‹ Le Sentiment du gracieuxChapitre 2 sur 4 · L.O I :-.'J Cy · texte numérisé non relu

L.O I :-.'J Cy

LE SENTIMENT DU CHAOEUX. 121 ment un grand nombre, et transportent en se jouant leur attention de l'une à l'autre ; ils sont incapables de réflexions profondes et d'attachements durables ; leur conduite extérieure est le reflet de leur vie intérieure : de même que leur esprit se déplace sans cesse, leur corps ne peut rester en repos ; ils ont à chaque instant quelque chose de nouveau à faire ; incapables d'efforts prolongés, ils se livrent à un nombre infini de petits mouvements faciles mais variés, multa, non multum. Les gens graves, au contraire, pensent beaucoup, mais à peu de choses : multum, non multa. Ils s'arrêtent longtemps sur les mêmes objets qu'ils approfondissent et qu'ils épuisent. Leur attention ne se promène pas, elle se fixe. Comme ils ont des désirs moins nombreux, mais plus énergiques, que les gens vifs, ils ont aussi beaucoup moins de choses à faire, maïs fontplus vigoureusement ce qu'ils font. Enfin comme ils ne s'arrêtent pas aux qualités extérieures des choses, ils se plongent sotiventdans de longues réflexions, et, absorbés dans une activité tout intérieure, ils laissent davantage leurs membres en repos.

La vivacité fournit à la grâce mille fois plus d'occasions de se manifester que la gravité. Aussi tout ce qui tend à augmenter la vivacité contribue à rendre plus gracieux. Différentes circonstances produisent cet effet. La gravité ne se développe qu'avec l'âge, et

m le ■tmtmn uu gracieux.

il eœ résulte que la jeunesse est. en général plus gracieuse que l'âge mûr. L'enfant est dans- un mouvement continuel ; il change à chaque instant d'bameur et de désir.

Reddcre qui ioces jam scit puer, et pede certo Signât liumura, geslit parihus colludere, et irajn Col II gît ac ponil temerc.et mutatur in bane(t).

Le jeune homme aussi laisse son âme ouverte à toutes les impressions ; il est facile à séduire, de même qu'il est vite dégoûté ; il voudrait tout entreprendre et il n'achève rien, cupidusque et amata relinquere pernix. La curiosité de l'homme mûr est satisfaite sur la plupart des choses de la vie, elles n'ont plus pour lui l'attrait de l'inconnu ; il a cessé de désirer mille jouissances dont il est fatigué ; toute son activité se concentre sur un petit nombre de poursuites,, les seules dont l'utilité ne lui paraisse pas contestable ; parmi tous les objets qu'il a rencontrés, il a en le temps d'en démêler quelques-uns qui sont plus aimables que les: autres, et il a pu s'attacher à eux presque, exclusivement ; enfin il est blasé sur les phénomènes les plus communs et les plus apparents, ftt, s'il a le bonheur de penser, il médite plus voloa-

(I) HDOCt, gpflraiia.it l'imns.

liers qu'autrefois sur les causes, et les principes des

Les femmes ont eu général plus de grâce que les hommes. Est-ce un effet de nos mœurs? Ou m'en esUce encore une faveur de la nature qui les a, déjà ornées d'une plus grande beauté ? It est certain que dans ces pays sauvages où les femmes, condamnées aux travaux les plus pénibles, développent plutôt la force que la vivacité de îeurs muselés, et dans ces cas où celles des classes pauvres de nos sociétés civilisées partagent la tâche de l'homme et sont victimes, comme lui, de la division du travail, iL n'y a pas grande différence entre les deux sexes. Mais ailleurs tout conspire à donner aux femmes moins de gravité qu'aux hommes, et par conséquent à leur laisser plus de grâce. Leur éducation moins profonde détourne moins leur attention des choses qui les entourent et ne les porte point à se replier sur elles-mêmes ; leurs sens ne laissent rien échapper, elles voient et entendent ton*, parce que rien ne les détache du monde extérieur. Le rôle moins sérieux qu'on leur assigne dans la vie les dispense des préoccupations les plus importantes ; et elles ont moins que nous la perspective des obstacles à franchir. Comme il ne leur est point permis de faire de grandes, choses, elles se répandent sur raille- petites. L'homme s' acquitte de

