature poétique des objets.
Il n y a pas dans le monde physique un objet, si humble soit-il, ni dans le monde moral un fait, si insignifiant qu'il paraisse, qui ne soient propres à éveiller en nous des séries indéfinies d'associations. Chaque chose peut ainsi devenir poétique. Et la raison en est que tout se tient dans l'univers.
Dans le monde physique d'abord ne voyons-nous pas que la moindre particule de matière dérangée change en quelque façon l'aspect de la nature .^^ Tout ébranlement a son contre-coup, sa répercussion indéfinie dans les choses : la pierre, que l'enfant jette en jouant dans l'eau, produit des ondes qui vont s'élargissant au loin; et le cri aigu, que dans la nuit silencieuse pousse un oiseau de proie, va se répercutant de proche en proche à travers la campagne endormie. Enchaînés dans l'espace, tous les phénomènes le sont aussi dans le temps ; et c'est là ce qui permet par exemple au savant de prédire deux ou trois siècles à l'avance le passage d'une comète dans notre ciel. Dans le monde moral aussi, même continuité de phénomènes, même entrelacement de causes et d'effets : l'état présent des institutions sociales est le résultat des efforts des générations disparues ; et telle faute commise aujourd'hui pourra longtemps peser sur ceux qui viendront après nous. Dans notre conscience
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les sensations également s'appellent, et les sentiments et les idées aussi : entre tous les états de mon âme il y a des affinités profondes, sources d*associations multiples. Bien plus, de mon intelligence a d'autres des communications s'établissent, et non seulement dans le présent, mais encore dans le passé et l'avenir : telle idée, qui maintenant traverse mon esprit et que je crois nouvelle, n'est peut-être qu'une vague réminiscence ; et tel rêve généreux, qui hante aujourd'hui le cerveau d'un penseur, un jour peut-être sera repris par l'un de nos arrière-neveux. Enfin entre les phénomènes du monde matériel et ceux du monde moral notre esprit découvre encore de mystérieuses correspondances: une communion paraît exister à de certaines heures entre la nature et nous, soit qu'alors, par une illusion dont nous sommes dupes, nous nous bornions à projeter notre âme dans les choses, soit qu'en vertu d'une parenté profonde entre les choses et nous, nous entrions véritablement dans l'intimité des êtres inférieurs.
On peut donc bien dire qu'il n'y a rien d'isolé dans le monde : êtres vivants et choses inanimées sont réunis par les mille fils d'une trame invisible. C'est au poète qu'il appartient justement de saisir par delà l'apparence extérieure des objets les relations qu'ils entretiennent avec le reste du monde. Lire dans un sentiment tout le passé d'une existence dont il est comme gros, prévoir dans un seul acte toute la série des conséquences futures, déchiffrer dans un objet unique et très souvent vulgaire tout un fragment de la vie des choses, voilà quel est l'art du poète. Aussi le poète ne méprise-t-il aucune réalité, sachant que la poésie se montre partout, partout où l'on veut bien apercevoir l'intime solidarité qui dans l'espace et dans le temps relie les êtres et les choses. Le poète est comme l'enfant : sur le