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CHAPITRE II

LA MÉLANCOLIE

Description de la mélancolie. — Troubles organiques. — Troubles moteurs. — Troubles conscients. — Raréfaction des représentations mentales et envahissement de l’état affectif. — Aperception directe et douloureuse du moi.

Nous venons d’assister chez le maniaque à l’émiette- • ment de la pensée par suite de la disparition graduelle du sentiment. Les images élémentaires et les sensations se succédaient sans que le sujet intervînt en aucune façon pour les choisir et les grouper en associations définies.

Cette dissociation croissante des idées coïncidait, comme nous l’avons constamment fait observer, avec une dissociation croissante des mouvements. En sorte que la meme incohérence régnait dans l’activité motrice et dans la pensée. Seules, les fonctions organiques étaient restées à peu près normales et capables de rétablir l’ordre dans ce désarroi, en formant des associations d’idées nettes et significatives.

La mélancolie va nous présenter un ensemble de faits tout opposé. Au lieu que, dans la manie, c’était la pensée qui tendait à occuper seule la conscience sans aucune intervention du sentiment, nous allons voir maintenant

1. Nous employons ici ce mot avec le sens précis que lui donnent les aliénistes. On verra qu’il ne s’agit nullement de cette tristesse mêlée de douceur que l'on nomme vulgairement mélancolie.

LA MÉLANCOLIE

la pensée disparaître graduellement et le sentiment tendre à occuper seul la conscience.

Nous pouvons attribuer le trouble maniaque à une diminution graduelle des inhibitions. L’activité normale (et en même temps la pensée normale) résulte, comme tout semble l’indiquer, d’un équilibre entre les tendances actives, qui entraînent l’être à agir et les tendances répressives ou inhibitrices qui restreignent cette activité, et lui permettent de s’adapter exactement à l’excitation qui l’a provoquée. C’est ce qui explique qu’en réponse à un stimulant quelconque le sujet sain au lieu d’une réaction immédiate et confuse, produise en temps voulu une série de mouvements coordonnés.

Les physiologistes ont observé qu’un muscle au repos est innervé par un double courant, actif et inhibitif ; c’est la rupture d’équilibre au profit de l’un ou de l’autre de ces courants qui amène l’extension ou la contraction du muscle. On connaît la double action du grand sympathique et du pneumo-gastrique pour régler les battements du cœur. Selon que l’on excite l’un ou l’autre de ces nerfs, le rythme cardiaque s’accélère oit se ralentit. Bien d’autres faits du même genre amènent à penser qu’un phénomène d’activité quelconque, organique ou motrice, est le produit d’une combinaison d’excitations et d’inhibitions diversement distribuées. On sait de plus que certaines tendances, la peur, par exemple, ont un caractère très nettement inhibitif : elles arrêtent les mouvements musculaires en voie d’exécution. Certaines autres tendances, au contraire, qui, considérées isolément, paraissent actives, peuvent, dans certains cas (conflits moraux par exemple), agir comme inhibitions. Le sentiment de l’honneur peut ajourner ou réprimer complètement toute manifestation de l’amour. Enfin certaines tendances inhibitrices peuvent conduire à des démarches actives : la fuite devant un danger, certains actes positifs d’ava-

rice, etc... A côté de la valeur absolue des tendances il ne faut donc pas perdre de vue leur valeur relative. Quoi qu’il en soit et sous quelque aspect qu’on la considère, l’activité est toujours une résultante de forces contraires plus ou moins inégalement réparties. Lorsque ces forces se combinent de telle sorte que l’activité ne soit ni excessive ni insuffisante, cette activité est dite normale ; elle correspond à une pensée normale.

A vrai dire, cette question des inhibitions est une des plus obscures de la psychologie expérimentale. Résolue, elle donnerait bien des solutions jusqu’ici vainement cherchées, elle éclairerait, d’un jour nouveau, la volonté et son mécanisme. Mais la psychologie et la physiologie sont maintenant si étroitement liées que les psychologues seront obligés d’ajourner certaines recherches jusqu’au jour où les physiologistes leur auront fourni les renseignements indispensables. Or, en ce qui concerne les inhibitions, cette date ne paraît pas être proche. « Dans l’ignorance absolue où nous sommes du processus des actions nerveuses, dit M. Beaunis1, nous ne pouvons faire aucune hypothèse plausible sur la coexistence des actions motrices et des actions d’arrèt. » M. Simone Lourie, après avoir examiné les travaux contemporains sur la question, arrive à une conclusion semblable. « La vraie théorie des phénomènes inhibitoires est encore à faire et elle ne sera faite que lorsque nous aurons acquis sur la nature intime de l’excitation nerveuse des notions plus approfondies que celles que nous possédons présentement2. »

Et cependant il n’est peut-être pas un fait psychologique dont l’examen ne doive utiliser cette théorie

1. Beaunis. Recherches expérimentales sur les conditions de l'activité cérébrale et sur la physiologie des nerfs. Paris, 1884, p. 154.

2. Simone Lourie. I fatti e le teorie délia inibizione. Milano Toriuo,

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encore à faire. Il y a de l’inhibition dans toute pensée.

« Notre vie intellectuelle, dit encore M. Beaunis, n’est qu’une lutte perpétuelle entre ces deux tendances : impulsion et arrêt : homo duplex V » •

En effet toute représentation exprime, comme on le verra, une activité réelle ajournée. Nous reconnaîtrons aussi que l’inhibition est un fait constant dans la tendance et par conséquent dans l’émotion qui en est l’aspect conscient. Enfin elle semble constituer l’essence même de l’état affectif que nous allons étudier.

C’est donc là un fait de toute importance et qui est probablement un des deux aspects de ce mouvement rythmique d’extension et de contraction qui caractérise essentiellement la vie élémentaire et qui se constate au fond de toutes ses complications biologiques, psychologiques et même sociales.

On comprendra donc, maintenant, que la mélancolie nous paraissant consister essentiellement en une augmentation graduelle des inhibitions, nous soyons obligés de nous borner à une étude bien plus descriptive qu’explicative de cette psychose. Telle que nous la pouvons faire cependant, elle nous permet de saisir sur le vif un fait du plus grand intérêt. La vie sentimentale s’exagérant peu à peu au détriment de la pensée et finissant par régner seule dans la conscience, c’est une nouvelle dissociation qu’effectue pour nous cette maladie.

La mélancolie présente, comme la manie, une triple série de troubles organiques, moteurs et conscients.

Troubles organiques 1 2. — Ils sont beaucoup plus considérables que dans la manie. Le siège du mal est, en effet, dans les centres mêmes de la vie organique. L’appétit diminue, les fonctions se ralentissent jusqu’à un

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