‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 62 sur 68 · DU PLAISIR ATTACHÉ AU SENTIMENT POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DU PLAISIR ATTACHÉ AU SENTIMENT POÉTIQUE

qu'apparemment la forme personnelle n'est pas la forme naturelle de notre âme. La preuve en est que dans notre vie notre personnalité ne se constitue qu'au prix de luttes continuelles contre les forces antagonistes qui, après en avoir empêché longtemps la formation, tendent toujours à la désorganiser, à la dissoudre et à disperser à tous les vents les éléments divers qui la composent. Et cette personnalité, péniblement acquise et sans cesse menacée durant notre vie, ne nous résignons-nous pas de plus en plus facilemen,t aux approches de la mort, à la voir se défaire, et n'en venons-nous pas même alors, semble-t-il * , à en désirer l'évanouissement, fatigués que nous sommes des efforts nécessaires pour la conserver ? Quoi d'étonnant dès lors qu'au cours de notre existence les instants de relâche, où notre personnalité provisoirement s'efface, nous soient si vivement agréables I

Et d'autre part n'oublions pas que notre personnalité, à force de nous distinguer des autres hommes, finit par nous emprisonner en quelque sorte dans la solitude de notre moi. Notre âme devient alors comme un monde fermé : c'est à peine si un sourire errant sur nos lèvres ou un nuage reflété dans nos yeux avertit les personnes qui nous

I. Sur l'impression de délivrance et d'aise, que paraissent éprouver les mourants, on peut consulter l'ouvrage de Jean Finot : La philosophie de la longévité (Paris, Reinwald, 2« éd., 1900, p. 21 4-2 ai et p. 3i4). L'auteur y cite en particulier le passage, où Montaigne raconte comment, victime d'un accident, il vit la mort de près : « Il me semblait que ma vie ne me tenait plus qu'au bout des lèvres : je fermais les yeux pour ayder, ce me semble, à la pousser hors, et prenais plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estait une imagination qui ne faisait que nager superficiellement en mon âme, aussi tendre et aussi faible que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de déplaisir, ains meslée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent emporter au sommeil. Je croy que c'est ce mesme état où se trouvent ceux qu'on void défaillans de faiblesse en l'agonie de la mort. »

(Montaigne. Essais, Livre second, chapitre vi. De Vexercitation. Édition Molheauot Jouaust, t. Il, p. 43.)

voient des comédies ou des drames dont elle est le théâtre I Il est vrai qu'à défaut du langage des gestes et de la physionomie, forcément rudimentaire, nous avons la parole pour communiquer avec les autres âmes. Mais, que la faute en soit à son imperfection naturelle ou bien à la légèreté des hommes qui ne savent pas tirer parti de ses ressources, la parole n'est jamais qu'un interprète très grossier de nousmêmes \ Si bien qu'en somme, malgré le langage des gestes, malgré les signes du visage et malgré l'instrument de la parole, nous demeurons enfermés dans notre âme solitaire. Chacune des âmes humaines est un foyer qui brille à l'écart ; elles ressemblent toutes, comme l'a dit si poétiquement SuUy-Prudhomme ^ aux étoiles que de loin on pourrait croire voisines et qui pourtant sont à des distances infinies les unes des autres. Et, comme si ce n'était pas déjà là assez d'isolement, la différence d'éducation, l'inégalité de culture intellectuelle, la diversité des occupations et surtout celte inexplicable défiance, que les hommes se témoignent mutuellement, viennent encore élever entre elles des barrières plus hautes. Cependant il semble que plus nous sentons vivement la solitude où nous sommes, plus nous éprouvons le désir ardent d'y échapper et d'ouvrir pour ainsi dire toutes grandes les portes de notre âme. Et voilà justement pourquoi une émotion, telle que l'émotion poétique, s'accompagne pour nous d'une pareille jouissance : c'est qu'elle nous fait sortir de notre isolement, c'est

1. « Il y a tout un monde d'impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n'en laissent paraître au dehors qu'une partie infiniment petite, la plus apparente, la plus saisissable. »

(A. Darmesteter. La vie des mots, p. 70).

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