‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 47 sur 68 · CHAPITRE II Les procédés poétiques : le mot et l'image · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Les procédés poétiques : le mot et l'image

L'évocation poétique, que les objets ont ainsi par euxmêmes le pouvoir de susciter, est encore singulièrement favorisée par le langage. Grâce aux mots, en effet, se forment de nouvelles associations d'idées ou d'images. Car le mot n'éveille pas dans notre esprit l'image unique de l'objet qu'il désigne, ni la seule idée qu'il exprime ; mais tout un cortège d'images et d'idées secondaires très souvent accompagne cette image ou cette idée principale. De même que dans un son musical l'oreille perçoit, outre le son fondamental, plusieurs sons accessoires, de même dans un mot l'esprit peut découvrir par delà la représentation principale un certain nombre de représentations secondaires qui sont pour ainsi dire les (( harmoniques » du mot. Ces associations, que les mots font naître en nous, sont de plusieurs sortes.

D'abord, remarquons-le, tout mot est général ; il désigne, en effet, un groupe indéfini d'objets individuels ; il peut donc évoquer une foule de représentations particulières, qui varient en chacun de nous avec la tournure spéciale de notre esprit et la diversité de notre expérience. Prononcez le mot (( nuage » devant un poète ou un peintre, devant un paysan ou un habitant de la ville : il est certain que

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ehacan d'eax verra «urar en son esprit des represcnlalions différentes. Le poète songera à tels noages anx formes capricieuses, qo'il aperçut un jour montant lentement dans le ciel, comme un vol doîseaux géants qui voyageraient dans l'espace en route vers une autre planète : le peintre se représentera plutôt de grands nuages blancs, frangés d'or, qu'il contempla jadis par un beau coucher de soleil ; le paysan, lui, verra, j'en suis sur, un gros nuage noir qui arrive menaçant du bout de l'horizon : et quant au citadin, qui n'a pas eu souvent l'occasion de regarder attentivement le ciel, il ne se figurera qu'une espèce de voile sombre qui, s'étendant sur la ville, obscurcit les maisons...

Et puis tout mot a son histoire; il appartient à une Ëimille, il possède une généalogie : de plus, à ses souvenirs de Emilie s'ajoutent ses souvenirs personnels : car, avant de me servir dans l'occasion présente, il m'a servi dans des circonstances passées ; et non seulement je l'ai employé moi-même dans des situations diverses, mais encore je l'ai entendu prononcer par telle ou telle personne en tel ou tel lieu, ou bien je l'ai vu écrit quelque part dans un livre. Or de toutes ces combinaisons dans lesquelles il est précédemment entré, de toutes les situations auxquelles il s'est trouvé inôlé, de toutes les fréquentations qu'il a eues, le mot a retenu quelque chose : il traîne après lui tout un cortège de souvenirs, il a conservé comme un reflet des lieux où il a passé, il a gardé raccent des personnes qui l'employèrent. Et c'est pourquoi souvent, sans que nous puissions bien clairement nous expliquer la chose, tel mot, lu ou entendu, soudain fait se dresser devant nous l'image d'une personne oubliée, déroule à nos yeux le tableau d'un lieu jadis connu, nous remet en mémoire toute une période de notre vie. Un soir vous êtes au théâtre en train de vous laisser bercer

LES PROCÉDÉS POETIQUES : LE MOT ET l'iMAGE iSq

par la voîx d'une actrice aux sonorités pénétrantes; et voilà que tout à coup, sans trop savoir pourquoi, vos yeux se mouillent de larmes : il a suffi d'un mot prononcé avec une inflexion particulière pour ranimer en votre cœur le souvenir d'une femme autrefois aimée. Êtes-vous un méridional transplanté à Paris ; et saisissez-vous au passage dans la rue un lambeau de phrase tout imprégné de l'accent du terroir? C'en est assez pour qu'aussitôt vous revoyiez un coin bleu du ciel natal. Et quand, devenu vieux, vous engagerez avec vos petits-fils de profondes conversations, tel mot sorti de leur bouche naïve plus d'une fois vous ramènera en imagination aux temps lointains de votre enfance.

Enfin n'oublions pas que les mots ont d'eux-mêmes une tendance à rappeler d'autres mots, soit pour avoir jadis frayé ensemble, soit simplement par suite de leurs ressemblances sonores. C'est ce pouvoir attractif des mots qui permet aux pédants farcis de grec et de latin d'égrener, aussi machinalement qu'une vieille dévote égrène son rosaire, le chapelet de leurs interminables citations; et c'est encore lui qui est pour certains esprits bien doués la source de calembours inépuisables. Mais s'il est ainsi responsable des citations qui finissent vite par être comiques et des calembours qui assez tôt commencent à ne plus l'être, en revanche, il nous permet de soutenir parfois sans aucune fatigue des dialogues plus ou moins prolongés ; et surtout il contribue à augmenter la puissance évocatrice des mots. En effet, tel mot d'un vers nous fait souvent songer à tel autre mot, auquel il se trouve associé ailleurs ou bien avec lequel il possède une vague analogie de son ; et c'est ainsi que de proche en proche le mot va réveillant dans notre esprit de multiples échos.

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Déjà donc, comme on le voit, tantôt en raison de son élasticité propre, tantôt grâce à son pouvoir d'agglomérer autour de lui toutes sortes de souvenirs, tantôt en vertu de sa faculté d'attraction, le mot lui-même par lequel on désigne un objet enrichit cet objet d'un grand nombre d'idées ou d'images nouvelles. Mais ce qui contribue plus encore à élargir la vision de l'objet décrit par le poêle, ce sont les figures auxquelles celui-ci a recours. Parmi ces figures, de langage ou de pensée, il y en a trois surtout qui jouent un grand rôle en poésie : la comparaison, la métaphore et le symbole. Dans la comparaison les deux termes, entre lesquels le poète établit un rapport, sont mis simplement en présence l'un à côté de l'autre ; dans la métaphore les deux termes comparés existent encore tous les deux, mais se pénètrent intimement ; dans le symbole, enfin, l'un des deux termes de la relation établie est masqué par l'autre, sans laisser cependant de pouvoir être aperçu par derrière. Mais, quelles qu'elles soient, toutes ces figures, comparaison, métaphore et symbole, ont toujours pour but de nous amener par des transpositions habiles, qui sont en même temps des agrandissements, à une impression unique, dans laquelle nous flottons pour ainsi dire à la limite indécise de deux mondes. Observons tour à tour comment chacune d'elles opère.

La comparaison consiste à évoquer en nous à propos d'un objet l'image d'un objet analogue. Les deux représentations, qui nous sont ainsi olFerles, n'appartiennent pas cri général au même ordre de choses. Le plus souvent, en ellet, c'est un phénomène du monde moral que Ton compare avec un objet du monde matériel, ou réciproquement. Ainsi, dans les vers suivants, la trace que laisse la vie d'un homme est comparée au sillage vite eflacé d'une barque :

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