LA NATURE POETIQUE DES OBJETS I
bord de la mer il ramasse des coquillages, qu'il applique à son oreille et dans lesquels il cherche à entendre le grondement sourd de la vie universelle. Tout objet peut donc devenir matière à poésie, parce que tout objet a des attaches avec le reste du monde. « Dans la nature, a dit Goethe \ nous rie voyons jamais cien dans Tisolement ; nous voyons toujours un objet en rapport avec ce qui est devant, à côté, derrière, au-dessus, au-dessous. » Et encore : « Il y a un côté universel dans tout caractère, quelle que soit son originalité, dans tout objet à peindre, depuis la pierre jusqu'à rhomme. »
Mais si tous les objets sont évocateurs, tous ne le sont pas également. Tel détail évoquera le souvenir d'un fait ou l'image d'une personne, tel autre la représentation d'un groupe d'individus ou la vision d'une série d'événements, celui-ci l'idée de l'humanité entière, celui-là enfin la notion de l'univers. De chaque objet partent pour ainsi dire des fils plus ou moins nombreux, qui vont rejoindre d'autres objets ; or il y a certains objets privilégiés, qui sont comme des centres où beaucoup de ces fils s'entre-croisent et se nouent, et qui par suite, ayant plus de liens avec l'ensemble de ce qui existe, peuvent donner naissance à des associations étendues et multiples. Parmi ces objets particulièrement évocateurs il n'y a pas seulement des choses matérielles ; les exemples cités plus bas nous montreront que les choses morales aussi sont propres à éveiller des associations d'idées indéfinies : car, de même que les premières peuvent nous faire entrevoir des arrière-plans très lointains dans la nature visible, de même les secondes sont capables de nous
I. Conversations de Gœlhe, recueillies par Eckermann (trad. Emile Delerot, p. 219 et 53).
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ouvrir à Toccasion de profondes échappées el des perspectives rayantes sar le monde invisible des âmes.
Voici d'aFiord un certain nombre de vers, dont la poésie tient avant tout à la nature poétique des scènes représentées par le poète et des faits matériels qu'il dépeint :
Voyez-vous cette main qni par les airs chemine?
(La Foataine.) Et sur les flots profonds et sur les flots vermeils. Comme deux rois amis, on voyait deux soleils Venir au-devant Tun de l'autre.
(V. Hugo ) Ou penchés à Tavant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'océan des étoiles nouvelles.
(J. M. de Hérédia.)
Mais sur le sable au loin chante la mer divine.
(Leconte de Liste.) El le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l'horizon s'eflacent.
(Leconte de Lîsle.) Le vent froid de la nuit souflle à travers les branches.
(Leconte de Lîsle.)
Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense ?
(A., de Musset.) Attendre tous les soirs une robe qui passe, Baiser un gant jeté. . .
(V. Hugo.) Oh I comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts !
(V. Hugo.)
En voici maintenant quelques-uns, dont la poésie tient plutôt à la nature poétique de certains états d'âme que le poète décrit, de certains faits moraux qu'il expose :
Et ton cœur, insensible à mes faibles appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas.
(Corneille.)
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Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
(Racine.) Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
(Boileau.) Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.
(A. de Vigny.) J'aime la majesté des souffrances humaines.
(A. de Vigny.)
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois 1
(A. de Vigny.) A défaut du pardon laisse venir Toubli.
(A. de Musset.) En se plaignant, on se console.
(A. de Musset.) Mère, nous n'avons pas plié...
Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.
(V. Hugo.) L'ivresse des amants fait la splendeur des nuits.
(Jean Lahor.) Je leur donne des nuits qui consolent des jours.
(A. de Vigny.)
Et en voici d'autres enfin, dont la poésie réside dans un mélange intime de faits matériels et de faits moraux, qui les uns et les autres sont de nature poétique grâce à leur pouvoir d'évocation :
Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, Seigneur, a quitté ma couche pour la vôtre.
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre. Elle à demi- vivante, et moi mort à demi.
(V. Hugo.) Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur.
(V. Hugo.) Ne faites pas de bruit autour de cette tombe ; Laissez l'enfant dormir et la mère pleurer.
(V. Hugo.) Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra
. P our m'annoncer la mort I . . .
(A. de Vigny.)
... Je me disais qu'ici bas ce qui dure C'est une mèche de cheveux...
(A. de Musset.) Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures, Je vais m'asseoir parmi les dieux, dans le soleil.
(Leconte de Lisle.)
J'entends gémir les morts sous les herbes froissées.
(Leconte de Lisle.) O morts, morts bienheureux en proie aux vers avides. Souvenez- vous plutôt de la vie, et dormez.
(Leconte de Lisle.)
Comme on le voit par quelques-uns des exemples précédents, il n'est pas indispensable qu'un vers contienne des images pour être poétique ; il suffit qu'on y décrive un fait particulièrement évocateur, un fait matériel ou bien un fait moral. Notons seulement que l'idée générale est ordinairement moins évocatrice qu'un simple fait particulier. L'idée générale, en effet, par cela même qu'elle pourrait éveiller l'image de tous les objets individuels qui font partie du genre, n'en éveille habituellement aucun. Au contraire, un seul détail très net suffit parfois à évoquer tout un large tableau. Ainsi ces deux vers de Sully -Prudhomme
Car de sa vie à tous léguer l'œuvre et l'exemple, C'est la revivre en eux, plus profonde et plus ample.
ne nous donnent pas une notion aussi poétique de l'éternité promise à l'homme de génie que ces trois vers du même poète :
L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve ; Le délice éternel que le poète éprouve, C'est un soir de durée au cœur des amoureux.