tout ce qui exige un effort, el leur laisse le reste. Habitué à chercher en cites plutôt des agréments que de l'utilité, il aime mieux qu'elles soient élevées pour lui que pour elles-mêmes, et leur demande plutôt de la grâce que de la perfection. On juge les hommes avec sa raison et les femmes avec son goût. Quand nous voyons par hasard l'uue d'elles, soumise à une éducation exceptionnelle ou entraînée par son génie, s'élever à un degré supérieur de science et de culture philosophique, dont l'effet n'est pas précisément de la rendre plus amusante dans les relations du monde, nous éprouvons pour elle une sorte d'éluignement, et il semble que nous lui en voulions de nous avoir privés de quelques agréments. Il y a un cgoîsme presque brutal à la traiter ainsi, et, en pareil cas, nous lui devrions au moins cette justice de l'estimer comme un homme.

Les femmes ont, en général, d'excellentes qualités et des défauts : leurs défauts leur viennent de nous ; leurs qualités, de leur nature. Par une singulière inconséquence, quand elles n'ont pas certains défauts, elles ne plaisent point; et quand elles les ont, il arrive qu'on les leur reproche.

On accorde généralement aux femmes plus de sensibilité qu'aux hommes. La vérité est qu'elles en ont pour un plus grand nombre d'objets. Elles ont des

Llî SENTIMENT Dli GRACIEUX. l!5 larmes pour toutes les souffrances, du sourire pour toutes les joies, tandis que l'homme, qui s'intéresse plus fortement à un petit nombre de choses et de personnes, néglige facilement toutes les autres. Elles rient plus souvent, admirent aussi plus souvent, et en un mot, parce qu'elles sont disposées à faire attention à tout, peuvent Être affectées par tout. Mais, d'un autre côté, en ouvrant leur Ame à un plus grand nombre d'émotions, elles ne peuvent donner à chacune qu'un plus faible degré d'intensité ; elles pussent plus vite de l'une à l'autre et se font souvent reprocher leur inconstance ; chez elles le rire a bientôt remplacé les pleurs ; le moindre soin désarme leur colère ; elles prennent en aversion pour une vétille, mais elles peuvent aimer demain ce qu'elles dédaignent aujourd'hui.

L'homme a une conduite plus suivie et travaille en vue d'une fin plus éloignée ; la femme agit davantage sous l'impulsion du moment ; le premier a par conséquent plus d'efforts à faire et de difficultés à vaincre ; la femme au contraire se sent toujours plus à l'aise ; l'esprit de l'un se fatigue, il semble que celui de l'autre n'ait jamais besoin de repos.

La femme a toujours mille choses dans la tête ; l'homme est plus capable de se consacrer tout entier a la poursuite d'un but difficile ; si le génie suppose,

comme on l'a dit, une longue patience, i! n'est pas étonnant qu'il y atteigne plus souvent.

En somme, tout contribue à donner à la femme plus de vivacité, plus de disposition à changer et notamment à se mouvoir. Il est rare qu'un homme se fasse remarquer par sa grâce ; une femme qui n'est pas gracieuse est une exception.

Afféterie. — Une autre cause qui empêche bien des gens d'être gracieux, c'est le désir de l'être. La grâce est comme l'esprit :

Celle qu'on veut avoir gale relie qu'on a.

