DÉFINITION DU SENTIMENT POÉTIQUE 2O
nous devons nous en réjouir ; car, à la différence de la beauté qui s'impose en général même aux esprits rebelles, la poésie, plus timide et plus fière, se contente de se proposer aux âmes accueillantes. Aussi beaucoup de gens risqueraient-ils de demeurer à tout jamais sourds à la poésie, si des personnes plus capables de vibrer au contact de Tœuvre poétique, ne leur venaient communiquer leurs propres émotions, jouant pour ainsi dire auprès d'eux le rôle d'un résonnateur, qui renforce et fait ainsi percevoir aux oreilles les moins délicates toutes les notes harmoniques.
Nous nous expliquons maintenant aussi que cette émotion poétique, prenant son point de départ dans une occasion extérieure et tirant ensuite son développement de la matière même de l'esprit, ne soit jamais donnée tout entière du premier coup, mais qu'elle ait besoin d'un certain temps pour arriver en quelque sorte à se dérouler complètement. La beauté, elle, est saisie dès le premier instant où Ton est mis en sa présence. Sans doute l'attention, lorsqu'elle se fixe sur l'objet qui est beau, enrichit notre impression en nous amenant peu à peu à découvrir des détails d'abord inaperçus. Cependant, n'est-il pas vrai qu'en face d'une belle statue ou d'une belle femme nous n'avons pas besoin de réflexion pour être frappés de leur beauté ? Mais, au contraire, quand, par exemple, nous revoyons après une absence très longue les lieux où s'est écoulée notre enfance, et qui de loin dans notre souvenir semblaient empreints d'un charme poétique, nous sommes étonnés de ne pas éprouver sur-lechamp un plaisir qui réponde à notre attente. C'est que dans Téloignement les associations poétiques pouvaient librement se déployer, tandis qu'elles ne sauraient tenir toutes dans le premier instant, où nous nous retrouvons en présence des choses depuis longtemps abandonnées.
Braunschvig. i4
De plus nous comprenons qu'étant faite d'associations inachevées Témotion poétique puisse s'accommoder d'un certain vague et même en quelque mesure en vivre. Sur ce point d'ailleurs il convient de dissiper toute équivoque. Ce qui est vague en poésie, selon nous, c'est l'émotion proprement dite qu'elle nous procure ; mais nous laissons aux mauvais poètes et à leurs maladroits défenseurs l'erreur de croire et de prétendre que les objets décrits par les poètes ont le devoir d'être sans précision et les procédés littéraires dont ils usent le droit de n'avoir aucune rigueur. Tout au contraire l'expérience nous montre que, si l'émotion poétique en elle-même est vague, il faut du moins, pour qu'elle puisse naître, que les objets, qui doivent servir de points de départ aux associations, et les procédés littéraires, qui doivent favoriser l'éveil et le développement de ces associations, soient aussi précis et rigoureux que possible. Sans quoi nous constatons que ces associations ne peuvent prendre leur essor, faute justement d'un point d'appui solide et ferme.
Enfin, — poi^r achever de rendre compte des particularités essentielles du sentiment poétique — , ce sentiment étant attaché très souvent à la vision des choses disparues et s'accompagnant alors tout naturellement de la pensée mélancolique de la fuite du temps et de l'écoulement de notre vie, il n'y a pas lieu de s'étonner si pour ainsi dire un voile de tristesse parfois le recouvre. En vérité même le sentiment poétique n'a pas besoin, pour se colorer de cette teinte sombre, de prendre son point de départ dans la vision du passé révolu : nous plongeant toujours en un état de rêverie, qui nous détourne de l'activité joyeuse et sans cesse nous fait mesurer l'écart de l'idéal et du réel, il se trouve nécessairement tout imprégné de tristesse. Et,