Et la raison en est que dans les deux premiers la pensée se trouve exprimée en une formule abstraite et générale,
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tandis que dans les trois autres elle revêt une forme concrète et particulière.
La puissance évocatrice d'un objet ne dépend pas seulement de sa place réelle dans le monde ; elle tient aussi à Téloignement dans lequel nous Tapercevons le long de la durée. On a souvent fait remarquer de quel charme poétique se parent les objets qui nous apparaissent dans le lointain du passé ou le lointain de l'avenir. Or voici, selon nous, l'explication du phénomène. D'abord les choses passées ou à venir, par cela même qu'elles ne sont plus ou ne sont pas encore, ont pour nous une utilité pratique moins directe; et par suite, assoupissant les puissances actives de notre âme, elles permettent à nos facultés contemplatives de s'exercer plus librement. Ainsi que l'a dit Schopenhauer \ « c'est cette béatitude de la contemplation affranchie de la volonté qui répand sur tout ce qui est passé ou lointain un charme si prestigieux et qui nous présente ces objets dans une lumière si avantageuse ». Et ensuite, comme à mesure qu'on s'éloigne dans le passé ou l'avenir les distinctions du temps s'effacent peu k peu, la vision des choses lointaines est toujours plus ou moins flottante ; elle renferme une foule d'événements remémorés ou de possibilités entrevues, et semble en quelque sorte se prolonger à l'infini. Si dans le souvenir et l'espérance nous pouvons ainsi laisser la série de nos associations se développer sans fin, c'est donc parce que nous ne rencontrons d'obstacles nulle part, ni en nous dans la préoccupation de l'utilité, — qui d'ordinaire limite notre vision, ni hors de nous dans les choses, — qui, aperçues à travers le passé ou l'avenir.
I . Schopenhauer. Le monde comme volonté et représentation (t. I de la Irad. Burdeau, p. ao5). (Paris, F. Alcan.)
fournissent une matière plus docile à la libre fantaisie de notre imagination.
Quelque explication d'ailleurs que l'on donne de ce fait, du moins son existence ne saurait être mise en doute. Ne sent-on pas en effet toute la poésie qui se dégage par exemple de ces vers, où Lamartine évoque le souvenir d'une rencontre chère,
Souviens-toi de l'heure bénie.
Où les dieux de leur tendre main Te répandirent sur ma vie, Comme l'ombre sur le chemin...
de ceux-ci, où SuUy-Prudhomme rêve 4e pouvoir dire un jour à la femme jadis aimée et dont l'âge aurait altéré la beauté,
Je viens vous rapporter votre jeunesse blonde ; Tout l'or de vos cheveux est resté dans mon cœur. Et voici vos quinze ans dans la trace profonde De mon premier amour patient et vainqueur,
de ceux-ci, où Leconte de Liste songe à une morte, autrefois adorée, et qui, maintenant, repose au loin sous d'autres cieux.
Maintenant sous le sable aride de nos grèves. Sous les chiendents, au bruit des mers, Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, charme de mes premiers rêves !
ou encore de tous ceux que voici, où le poète ressuscite le passé dans des visions fugitives ou bien met sous nos yeux le tableau riant ou sombre de l'avenir ?
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages.
Après tant de soleils qui ne reviendront plus.
J'entends toujours du fond de mon passé confus
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !
(Leconte de Lisle.)
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Oh souvenir ! Oh forme horrible des collines 1
(V. Hugo.)
Ils rêvent en marchant du pays délaissé,
Des forêts des figuiers où s'abrita leur race.
(Leçon te de Lisle.)
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore
(Sully-Prudhomme.)
Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes.
Où sont les enfants morts et les printemps enfuis ?
Les lilas au printemps seront toujours en fleurs.
(A. de Musset.)
Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie.
Tous ces bambins, hommes futurs.
Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie
Aux cils câlins de tes yeux purs.
(Sully- Prudhomme.)
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle...
(Ronsard.)
Plus de nuits de printemps ni d'étoiles pour eux ; Plus rien, hors la lueur des longs cierges funèbres. Le soir où leurs enfants les étendront tous deux Sur le lit, préparé pour nous dans les ténèbres.
(Jean Lahor.)
On voit donc que la poésie des choses dépend bien non seulement de la place de ces choses dans la réalité, mais encore de leur place dans notre souvenir et notre imagination. Aussi n'est-ce pas sans raison que Guyau* a pu dire : « Au fond, la poésie de Tart se ramène en partie à ce qu'on appelle la poésie du souvenir. » Si nous y faisons attention, nous verrons, en eflet, que la plupart des vers qui nous paraissent les plus poétiques sont précisément
I. Guyau. L'art au point de vue sociologique (p. g^, Paris, F. Alcan).
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ceux OÙ le poète a enfermé ses souvenirs personnels ou bien ceux où nous introduisons les nôtres. Et il n'y a rien là qui doive nous étonner. Car dans le seul (ail du souvenir nous trouvons réunis tous les caractères que notre analyse démêle avec une netteté de plus en plus grande dans l'émotion poétique, puisque nous y découvrons des associations à la fois désintéressées, nombreuses et indéfinies.