Rien ne ralentit nos mouvements comme d'y faire attention. Du moment où nous faisons en sorte que chaque moment d'un geste soil un effet de la volonté, le plus simpie devient embarrassant et il en résulte de l'hésitation. La nature a une marche plus assurée, et elle est d'ailleurs, dans sa variété, d'une richesse à laquelle notre imagination ne pourrait jamais s'élever. L'affectation ( aiiteierie ) ou afféterie se donne beaucoup de peine pour taire mal ce que l'instinct Aurait fait mille fois mieux ; celui-ci produit le naturel, elle n'enfante que le maniéré, c'est-à-dire la répétition de moins en moins agréable, et à la fin monotone et fatigante, des mêmes agréments. L'homme ne peut arriver à connaître toutes les formes possibles de

la grâce, il réussit a peine à en saisir complètement quelques-unes; s'il veut par conséquent ne se mouvoir que d'après ses idées, et ne produire que les mouvements gracieux dont il est \enu à bout d'avoir une conception nette, il sera obligé de se renfermer dans un petit nombre de gestes qu'il reproduira à satiété.

L'affectation et le maniéré sont très-communs, et même presque inévitables, dans les arts de dessin; car la grâce que le peintre ou le sculpteur prêtent à leurs figures résulte toujours d'une intention; quand l'artiste a été assez heureux pour découvrir une attitude gracieuse, il s'y tient par la difficulté d'en trouver d'autres, et on la retrouve dans toutes ses œuvres. N'a-t-on pas repToché de l' afféterie aux poses du Parmesan , aux mains du Corrége, et même aux lêtes de Léonard de "Vinci (1) ? Quand on cherche à se rendre compté de ce caractère particulier qu'on trouve dans toutes les œuvres de Mignard, et auquel on a donné le nom de mignardise, on s'aperçoit qu'il consiste dans la même expression qu'on rencontre dans toutes ses physionomies. Elles respirent toutes un certain air de contentement, je dirai presque de

(1) Léonard do Vinci fut si gracieui dans ses airs de tête qu'il touche presque à l'afféterie ! Qiinlrnahe d' Quiinj, Vie dp Raphaël). *

volupté et de béatitude, qui, se reproduisant, le plus souvent sans motif, dans tous ses personnages, finit par causer de ta fatigue. On pourrait définir la mignardise un abus du sourire, de ce qu'il y a de plus gracieux, de plus vivant et de plus expressif dans la figure humaine. Cette ressemblance de toutes ses conceptions est un travers que Mignard partage avec un grand nombre d'artistes. On a dit quelquefois, en plaisantant, que, pour devenir un grand peintre, il fallait faire toujours le même tableau; cela est malheureusement vrai à un double point de vue : vrai comme conseil de l'ambition et en vue de la popularité ; car la foule ne commence réellement à faire attention à une idée que lorsqu'on la lui a offerte à satiété. Mais cela est vrai encore comme énunciation d'un fait involontaire : comme il n'y a point d'art où l'on prenne plus facilement, que dans les arts de dessin, l'habitude de copier, les artistes finissent par s'imiter les uns les autres et par imiter leurs propres productions, et il n'y a point d'art non plus où l'élève ressemble plus au maître et se ressemble plus à lui-môme. Il n'y avait rien de plus charmant que le premier tableau d'Hamon ; ceux qui sont venus ensuite ont été trouvés plein d'afféterie ; ceux qu'il nous donne aujourd'hui sont fastidieux.

Dans lu sphère de cette unité où elle doit se reu-

fermer, la véritable grâce vit de caprices; elle ne peut supporter les chaînes de notre volonté, et c'est la détruire que vouloir la soumettre même- aux conceptions de notre imagination. Il faut se faire des idées de la grâce d'après ce qui est gracieux, et non chercher à ûtre gracieux d'après les idées que nous avons de la

On l'oublie, elle vieil I ; <iu In cherchu, tilt fuit, C'est In nymphe («happant au liergcr qui la suit, Et qu'un doux rupentir ramcuo plus charmante. Sa néftlitiEiiOf plnil si -ou dOsiirtlrt; enchante (1).

