‹ Le sentiment et la penséeChapitre 12 sur 119 · Binet. Psychologie du raisonnement · texte numérisé non relu

Binet. Psychologie du raisonnement

LA MANIE

pu se reproduire automatiquement. Il arrive cependant un instant où ces séries elles-mêmes échappées jusque-là à la dissolution générale doivent se désagréger. C’est la période extrême de la manie ; les éléments de conscience se succèdent au hasard. Il est possible, d’ailleurs, qu’ils reparaissent à la mémoire dans l’ordre même où où ils ont été enregistrés. La manie serait alors une reproduction absolument fidèle des contiguïtés objectives. Mais cette question, pour être résolue, impliquerait que la physiologie du système nerveux dispose de notions bien plus précises que celles qu’elle peut nous fournir présentement; en tout cas, l’observation psychologique ne nous permet pas de rien conclure sur ce point ; bien que, dans le cours de la psychose maniaque la série des images tende de plus en plus à reproduire l’ordre des impressions extérieures, et le désordre objectif à se substituer, par conséquent, à l’ordre subjectif, en ce qui concerne la manie suraiguë, nous ne pouvons émettre qu’une hypothèse et rien de plus. Cette période de la maladie n’est pas directement observable ; nous ne pouvons ici, qu’induire l’état mental du maniaque de ce qu’il était lorsqu’il conservait encore quelque pouvoir de s’exprimer. Les sensations élémentaires, absolument dissociées, ne faisant plus partie d’aucun ensemble, reparaissentelles dans l’ordre même où elles ont été déposées dans les centres sensoriels? Cela est probable. En tout cas, si quelques séries définies persistent parce que leurs éléments ont été enregistrés les uns à la suite des autres, le sujet ne s’en aperçoit pas. Il n’éprouve à la fois qu’un état de conscience, qui disparaît rapidement et totalement pour laisser place à un autre. Il n’y a synthèse mentale à aucun degré.

Peut-être faut-il ajouter cette restriction qu’un élément de conscience commun à deux ou à plusieurs séries d’impressions peut agir comme pivot, lancer la cons-

cience, pour ainsi dire, le long d’une autre série et ainsi de suite. Cela est fort possible. Et ce serait là le fait élémentaire de l’association par ressemblance saisi sur le vif.

Mais la nature et le rôle de l’association par ressemblance sont si obscurs que nous ne pouvons rien en affirmer ici, sinon que les associations par ressemblance, dans la manie, ont, comme les autres, un caractère de plus en plus objectif, et qu’elles tendent à porter sur des ensembles de moins en moins complexes et définis, et en dernier lieu sur des sensations élémentaires.

Si donc l’ordre de succession des états de conscience de plus en plus simples dont l’ensemble constitue la pensée normale nous est inconnu dans cette période extrême, il est du moins une vérité indubitable, c’est que tous les éléments dont notre connaissance du monde extérieur est formée s’y retrouvent.

Tout le non-moi brut défile dans J a conscience du maniaque : sons, couleurs, bruits, odeurs, sensations tactiles, musculaires, etc. C’est une vision rapide et bariolée, une série vertigineuse d’images fragmentaires ; en un mot, le contenu de la connaissance est « mobilisé », mais il n’est « concentré » à aucun degré. Une seule chose manque, l’agent intérieur qui met de l’ordre dans ce chaos. Ceci nous amène à remarquer que, pris en eux-mêmes, tous nos éléments de conscience ont une valeur égale ; ce n’est que par l’ordre que nous y mettons qu’ils prennent une signification. Ils ne peuvent avoir pour nous une valeur qu’en tant qu’ils font partie d’un tout. C’est ainsi qu’en imposant aux données multiples des sens ses lois et ses habitudes, notre conscience les fait siennes, et qu’elle leur donne un sens en les organisant.

Cette organisation de nos impressions sensorielles correspond exactement, on ne saurait trop y insister, à l’organisation d’un autre ordre, toute physiologique,

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de nos mouvements, et nous devons retrouver ici une constatation déjà faite, c’est que, dans la psychose maniaque, la désorganisation des séries de mouvements définis s’est effectuée en même temps que la dissociation des phénomènes de conscience. Le désarroi de la pensée est la forme subjective du désarroi de l’activité motrice.

Il pourra se faire cependant qu’au milieu de cette incohérence apparaisse une série d’idées bien associées. C’est là un fait très significatif et dont nous trouverons un exemple dans l’observation suivante, prise à l’asile Sainte- Anne.

La malade P... chante, sans s’arrêter, des paroles sans suite sur un air monotone et très rapide; son chant a l’air rimé, et la mesure est assez bien observée :

Écoutez comme nous sommes S’il vient que nous sommes haut,

Et si personne est là Partout

Et c’est que nous sommes chez nous.

Jamais ça, jamais ça,

Et riri, ririri,

Ririri alléluia Alléluia

Ce n’est pas un écrivain-là,

Il ne va pas là-bas,

Il ne va pas là-bas,

Il est là ! Ah ! Je le savais bien monsieur.

Allons ma rita, rita ma belle...

L’heure sonne, elle regarde la pendule et dit d’un ton de lassitude très naturel : « 11 est déjà onze heures. Ah ! que j’ai faim, je n’en puis plus. » Puis elle reprend :

Est-ce ainsi que l’on cachait Quand je n’étais pas là?

Dis-moi, ma rita..., etc., etc...

