‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 52 sur 68 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Définition du sentiment poétique ; ses principaux caractères.

Dans les pages qui précèdent nous nous sommes efforcé de montrer comment en poésie Témotion poétique se dégage à la fois de la forme extérieure des mots et de leur contenu. Il nous faut maintenant essayer de définir ce sentiment poétique et tâcher d'expliquer à quoi tient le plaisir qui s'y attache.

Des analyses, que nous venons d'entreprendre pour saisir jusqu'aux traces les plus fugitives de Témotion poétique, il ressort avec évidence que de toutes nos facultés celle qui entre principalement en jeu dans cette émotion est la faculté d'associations. Partout, en eflet, où nous avons constaté l'existence d'un sentiment poétique, nous avons aperçu des séries commençantes ou prolongées d'images et d'idées qui s'enchaînent. Mais ce n'est là qu'un premier caractère encore bien vague du sentiment poétique. Car, en admettant que toute poésie réside dans des associations, il faut expliquer du moins pourquoi toute association n'est

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pas poétique. Voici que, par exemple, lliorloge qui sonne me rappelle qu'à Tinstant je dois sortir : pareille association n'est pourtant en aucune manière de nature poétique. C'est qu'en effet, pour être poétique, une association a besoin d'être désintéressée. Nous retrouvons là ce caractère général que la plupart des esthéticiens, depuis Kant et Schiller, Schopenhauer et Spencer, s'accordent à reconnaître dans tout sentiment esthétique. Mais l'émotion poétique n'est pas de la sorte assez nettement définie. Supposons que la vue de mon encrier éveilh en moi la pensée de l'encre qu'il contient : c'est là une association qui n'est pas utilitaire et qui pourtant n'a rien encore de poétique. Notre définition a donc besoin d'être complétée. Pour être poétique, une association doit être, croyons-nous, non seulement désintéressée mais encore indéfinie. C'est là qu'est, à nos yeux, le trait caractéristique de l'émotion poétique. Une association d'idées ou d'images nous procure une impression de poésie, quand les termes qui la composent vont s'enchaînant sans fin les uns aux autres, de telle façon que notre esprit, au lieu de s'arrêter en dernier lieu sur une représentation précise, se perd tout au contraire dans le sentiment vague que l'association pourrait se prolonger encore et que par suite elle demeure inachevée. Nous pourrions reprendre les deux exemples cités plus haut de l'horloge et de l'encrier, et montrer comment ces deux objets sont susceptibles de devenir à l'occasion le point de départ d'associations poétiques. Il nous suffît d'oublier pour un instant les nécessités pressantes de l'action et de laisser notre pensée se poser au hasard sur les choses et voltiger de l'une à l'autre. Alors, entendant l'horloge voisine qui sonne ou bien apercevant sur notre table de travail un encrier béant, nous laisserons se dérou-

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