La seule crainte de paraître gauche suffit pour nous rendre tels, parce que celte préoccupation gûne nos mouvements. Les femmes les plus gracieuses sont souvent celles qui cherchent le moins à l'être. L'afféterie d'ailleurs expose au ridicule , parce qu'il est naturel de se moquer des gens qui n'atteignent pas le but qu'ils se proposent. Elle suppose aussi un certain degré de sottise ; car les gens raisonnables se préoccupent moins de la forme de leurs gestes, que de leur sens et de leur valeur; ils songent à agir, et laissent à la nature le soin d'embellir leurs mouvements. La Bruyère remarque avec raison que .1 l'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières, est souvent, une suite de l'oisiveté et de 1'indifTérencc, et

(I) [Mi\U, rimngiimlha, ch. S.

13» I.K SUNTRIENT DU GRACIEUX.

qu'un grand attachement un de sérieuses affaires jettent l'homme dans son naturel. »

Il faut donc avoir sur la grâce des idées bien peu exactes pour s'imaginer qu'il est possible de l'enseigner au moyen de certains préceptes, et de l'acquérir avec de l'attention et de l'exercice. Hogarth avait trouvé une singulière recette pour eu donner à tout le monde : « Je vais exposer, dit-il, une méthode originale, mais peut-être fort utile, pour acquérir l'habi-

la beauté. Quand on trace sur une surface plane une ligne ondoyante, on voit que le bras et la main se meuvent dans une direction agréable; mais si l'on trace la même espèce de ligne sur une corniche d'un ou deux pieds de large, la main se mouvra dans une direction plus belle encniv. qu'on distingue par le nom de gracieuse ; etsuivant la quantité qu'on donnera à ces lignes, la grandeur se trouvera jointe à la grâce, et le mouvement sera plus ou moins noble. On peut faire en tous temps et en tous lieux les mouvements gracieux dont il est ici question ; et, par de fréquentes répétitions, on les rendra familiersaux membres qu'on exercera ainsi; de manière qu'ils deviendront, pour ainsi dire, naturels et faciles ((). »

(1) Analyse de la beauté, ch. t'.

Toute cette doctrine repose sur la. pétition de principe que la grâce ne peut avoir qu'une seule forme, la ligne serpentine. Mais la grâce a réellement des milliers de formes, et la ligne serpentine, quand elle est prolongée, est loin d'dtre des meilleures, car elle se répète elle-même et manque par conséquent de variété. Une personne qui se conformerait aux recommandations d'Hogarth ne pourrait acquérir que l'habitude d'un seul mouvement médiocrement gracieux,

qui. •< • H- ii'iii;|i»rt ni | iiliwii- i jil |nr 1 1

monotonie; elle deviendrait par conséquent maniérée. Il n'y a qu'un seul moyen de donner ou plutôt de rendre de la grâce aux [jcrsitimep qui n'en ont pas; c'est de supprimer les causes qui l'empêchent de se développer; car la grâce est naturelle, et il lui suffit, pour se manifester, de ne pas rencontrer d'obstacles. Ceux qui ont la prétention d'ensdirner directement la grâce ressemblent à ces mère; do fumille qui pensent qu'elles redresseront leurs enfants affaiblis en leur disant continuellement de se tenir droits, et qui, au lieu de les fatiguer par ces recommandations inutiles, devraient veiller à fortifier leur constitution par un régime convenable.

Les esprits superficiels se trompent sur la cause des phénomènes, ils font dépendre de la volonté ce qui ne relève que de la nature, et ils font appel à

m I.E SESTIHE>'T DU GRACIKL'X.

l'une quand il faudrait recourir à l'autre. Si le manque de grâce a pour cause une mauvaise conformation, il faut rétablir la santé. La gymnastique pourrait être utile, si elle n'avait l'inconvénient de développer certains muscles aux dépens dos autres; la nourriture a plus souvent une influence salutaire ; si le mal est incurable, il faut en prendre sou parti et chercher à racheter ce défaut par d'autres charmes et d'autres qualités aimables. S'il a au contraire pour cause

.1- |n UlUldlk. d-, lu U"U huljuf. . -J. . ■ ■ 1

à la raison qu'il faut faire appel, et la grâce reparaît, à mesure que les imperfections morales se corrigent.

