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L' automatisme psychologique , p. 234, et passim

démence sénile, au fur et à mesure que les souvenirs récents se désagrègent, le vieillard peut se rappeler des faits de plus en plus lointains. U se souvient des détails minimes de son enfance : noms propres oubliés, aventures insignifiantes. Il est donc permis de penser que le contenu mental conserve son aptitude à reparaître à la conscience tant que vivent les éléments nerveux qui le gardent en dépôt.

Au surplus, les faits que nous invoquons ici, ne sont qu’une exagération ou une variante de ce qui se produit chez l’individu sain. Là aussi, en effet, un seul souvenir est conscient à la fois, l’immense contenu de la conscience reste ignoré; mais il est certain, d’autre part, que le nombre des éléments de conscience, que contient la mémoire et qui peuvent renaître en certaines circonstances particulières, est de beaucoup supérieur à la quantité de ces éléments dont la réviviscence est possible à l’état normal.

Si nous insistons sur ce point, c’est afin de nous faire une idée provisoire sinon de la nature de l’agent par lequel est fait le groupement des différents éléments dont l’ensemble constitue une pensée, du moins de l’existence de cet agent dissimulé. Nous allons voir que lorsque cet agent disparaît, le choix et le groupement des éléments de conscience ne s’effectue plus; les idées ou mieux les images élémentaires se succèdent alors dans un désordre d’un genre à part.

Pourquoi l’enfant que nous avons pris tout à l’heure pour exemple au lieu de faire un récit détaillé et clair de la fable qu’on lui a racontée, ne reproduit-il pas la série incohérente des états de conscience qui se sont succédés en lui pendant sa leçon? Comment se fait dans ce chaos un choix de certains éléments, une élimination des autres?

Notons d'abord qu'au moment de sa leçon, l’enfant

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n’était pas absolument indifférent en présence des sensations multiples qu’il éprouvait. Par éducation il avait déjà appris à concentrer son attention sur certaines impressions et à négliger les autres. C’est qu’il existait déjà en lui un agent intérieur qui opérait une première sélection parmi l’apport confus du monde extérieur. Les sensations auditives, motrices, etc. , pouvaient déjà être différenciées entre elles et associées à part. De plus il existait déjà pour notre petit sujet certaines relations définies entre les sensations d’ordre différent : l’association, par exemple, de certaines images visuelles avec certaines images auditives, l’habitude, le pouvoir pour certains sons d’évoquer certaines formes, certaines couleurs. Tout cela impliquait de nombreuses expériences passées. L’enfant nouveau-né ne classe pas ses sensations, il ne les reconnaît pas comme différentes, elles s’enregistrent sans ordre dans sa conscience. Ce n’est que peu à peu qu’il les distingue et les associe. Ce travail coïncide en lui avec la formation de certaines habitudes motrices. Son premier acte de mémoire reproduit sans doute une série incohérente d’images diverses, le bariolage confus d’impressions que le hasard dépose sur la plaque sensible de sa conscience. Ce n’est que dans la mesure où il peut graduellement gouverner ce hasard et lui imposer ses lois que la formation d’associations d’idées définies est possible. Cette intervention du sujet s’effectue par des mouvements.

Il se forme peu à peu des séries de mouvements des membres, de la tête, de tous les muscles de la vie de relation. Le corps tout entier, et les différents sens deviennent peu à peu aptes à produire avec suite les séries de mouvements qui permettent aux divers fragments du monde extérieur de s’inscrire avec ordre dans la conscience ; les yeux apprennent à suivre les contours, à choisir les couleurs, l’oreille à se tendre aux bruits, les mains à se diriger vers les objets et à les saisir.

C’est ainsi que l’enfant commence peu à peu à mettre de l’ordre dans un « non-moi » confus, à lui imposer ses exigences. En meme temps apparaissent certains sentiments élémentaires, certaines réactions générales de l’individu1, qui, en se précisant peu à peu, en devenant des tendances distinctes, coordonnent les mouvements de la vie de relation par lesquels elles s’expriment et se satisfont. Si nous considérons maintenant l’aspect subjectif ou conscient de ce phénomène, nous pouvons déjà soupçonner que l’état affectif, Faction ou la réaction psychique vague et indifférenciée, en se précisant, en se canalisant en une émotion déterminée, coordonnera les éléments de conscience par lesquels il prendra une forme définie dans la pensée. Ce travail merveilleux, sur lequel nous reviendrons plus loin avec détail, montre la mainmise croissante du sujet sur le monde extérieur et comment l'ordre est introduit dans la confusion des choses. Il est sans nul doute préparé par une longue hérédité. En tout cas pour l’exemple qui nous occupe, à l’heure où on lui a appris sa fable notre enfant était tout préparé par des milliers d’efforts de plus en plus précis, de mieux en mieux coordonnés, à faire un premier classement parmi tous les objets qui sollicilaient l’entrée de sa conscience. Il en a choisi inconsciemment la plupart. Beaucoup n’ont pas été perçus, d’autres sont entrés en lui malgré lui; ce sont ces derniers qui ont été éliminés lors de la reconstitution du souvenir défini. Mais pour n’avoir pas trouvé place dans ce cadre ils ne sont pas perdus. Les images qu’ils ont déposées existent encore. Il se peut qu’elles renaissent. Elles renaîtront certainement lorsque l’agent interne qui opère le choix et Je groupement dans le magasin mental ayant disparu, le sujet se

1. Sur l'apparition des sentiments chez l'enfant, voir B. Pérez, Le caractère de l'enfant à l'homme. (Paris, Alcau). M. Pérez iusiste particulièrement sur l'importance des mouvements.

