‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 63 sur 68 · DU PLAISIR ATTACHÉ AU SENTIMENT POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DU PLAISIR ATTACHÉ AU SENTIMENT POÉTIQUE

qu'elle nous fait en quelque sorte évader hors de nousmêmes I

Si nous éprouvons un tel plaisir dans les instants très courts où notre personnalité s'évanouit, c'est donc parce que celle-ci, comme nous venons de le montrer, nous coûte des efforts incessants et pénibles, et que de plus elle finit par nous condamner à une solitude triste et pesante. Mais ce n'est pas tout encore ; et la joie si profonde, que nous cause ainsi la disparition passagère de notre personnalité, n'est pas faite uniquement de cette joie négative, qui consiste dans la suppression momentanée de Teffort et de la souflrance. Dans la jouissance, que nous ressentons à nous fondre au sein des êtres et des choses, il faut voir aussi, croyons-nous, en dernière analyse, la joie d'un retour à l'état primitif de notre nature, la joie de rentrer dans le grand Tout, d'où notre personne un instant s'est distinguée, simple phosphorescence fugitive, rayant d'un trait lumineux l'immensité noire du monde inconscient I

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de la vérité de ces dernières vues générales, il est un point, qui, pensons-nous, demeure établi : le plaisir, dont s'accompagne l'émotion poétique, vient de ce qu'elle nous affranchit de la servitude de l'action et nous délivre en même temps des liens étroits de notre personnalité. Or, en rattachant ainsi notre individu éphémère et isolé avec l'éternité des âges et l'infinité des êtres, le sentiment poétique arrive à nous faire vivre quelques instants de la vie totale de Tunivers.

Braunschvig.

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