Lord Chcsterfield, pour a voir, pendant trente années, recommandé à son fils sur tous les tons de faire la plus grande attention à ses manières, ne réussit qu'à en faire un homme d'une gaucherie remarquable, et précisément contraire à l'idéal qu'il lui avait continuellement présenté. Je n'ai jamais compris commentées lettres, dout les idées avalent été si complètement réfutées par les résultats mêmes qu'elles produisirent, avaient pu obtenir une si grande célébrité. Elles ne peuvent servir qu'à faire ressortir tout ce qu'il y a d'étroit et de superficiel dans l'éducation du grand monde, et il semble que l'illustre lord ait voulu mettre sérieusement eu pratique ce que Voltaire devait

LE SENTIMENT DIS GRACIEUX. 133 tourner en ridicule dans son joli conte de Jeannot et Colin. « Lisez Homère et Horace, écrit-il à son fils, lorsque vous n'avez rien d'autre à faire. Mais suivez les leçons de Marcel {le fameux maître de danse) avec grande application ! « Et ailleurs : « Soignez votre manière de vous habiller, qu'elle ait du brillant! je ne veux point dire par une surcharge d'or et d'argent, mais par le goût et par !a mode. Les femmes l'aiment et l'exigent; elles croient que c'est une attention qui leur est due : mais, de l'autre côté, si vos mouvements etvolre démarche manquent de grâce, degentillesse et de naturel, vos beaux habits ne serviront qu'à faire ressortir davantage votre gaucherie. Sivous voulez observer ce que les gens du plus grand monde {of the firsl fashion) font avec leurs bras et leurs jambes, leurs têtes et leurs corps, vous vous soumettrez à certaines règles convenables de mouvement.... Il y a des femmes de condition d'un certain âge, qui, ayant toujours vécu dans Se grand monde, et ayant eu peut-être quelques galanteries, joignant à cela L'expérience de vingt-cinq ou trente ans, forment un jeune homme mieux que toutes les règles qu'on peut lut donner. Ces femmes, ayant perdu leur plus grand éclat, sont extrêmement flattées des moindres attentions d'un jeune homme; et elles lui indiqueront ces manières et ces utlentions qui leur plaisaient et les

m LE SENTIMENT DU GRACIEUX.

séduisaient, quand elles étaient dans toute leur jeunesse et leur beauté. Partout où vous Êtes, liez-vous avec quelques-unes de ces femmes... Les manières sont tout eu toutes choses; ce n'est que par les manières que vous pouvez plaire et par conséquent vous élever. Marcel peut vous être d'un plus grand secours qu'Aristote (1). » Toutes les autres lettres sont écrites sur le même ton.

Il est vraiment singulier que dans l'éducation, nonseulement à l'égard des manières, mais pour toutes les qualités , on aime mieux en général prendre une voie détournée que suivre celle de la nature, Au lieu de chercher à donner aux individus la matière et les conditions d'une capacité, de telle faponque colle-ci s'ensuive nécessairement, on s'efforce de !a donner immédiatement elle-même et d'atteindre la tin sans passer par les moyens. On nous apprend à vivre comme on nous apprendrait un rôle de comédie ; on veut nous donner toutes sortes de bonnes qualités sans en mettre en nous les causes. Peu importe que nous soyons parfaits, pourvu que nous ayons l'air dd l'être. Dans notre éducation intellectuelle, ou nous habitue à bien écrire avant de nous exercer à peDser, et l'ou espère qu'à force d'associer des mots et de reproduire

(lj Lellres 101,113, 347, ete.

