‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 7 sur 68 · Cf. Chevrillon. Dans l'Inde (Paris, Hachette · texte numérisé non relu

Cf. Chevrillon. Dans l'Inde (Paris, Hachette

3. Cf. André Bellessort. Voyage au Japon (Paris, Perrin, 1902).

pour la science, 'pour la patrie, pour Fliumanité ; et tous les bourgeois, assis au coin du feu, les pieds dans leurs pantoufles, loueront votre « belle » conduite ! Passez à travailler le meilleur temps de votre jeunesse pour pouvoir vivre ensuite dans une médiocrité en apparence dorée ; et toutes les mères de famille, qui voient en vous Tespoir d'un gendre, ne tariront pas sur la « beauté » de votre situation ! Enfin, après avoir ainsi couramment entendu parler'd'une belle action ou d'une « belle position », il ne faudra pas vous étonner si quelqu'un vante à l'occasion devant vous la (( beauté » d'un singe ou celle d'un bossu. Or, sans doute, on peut expliquer comment, par suite d'analogies plus ou moins lointaines, le sens du terme beau s'est de la sorte étendu. Si la vie d'un savant, d'un saint ou d'un héros nous paraît « belle », c'est d'abord que la recherche assidue de la vérité, tout comme la pratique constante du devoir, suppose un détachement des intérêts matériels assez analogue en somme à celui que réclame la contemplation esthétique ; et c'est ensuite qu'une méthode de travail obstinément suivie ou qu'une règle de conduite inflexiblement appliquée introduit dans l'existence une unité fondamentale, qui rappelle en quelque manière l'unité de composition, dont une œuvre d'art parfaite porte toujours la marque profonde. Si d'autre part nous sommes souvent tentés d'appeler l'aisance et la fortune de « beaux » avantages, c'est peut-être qu'elles ont pour résultat de nous mettre à l'abri des soucis matériels et de donner par là même à toutes nos actions un air Ubre et dégagé, qui plus ou moins nous fait songer à des mouvements s'accomplissant avec grâce. Enfin si quelquefois nous allons jusqu'à parler de la (( beauté » de la laideur, c'est vraisemblablement que chez certains êtres laids il nous arrive de découvrir comme une idée directrice

3o LE SENTIMENT DU BEAU EN POÉSlE

dans les déformations mêmes de leur cOrps, et que sous le désordre apparent et Tirrégularité extérieure se manifeste en eux un ordre profond, une harmonie intime. Mais tout en justifiant dans une certaine mesure l'extension qu'on a donnée au terme de beauté, on est bien obligé de reconnaître que cet élargissement de sens est en grande partie responsable de l'incertitude qui règne en esthétique parmi les théoriciens du beau ; et c'est là pour nous une raison sufTisante de nous interdire cet autre emploi abusif du mot de beauté.

Ce n'est pas tout encore : nous devons signaler une dernière confusion que fréquemment l'on commet, en désignant du nom de beauté l'ensemble des qualités physiques par lesquelles nous plaît une personne d'un sexe différent du nôtre. Bien des gens en effet, qui cherchent à savoir en quoi consiste le beau, commencent par faire une enquête sur l'idéal que se font de la beauté « masculine » ou « féminine )) des individus différents et des peuples divers. 11 en est même qui, pour mieux résoudre la question, se préoccupent de connaître l'idéal de beauté physique des animaux et des sauvages. « Demandez à un crapaud, a dit Voltaire*, ce que c'est que la beauté, le grand beau, le to kalon? Il vous répondra que c'est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une queue large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté. » Et naturellement la conclusion d'une enquête semblable est qu'il n'existe pas de beauté absolue. Mais il est aisé de montrer que cette méthode d'information part d'un principe faux. En effet, la beauté joue bien

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