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trouvera passif, indifférent à la renaissance de telle ou telle image. Au lieu d’une association définie d’idées, la conscience pourra tendre alors à reproduire la série complète des impressions qu’elle aura enregistrées et conservées.

Or la manie a pour nous cet intérêt de supprimer graduellement toute intervention du sujet. Dès lors la conscience apparaît de plus en plus, comme une sorte de miroir passif, d’épreuve photographique fidèle, reproduisant le contenu mental sans aucune élimination ni aucun groupement.

Revenons à notre description, et envisageons maintenant de ce point de vue la psychose maniaque.

Dès le début les tendances, perdant peu à peu leur contrepoids d’inhibition, s’exagèrent. Mais cette exaltation ne correspond pas à des impulsions raisonnables, à des excitations reconnues et critiquées. Dès lors les associations d’idées qui transcrivent ces tendances dans la pensée commencent à prendre un aspect anormal. Elles ne comportent plus toutes les restrictions que proposerait une conscience saine h Du reste il faut remarquer que nous sommes à peine ici dans l’état morbide.

Comme le fait remarquer M. Magnan, la mémoire s’exalte, l’imagination est surexcitée. C’est que la mémoire et l’imagination impliquent moins que les autres opérations supérieures de l’esprit, le concours actif du moi, la prise de possession au-dessous de l’aspect extérieur des choses de leurs caractères dissimulés, fondamentaux, correspondant à certaines tendances plus profondes et plus subjectives.

Il ne s’agit pas ici, bien entendu, de cette imagination créatrice qui combine dans un ordre nouveau les données fragmentaires de la nature, et qui en forme des tableaux

1. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous étudierons l’excitation chez l’individu normal.

très définis qui ont précisément ce caractère que tout ce qui est inutile, accidentel, tout ce qui ne concourt pas à un effet total très intense et très satisfaisant pour le sujet en est supprimé. Cette d’imagination, qui, lorsqu’elle est très forte, produit les œuvres d’art, -suppose au contraire, à un degré très considérable, groupement, c’est-à-dire intervention du moi. Si c’était ici une étude d’esthétique, nous pourrions montrer avec preuves à l’appui qu'une œuvre d’art n’est que la satisfaction idéale et aussi complète que possible d’une tendance déterminée. Elle implique que l’artiste élimine de l’ensemble qu’il élabore beaucoup de détails accidentels. C’est ce qui fait l’unité et la signification de l’œuvre. La reproduction pure et simple des choses n’est pas œuvre d’art. Si elle était absolument fidèle, tout au plus pourrait-elle reproduire chez ceux à qui elle est communiquée une impression analogue à celle du réel. Et d’ailleurs où s’arrêter? Quelle serait la limite de cette reproduction qui, si elle était absolument complète, deviendrait, comme nous l'avons vu plus haut, incohérente 1 ? L’artiste véritable cherche autre chose : il veut accentuer une impression que la réalité a produite en lui. Il y parvient en choisissant, consciemment ou non, et le plus souvent inconsciemment, parmi les détails qui se présentent à son esprit, ceux qui sont les plus significatifs, qui ont, au plus haut degré, le don d’évoquer l’émotion qu'il veut satisfaire idéalement. Plus cette émotion 2 est forte, plus l’artiste tend à s’écarter de la reproduc-

1. C’est pour avoir voulu reproduire sans choix tous les détails du monde extérieur, que ceux des écrivains naturalistes qui n’étaient pas guidés par des tendances très puissantes sont tombés dans des inventaires si fastidieux. « L’art est une exagération à propos » (Mérimée).

2. Nous croyons devoir rappeler une fois de plus que nous entendons ici par émotion l'aspect subjectif, conscient, delà tendance. 11 y a donc des émotions de tout genre, comme il y a des tendances de tou genre. Le mot émotion n’implique donc pas nécessairement pour nous un état intense et ayant un caractère affectif.

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tion pure et simple. Si l’on se rappelle que le moindre acte de souvenir ou d’imagination suppose toujours de la part de tout individu sain une élimination et un choix, on voit que la création artistique n’est qu’une accentuation des- faits qui régissent la pensée normale.