LE SENTIMENT DU GRACIEUX. I3i

les expressions d'autrui, nous arriverons à écrire sans penser tout aussi bien que si nous pensions: de là toute une littérature qui sent le collège, d'innombrables livres composés sans but et souvent sans avoir rien à dire. En morale, nous jugeons les hommes, non d'après leur valeur réelle et le degré de développement de leurs facultés, première condition de la vertu, mais d'après la plus ou moins grande conformité de leurs iniMii's avec 1rs usages reçus. Toute imitation esl une méthode vicieuse, moins encore en vue des produits que dans le véritable intérêt du producteur. Il faut arriver aux mêmes résultats qu'un homme distingué, non en copiant ses actes, mais spontanément et en passant par le même chemin que lui. Malheureusement dans le monde on estime l'air du mérite à l'égal du mérite lui-même. Pour en revenir à la grâce, quand il s'agit de la donner à des individus qui n'en ont pas, au lieu de recourir à une hygiène convenable pour favoriser le développement harmonieux et complet de toutes les parties de leur corps, et de corriger par la culture intellectuelle les défauts intérieurs qui servent d'obstacles à leurs mouvements-, on aime mieux leur proposer certains modèles. Mais ici l'imitation est trop difficile et ne peut produire que des fruits imparfaits. On commence par être guindé et l'un finit par rester maniéré. Dans l'at-

IS« Lt SBNTtMEHT l)U URACIEUX.

tention à reproduire les manières des autres, il y a d'abord de la gêne et un certain effort, et, quand nous arrivons à faire les niâmes gestes par habitude, il se trouve que nous n'avons acquis que quelquesunes seulement des formes de la grâce, tandis que des milliers d'autres nous sont encore inconnues. On ne devrait jamais donner aux hommes qu'un seul conseil, celui d'être ce qu'ils doivent être et de paraître ce qu'ils sont. « Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir (La Rochefoucauld). »

Aces différentes causes qui contribuent à empêcher ouà gêner nos mouvements, il faut en ajouter une dernière, qui se rapporte particulièrement aux gestes expressifs. Ces gestes constituent une espèce de langage, le langage d'action, qui, lorsqu'il n'ajoute rien au tangage parié et ne sert pas à le compléter, forme double emploi avec lui, et devient par conséquent inutile. Le geste donne souvent plus de force à l'expression de nos pensées, il attire davantage l'attention sur certains objets ; il y a aussi des nuances de sentiments et d'émotions qui se traduisent plus complètement avec des mouvements qu'avec des mots. Dans ces cas il est naturel de recourir au langage d'action. Mais, d'un autre côté, il y a un grand nombre de cas où le langage parlé est très-suffisant pour rendre

LE SETiTIMEM DU GRACIEUX. 131

toute la pensée, et il est bon alors de s'abstenir d'un second moyen qui, en divisant l'attention sur deux espèces de signes, les affaiblirait l'une et l'autre. On peut poser en règle que plus un homme parle avec précision et avec facilité, moins il est porté à gesticuler. Quand au contraire il sent son impuissance à se faire comprendre, tout son corps s'anime pour suppléer à l'insuffisance de ses paroles. Si l'on veut en avoir la preuve, on n'a qu'à observer ce qui se passe quand quelqu'un nous parUi de loin, île sorte que nous ne puissions l'entendre, ou quand un étranger s'efforce de s'exprimer dans notre langue, qu'il ne possède que d'une manière imparfaite. Un habile orateur, un acteur accompli, n'emploient jamais un geste qui n'ait aucune utilité : il en est qu'ils doivent absolument s'interdirn eUaisït.T aux sourds-muets. «Pour exprimer qu'une personne est malade, dit Quintilien, la main peut contrefaire le médecin qui lui tâte le pouls; ou, pour exprimer que telle autre sait la musique, elle peut disposer ses doigts à la manière de ceux qui jouent de la lyre. Mais l'orateur ne saurait trop fuir eu genre d'imitation, qui ne convient qu'à un pantomime, et c'est au sens bien plus qu'aux paroles qu'il doit, conformer nnt geste; ce que font même les acteurs qui mettent quelque gravité dans leur jeu. Si donc il est permis à un orateur de tourner la main

i.jh LE SENTIMENT DU GRACIEUX.