Notons d’abord que cette malade, bien que très excitée, pourrait l’être beaucoup plus. Si la crise suit son cours,

le rythme et la mélodie rudimentaires qui groupent les paroles disparaîtront, les mots dégénéreront en cris inarticulés. Nous sommes donc ici en présence d’un état aigu h Les mots ont encore entre eux quelque apparence de liaison et bien que les phrases n’aient aucun sens, ce sont des phrases. Il reste encore quelques tendances purement verbales qui associent les sons et les paroles. 11 y a encore quelque apparence de liaison entre ces divagations. Et ce lien très léger, très impersonnel, très peu subjectif en un mot, peut être retrouvé.

Il faut remarquer, pour cela, que notre malade paraît appartenir au type auditivo-moteur1 2 (chant, assonances et rythme). Les perceptions et les images visuelles n’interviennent guère ici, du moins autant que les paroles le font supposer. Le malade ne décrit rien, elle ne voit rien de ce qui se passe autour d’elle. Une seule fois elle a paru faire attention à nous et le mot a écrivain » a pris place dans son chant, mais sans entraîner d’autres associations.

Le son « a » se retrouve souvent, et le lien de ces paroles privées de sens est un rythme imparfait et un air monotone qui a à peine un caractère musical. U ne révèle qu’un très faible pouvoir de réunir des sons en une synthèse. Il fait penser à certaines mélopées populaires. Quant aux paroles, la malade n’a plus en elle la force qui pourrait les grouper dans un ordre significatif. Il n’existe plus pour elle que des associations très simples et toutes superficielles et en un sens impersonnelles : assonances, rythme. Ces associations sont telles que pourrait les produire un enfant. Le sens des mots n’existe plus, les tendances qu’ils évoquent et qui régissent

1. M. Magnan distingue trois périodes dans la psychose maniaque complète : excitation, manie aiguë, manie suraiguë. Il va sans dire que pendant la période décroissante ces états se succèdent en ordre inverse.

2. Sur cette distinction des types sensoriels, cf. Ballet, Le langage intérieur et les diverses formes de l'aphasie.

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l’ordre de succession des paroles ont disparu. Les mots^ ne s’associent donc plus qu’en vertu de certaines tendances encore subsistantes, et qui sont pour notre malade des tendances auditives ou motrices. Ces tendances, ces habitudes, si l’on veut, ont jusqu’ici résisté à l’envahissement de la maladie. A l’état normal elles ne s’exerceraient pas avec cette autorité exclusive, elles subiraient le contrepoids d’autres tendances plus profondes, plus personnelles au sujet, qui organiseraient les éléments de conscience suivant leurs nécessités propres. Ici, livrées à elles-mêmes, elles s’exercent en toute liberté, réassociant dans un nouvel ordre les anciennes séries verbales cohérentes. Elles font, à leur manière, leur choix et leur groupement dans le contenu mental. Ce sont elles seules qui opèrent maintenant l’association des idées.

Supposons maintenant que la maladie gagne les centres qu’elle a jusqu’ici épargnés; ces derniers vestiges d’association disparaîtront et le désordre mental deviendra absolu.

Cependant, nous avons entendu la malade prononcer au milieu de ses divagations une série de mots bien associés et très significative. Ce n’était pas une simple phrase échappée à la désagrégation générale et automatiquement répétée. Le ton dont elle a été prononcée, l’expression de lassitude qui a envahi tout à coup les traits de la maniaque, Je jeu de la mimique totale, montrent, à n’en pas douter, que cette phrase était comprise, qu’elle avait un sens pour celle qui la prononçait, qu’elle exprimait une émotion très réelle et très consciente.

Or, nous avons remarqué en commençant que les fonctions organiques sont conservées, qu’elles échappent au trouble maniaque, tandis que la pensée se désagrège en même temps que tous les mouvements de la vie de relation se dissocient. Ces fonctions organiques, et par con-

séquent les tendances qui les constituent, vivaient à peu près intactes dans l’inconscient. Elles en sont sorties tout à coup. Elles ont voulu s’exprimer et les mots nécessaires se sont associés naturellement. Que conclure de là, sinon que ces tendances sont l’agent dissimule, sous-jacent, qui a choisi dans le chaos mental les éléments convenables et qui les a associés en une série cohérente et significative? Et si nous envisageons, afin d’être plus exact, l’ensemble du phénomène subjectif, si nous donnons le nom d’émotion à la face consciente de la tendance, n’est-ce pas une émotion subsistante qui agroupé, coordonné une série d’éléments de conscience extraits du contenu mental? Dans l’ordre moteur nous pouvons dire de meme que le mouvement organique diffus s’est immédiatement et sûrement canalisé en une série de de mouvements musculaires appropriés. La malade a coordonné certains efforts d’articulation verbale, elle a rétabli pendant un instant l’ordre au milieu du désordre de ses mouvements, synthèse motrice d’une part, synthèse consciente d’autre part : tel est le double fait simultané auquel nous avons assisté. L’agent était la tendance ou émotion.

Cette remarque pourra nous servir plus tard. En tout cas, nous pouvons formuler dès maintenant nos conclusions sur la psychose maniaque. Nous y avons noté une dissociation graduelle des mouvements musculaires coïncidant avec une dissociation graduelle des associations d idées. A l’état extrême toute tendance, toute intervention du sujet étant supprimée, les éléments simples de la connaissance du monde extérieur du non-moi pur et non élaboré défilent seuls et sans ordre dans la conscience. Ce désordre reproduit peut être l’ordre d’acquisition de ces éléments, mais ce dernier point est incertain.

La psychose maniaque élimine donc le sentiment de la

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conscience du sujet et ne laisse subsister que la pensée, nécessairement réduite à ses éléments simples.

Nous allons voir dans la mélancolie une sorte de contreépreuve par élimination graduelle de la pensée au profit du sentiment.

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