Chez l’artiste, ce groupement d’éléments de conscience nous paraît, en un sens, plus vrai que la réalité ellemême, parce qu’il satisfait mieux que toute réalité à certaines de nos tendances. Supprimez donc la tendance impérieuse, vous supprimez le choix, la synthèse personnelle à l’artiste. Au lieu d’être créatrice, l’imagination devient reproductrice. Elle n’est plus alors qufun souvenir non reconnu comme tel.

C’est ainsi qu’on peut s’expliquer que, le plus souvent, la faculté créatrice soit en raison inverse de la mémoire.

Ce pouvoir de groupement ou synthèse mentale, dont la création artistique n’est qu’un des effets, s’exerce avec force dans toutes les autres opérations supérieures de la pensée. L’abstraction n’est autre qu’une synthèse d’éléments de conscience dissociés et réassociés; une idée abstraite, une vérité géométrique implique le choix, au milieu de milliers d’impressions et d’images hétérogènes, de certains éléments communs que le sujet groupe dans un certain ordre. Ce pouvoir d’extraire de séries mentales très diverses et très éloignées dans le temps et dans l’espace les caractères analogues, et d’associer ces caractères en un tout, suppose, ici comme toujours, le pouvoir d’interdire l’accès de la conscience à tous les souvenirs intermédiaires. En résumé, ces opérations mentales ne sont que les formes nobles et accentuées de cette élimination et de ce groupement que nous avons constatés dans les formes plus humbles de la pensée et qui régissent comme on le verra plus loin, jusqu’à la moindre perception.

Supprimons maintenant ce pouvoir d’élimination et de groupement, cet acte de synthèse, en un mot, qu’opère la tendance — et c’est ce qui arrive chez le maniaque, par suite du désarroi des centres moteurs, — alors la mémoire ne sera meme plus la mémoire reproductrice qui restitue des séries mentales définies, des tableaux concrets et significatifs. Elle se bornera à l’évocation des éléments conscients gardés en dépôt dans les cellules cérébrales, abstraction faite de tout ordre et de toute Signification. Ce sera, si l’on veut, la mémoire pure et simple. Et cette reproduction sera d’autant plus passive et incohérente que les tendances auront atteint un plus haut degré de désagrégation. La mémoire d’un individu sain ne reproduit pas l’ordre des choses, mais l’ordre que les habitudes humaines, héréditaires ou acquises mettent dans les choses. Que l’habitude, la tendance, le pouvoir de choix et de synthèse disparaissent, et la mémoire se dissociera. Elle deviendra, de reproductrice qu’elle était, la mémoire pure et simple. C’est bien là ce que nous remarquons dans la manie, et nous y trouvons une démonstration par l’absurde de ce mot important de Horwicz1 : « Une sensation conservée est une tendance qui persiste. »

Parmi les souvenirs en voie de dissociation dans cette période de la manie, les uns sont visuels, les autres auditifs, moteurs, etc., ou mixtes. La dissociation est surtout facile à constater dans les souvenirs qui ont le caractère moteur. Au lieu de réciter, comme il pouvait encore le faire tout à l’heure, de longs fragments que sa mémoire avait conservés, notre maniaque devient incapable d’un

1. Horwicz. Psychologische analysen, t. I, p. 276 sq. 11 faut entendre ici sensation au sens de perception, c’est-à-dire comme signifiant ensemble d'images formant un tout. Le mot de sensation désignant, pour la plupart des psychologues français, le fait de conscience élémentaire.

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acte de mémoire suivi. C’est que les séries d’images motrices qui constituent la base de ce souvenir sont désagrégées. Il en sera de même pour les sensations d’ordre différent : les souvenirs visuels, par exemple, qui supposent, eux aussi, des séries de mouvements (à l’état naissant) des muscles de l’œil se dissocieront. Nous touchons ici à l’incohérence absolue.

Si ce rôle du mouvement dans la reproduction des souvenirs est difficile à imaginer, on peut du moins le saisir sur le fait dans la perception qui n’est que le premier état de ce qui sera plus tard souvenir. Toute perception, comme nous le montrerons en détail plus loin *, implique des mouvements, et la perception a un caractère d’autant plus défini que ces mouvements sont mieux coordonnés. Le fait, pour mes yeux, de suivre les contours d’un objet, au lieu d’abandonner cet objet, lorsque j’en ai perçu un fragment, pour errer à l’aventure sur des fragments d’autres objets, implique chez moi, l’existence de certaines habitudes motrices très précises. Et c’est en cela que la perception elle-même est un choix et une synthèse.

Songeons-y bien : Tout objet de sensation est contigu à plusieurs autres, le choix entre ces contiguïtés m’appartient. C’est là qu’est, il nous semble, la clef du problème de l’association des idées. Ce choix s’exerce le plus souvent à notre insu, en vertu de ces habitudes musculaires sur lesquelles nous avons insisté, mais il'n’en a pas été toujours ainsi. Il a été créé, comme nous l’avons vu plus haut, dès l’enfance, par mille expériences héréditaires ou personnelles. Le maniaque à qui tout mouvement coordonné est de plus en plus impossible, est donc incapable de réaliser cette association définie de sensations qui constitue le premier état de la perception com-

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