vers soi quand il parle de lui-même, ou de la diriger vers celui qu'il veut désigner, et de se livrer à d'autres gestes semblables ; d'un autre côté, on ne peut souffrir qu'il copie certaines attitudes, et qu'il mette en action tout ce qu'il dit. »

Enfin je ne puis terminer cette énumération des restrictions que peut subir la sphère de la grâce sans dire quelques mots du costume qui, sans supprimer la grâce du corps humain , la dérobe du moins en partie à nos yeux, et qui, de même qu'il substitue à la beauté humaine ses propres ornements, remplace le charme de nos mouvements par celui de ses plis. Je ne veux point dire du mal de l'habitude de se vêtir, chose que je crois fort nécessaire ; je ne prétends pas non plus trancher cette grave question de savoir si l'usage de s'habiller vient de la honte d'être nu, ou si c'est la honte de paraître nu qui vient de l'usage de s'habiller. Mais il est certain que le goût moderne, s'il était un peu plus sensible h la beauté, aurait à se plaindre de nos modes, et qu'il n'est nullement nécessaire de dissimuler, autant que nous le faisons, et notre conformation et nos mouvements. Ce qu'il y a de plus regrettable, c'est que cet inconvénient est loin d'être toujours compensé par le choix d'un costume gracieux pour son propre compte ! Mais les reproches qu'on peut adresser aux formes du notre ont trop de

LE SENTIMENT DU GRACIEUX. Uft

banalité pour que je veuille les répéter ici. Je ferai seulement observer qre, si l'on voulait avoir une preuve du faible degré auquel le goût du beau se trouve développé chez nous, il suffirait de citer ces modes de vêtements adoptées par le consentement esthétique des grandes nations modernes. L'art même s'est attaché à les reproduire : pour certains peintres, une large robe de satin ou de velours estdevenue, à elle seule, le thème d'un tableau; et quelques Hollandais, comme MiérisetTerburg, ont tellement excellé dans ce genre particulier de natures mortes, qu'ils se sont fait surnommer des peintres de modes. Quant à des artistes d'un goùl plus élevé, et qui, ne trouvant pas assez intéressant de n'avoir 'à représenter que des étoffes raides et pesantes, veulent en revenir à la nature , ils ne savent où aller l'étudier et se composer une idée de la beauté humaine. Ils sont obligés de recourir aux œuvres de leurs devanciers , et à copier ce qui n'est peut-être déjà que la copie d'une copie. Que serait deveuu l'art moderne, si nous n'avions les antiques? Mais des œuvres plastiques ne vivent pas, et les peintres, les sculpteurs ont besoin d'observer la vie elle-même pour pouvoir en réveiller l'idée, de suivre la grâce dans toutes ses évolutions. Il est déplorable d'avoir souvent à entendre dire que les mœurs ont fait aux artistes une condition si dure que la débau-

che est presque pour eux une école indispensable. Par contre-coup le titre d'artiste en est venu à servir communément d'excuse à des excès qui n'ont pas toujours l'intérêt de l'art pour mobile, et ce qui a été une triste nécessité pour ic maître est souvent le seul côté par lequel les disciples s'empressent de lui ressembler.

Je puis résumer tout ce chapitre en disant que ce qui cause le mouvement ne cause pas la grâce, et lui donne seulement une matière à embellir; mais que, d'un autre côté, tout ce qui nous empêche de nous mouvoir nous ôte le moyen d'être gracieux. La grâce a pour empire tout le champ qui reste libre dans les limites que je viens d'indiquer, lïlle n'est pas attachée à la vertu, car on peut la mettre dans une mauvaise action tout aussi bien que dans une bonne. C'est, comme la beauté, une perfection physique, qui n'exclut pas des imperfections morales. Nous n'en sommes pas absolument responsables ; car elle dépend de nous dans la même mesure seulement que le développement parfait de notre organisation corporelle, et échappe par conséquent en grande partie à notre volonté : une constitution viciée dès la naissance, une éducation mal dirigée, de mauvaises conditions hygiéniques, les travaux auxquels l'honimc peut être condamné par la nécessité, une grave maladie, sont

autant de cuises qui peuvent nous en rendre incapables pour toujours. Il faut donc la classer parmi ces éléments du bonheur qui sont un bien, mais qui ne sont pas un mérite.

