‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 6 sur 68 · I. Jouffroy. Cours d'esthétique (4« éd., Hachette, p. 3o · texte numérisé non relu

I. Jouffroy. Cours d'esthétique (4« éd., Hachette, p. 3o

dans cet état psychologique. Mais alors il faudrait convenir que ce terme « beau » est synonyme d' « esthétique » ; et, après avoir donné à ce mot une signification très générale, on ne devrait pas lui attribuer dans certains cas un sens plus particulier. Cependant nous constatons qu'on emploie quelquefois ce terme dans une acception spéciale, en l'appliquant à des objets ou à des œuvres capables de nous procurer un sentiment esthétique déterminé, qu'on appelle précisément le sentiment du beau : ne distingue-ton pas en effet — pour prendre un seul exemple — la beauté de la grâce ? Gomme on le voit, dans le langage usuel on donne à ce mot de beauté deux sens : un sens étroit, qui vraisemblablement est le sens primitif, et que nous aurons à définir par la suite ; et un sens large, dérivé du premier et voisin de celui qu'a le mot « esthétique ». Or cette dualité de sens entraîne des confusions, dont la principale consiste à dire que « l'art est l'expression du beau ». Formule courante et pourtant erronée, dont il est facile de montrer les conséquences fâcheuses ! Si l'art est en effet l'expression du beau, il devra nous suffire, pour nous faire par exemple une idée de la beauté architecturale, d'étudier tour à tour un temple grec, un temple hindou et un temple japonais. Mais ce qui nous frappe dans chacun de ces trois monuments, c'est un caractère tout à fait différent : dans le premier, la justesse des proportions et la sobriété de la décoration * ; dans le second, la grandeur colossale des dimensions et la complexité touffue des détails ^ ; dans le troisième, l'imprévu des formes et la variété capricieuse de l'ornementation^. Dès lors nous serons tentés

I. Cf. Boutmy. Le Parthénon et le génie grec (Paris, Colin). 3.. Cf. Maurice Maindron. L'art indien (Paris, Henry May). 3. Cf. Louis Gonse. L'art japonais (Paris, Quantin).

PRÉLIMINAIRES "Vl Li"^ 4?.»;i, \ -^ ^7

de conclure que la beauté varie avec chaque peuple et que par conséquent elle est indéfinissable. Pourtant ne voyonsnous pas qu'on s'accorde à déclarer que le peuple grec a su mieux que tout autre aimer profondément le beau et le réaliser dans son art de façon incomparable ? Le scepticisme, en matière d'esthétique, semble donc être une doctrine fausse, mais à laquelle nous conduirait inévitablement la formule inexacte que nous citions plus haut. Or le danger de cette formule vient de ce que le terme (( beau )) peut y être pris tantôt dans son sens large, tantôt dans son sens étroit ; dans le premier cas la formule est juste, dans le second elle ne Test point. Non, Tari n*a pas exclusivement pour but de représenter la beautéj- JL se propose seulement de nous faire éprouver des sentiments d'ord ye esthét ique au moyen d'une reproduction plus ou moins fidèle du monde physique et du monde moral. AinsiTdaïis leur architecture, le peuple grec, le peuple hindou et le peuple japonais ont avant, tout cherché à rendre l'aspect de l'univers qui les avait frappés : l'un a voulu qu'on retrouvât dans ses monuments la régularité savante et la parfaite ordonnance, qu'il est souvent possible de contempler dans le monde ; l'autre s'est efforcé de donner, par un entassement prodigieux de pierres et par une accumulation extraordinaire de détails, une idée de la grandeur démesurée et de la complexité vivante, dont parfois l'univers offre le spectacle accablant ; celui-là enfin a essayé de rivaliser par des procédés humains avec la richesse infinie et l'inépuisable variété de la nature. Et la raison, qui de la sorte a décidé du choix de chacun d'eux, est ici très apparente. Le peuple grec n'avait-il pas devant les yeux des paysages, dont les détails sont assez variés pour ne pas engendrer la monotonie, sans être trop divers pour égarer

Tesprit et lui faire oublier les ensembles* ? Le peuple hindou n'est-il pas l'habitant d'une contrée, où s'étendent des plaines immenses, oii se dressent des montagnes gigantesques, et qu'en certaines saisons recouvre une végétation d'une luxuriance folle ^ ? Et le peuple japonais ne vit-il pas sur un sol infiniment varié, où l'on rencontre à chaque instant des rochers de structure imprévue et des arbres aux formes capricieuses^?... La représentation de la beauté n'est donc pas l'objet unique ni même essentiel de l'art. Aussi devonsnous impitoyablement condamner la perpétuelle confusion que l'on fait des deux qualificatifs « esthétique » et « beau », puisque cet abus de terme est de nature à nous suggérer une théorie de l'art inacceptable, laquelle à son tour risque de nous acheminer vers un scepticisme déplacé.

Mais l'emploi abusif du mot de beauté s'étend encore plus loin. Les émotions esthétiques étant de toutes les émotions celles où l'âme humaine se sent soulever à des hauteurs ordinairement inaccessibles pour elle et dont pour cette raison même elle conserve un souvenir plein d'enchantement, — comme nous en gardons d'une excursion passagère dans un pays merveilleux — , on en est venu peu à peu à attacher à ce mot de beauté la signification de tout ce qu'il y a de plus élevé dans les aspirations et les élans de notre cœur : si bien que parfois ce terme est presque l'équivalent du terme « idéal » ou du terme « perfection », et qu'on l'emploie indistinctement pour exprimer l'admiration sous toutes ses formes, pour désigner le plus haut degré de toute qualité, l'extrême vertu, l'extrême utiUté, voire l'extrême laideur. Dévouez-vous

1. Cf. Taine. Philosophie de l'art en Grèce (Paris, F. Alcan).

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