‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 53 sur 68 · DÉFINITION DU SENTIMENT POÉTIQUE ^O · texte numérisé non relu

DÉFINITION DU SENTIMENT POÉTIQUE ^O

1er sans fin la série de nos associations ; et nous nous attarderons à songer soit à Thorloge, qui avec son impitoyable régularité scande indifféremment pour les hommes des * heures brèves d'activité dévorante et d'amour éblouissant ou bien des heures lentes d'ennui morne, de tristesse lourde et d'éternité vide, soit à l'encrier impassible, d'où s'échappent encore humides les feuilles multicolores, oii celui-ci versa en flots brûlants sa haine passagère ou son amour fugitif, oii celui-là fixa dans une espérance immortelle ses calculs de savant ou ses rêveries de poète.

Nous croyons donc être en droit de donner du sentiment poétique la définition que voici* : « Le sentiment poétique consiste dans l'impression que nous laissent des séries d'associations, qui, s'éveillant dans notre esprit délivré de toute inquiétude pratique, y demeurent pour ainsi dire ouvertes ». Quant aux degrés très nombreux, qu'il est facile de distinguer dans le sentiment poétique, ils nous paraissent mesurés à la fois d'après le nombre et l'étendue de ces associations désintéressées et d'après la conscience plus ou moins claire que nous prenons de leur caractère indéfini. Le sentiment poétique le plus parfait est celui qui naîtrait à la lecture ou à l'audition de vers, dont tous les éléments constitutifs serviraient de points de départ à des associations multiples et prolongées, et dans une ume, qui aurait une conscience très nette de la tendance de ces associations à se développer sans fin .

A la lumière de la définition, que nous venons de proposer, toutes les particularités du sentiment poétique nous semblent s'éclairer.

Nous comprenons d'abord pourquoi l'émotion poétique

I. C'est la définition que j'avais déjà donnée dans la Grande Encyclopédie (article Poésie, décembre 1899).

2o8 LE SENTIMENT POÉTIQUE EN POESIE

se prête si malaisément à l'application de la théorie de Lange et de William James sur rémotion\ Pour ces deux psychologues, en effet, le phénomène de Témotion se décompose en trois éléments : i**) la représentation d'une idée ou d'une image ; 2°) des mouvements organiques par lesquels cette représentation retentit dans le corps ; 3**) la conscience que nous prenons de ces mouvements dans les sensations qui en résultent. Or on a beau creuser l'émotion poétique, on n'arrive pas à toucher le fondement physiologique, qui, d'après ces psychologues, sert de base à toute émotion. Et la raison en est que l'émotion poétique, consistant dans des séries indéfinies d'associations, se ramène plutôt à un mouvement général de l'esprit qu'à des mouvements particuliers du corps, et que de toutes les émotions esthétiques elle est en somme la plus intellectuelle.

Etant ainsi de toutes les émotions esthétiques la plus dépouillée de sensations et la plus imprégnée d'intelligence, l'émotion poétique est naturellement la moins réfractaire à l'analyse. Nous voyons en effet que les mots ont toujours de la peine à exprimer ce qu'il y a de véritablement propre dans une sensation ; et c'est même pour cette raison que les critiques d'art par exemple ont une tendance irrésistible à négliger le plus souvent le côté pictural de la peinture pour s'en tenir au côté purement littéraire, c'est-à-dire à l'élément expressif ou poétique des tableaux. Au contraire, l'émotion poétique, celle en particulier que fait naître le contenu des vers et non leur seule forme, peut beaucoup plus facilement être analysée au moyen du langage. Et

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