Il n'a été question, jusqu'à présent, que de la grâce qui est présentée par les objets extérieurs, c'est-à-dire de celle dont les éléments font fournis h l'imagination par la mémoire, et en dernière analyse par les sens. Mais, de mime que j'ai distingué plus haut deux espèces de mouvements, le mouvement réeletle mouvement imaginé, je puis, après celte grâce dont je viens de parler, montrer qu'il y en a une autre, dont les cléments sont élaborés et choisis par la pensée, et constituent, dans l'imagination, un ensemble qui ne correspond pas rigoureusement ù certains phénomènes extérieurs. C'est ainsi que nous prêtons de la grâce aux personnages de nos cone.epliotis poétiques; que, nous représentant une personne absente dans une action quelconque, nous nous la figurons l'accomplissant avec grâce ; qu'apprenant qu'une personne a exécuté tel mouvement dont nous n'avons pu percevoir les moments successifs, nous nous imaginons ces diffé-

l.F. SENTIMENT DU GRACIEUX. 143

rents moments dans un tel rapport, qu'il en résulte une conception gracieuse ; et qu'enfin , voyant quelqu'un dans un état de repos, nous sommes conduits par différentes circonstances à nous faire une idée des différents mouvements qui ont précédé cet état, ce qui explique la grâce de l'attitude. Cette espèce de grâce n'est pas dans les objets, nous la leur attribuons; elle vient moins d'eux que de nous-mêmes. C'est d'ailleurs la seule différence qu'il y ait entre elle et la grâce réelle; elle est soumise aux mômes iois, mais elle a une source particulière. De même que , dans In réalité, la grâce ne peut se rencontrer avec l'effort, la gène, les difformités, la timidité, la gravité, ele., de même il est impossible de l'attribuer ù nos conceptions de personnages malades, contrefaits, gauches, etc. Une fois présente à notre esprit, la grâce imaginée produit sur notre sensibilité absolument la même impression que la grâce réelle.

J'ai donc seulement à expliquer ici ce qui peut déterminer nuire hnugiiiittion à *e. former des conceptions gracieuses, ou, en d'autres termes, à donner de la grâce à l'idée que nous avons d'un objet. Développer cette question d'une manière complète, ce serait faire toute une théorie de l'imagination et de l'association des idées. Cela me mènerait trop loin, et je dois me borner à présenter quelques conclusions.

J'appelle idée tout objet de l'imagination. Une idée peut être composée de plusieurs autres idées; elle est toujours ou la représentation d'un objet extérieur absent, ou la présentation d'un tout composé de parties qui sont elles-mêmes des représentations d'objets extérieurs. Ainsi l'imagination ne peut offrir proprement descréatinup, mai? sculomfmt dos combinaisons nouvelles, et des êtres qui, touten étant formés d'éléments empruntés au monde réel, peuvent cependant, dans leur ensemble, différer beaucoup de ceux qui s'offrent à nos sens.

il n'y a point, pour moi, d'idée du beau ni d'idée du gracieux, dans le sens absolu; il n'y a, dans la réalité ou en idée, que de belles choses ou des mouvements gracieux. Nous ne pouvons connaître (percevoir ou concevoir) que des individualités douées de certaines qualités ; or la beauté et la grâce ne sont pas des êtres réels, mais seulement des qualités de ces êtres, et il est impossible par conséquent de nous lus représenter en elles-mCmes, en dehors de tout individu. Essayez de vous faire une idée de la beauté : si vous songez à la beau lé humaine, celle du cheval ne pourra entrer dans votre conception, et vous arrivez toujours à vous figurer un objet individuel, un corps particulier, le plus beau peut-être que votre imagination soit capable de composer, mais qui, au

Page 1