Beaunis. Loc. cit p
2. Magnan. Leçon inédite sur la mélancolie. (Asile Sainte-Anne, le 8 décembre 1 889.)
minimum, souvent le pouls s’abaisse jusqu’à 30 et même 25 pulsations, les extrémités se refroidissent, la nutrition est profondément modifiée. Lorsque le malade arrive à la stupeur, qui est le degré extrême de la mélancolie1, les réflexes s’abolissent, la nourriture en contact avec le gosier ne provoque plus de mouvements de déglutition, la digestion est à tel point pénible et lente qu’il se produit parfois des ulcérations dans le tube digestif par suite des troubles musculaires. Cet arrêt de tous les mouvements organiques ne pourrait plus s’accentuer sans amener la mort.
Troubles moteurs . — Gomme nous l’avons déjà fait remarquer, la distinction entre les phénomènes organiques et les phénomènes moteurs ne doit pas faire oublier que les uns et les autres sont des mouvements.
Nous rangeons cependant ici les troubles qui affectent principalement les muscles de la vie de relation. Notons encore que la limite entre les mouvements organiques et musculaires est très incertaine, et que toute distinction tranchée est arbitraire, ici comme presque partout ailleurs.
Le malade abandonne peu à peu ses habitudes d’activité, il délaisse ses affaires, le cercle où il se meut se rétrécit de plus en plus. 11 reste chez lui, sans vouloir sortir, un jour arrive où il ne quitte plus sa chambre, enfin arrive le moment où il demeuré* indéfiniment debout ou assis sans se décider aux mouvements les plus simples. Dans la stupeur, la physionomie elle-même s’immobilise, c’est un masque que rien n’agite, l-’œil est terne, sans regard, les bras pendent inertes, la bouche est entrouverte, la salive coule sur les lèvres, les pincements et les piqûres ne provoquent plus de réaction.
Troubles conscients. — Nous rangeons ici tous les
1. La psychose mélancolique comprend trois périodes : dépression, mélancolie, stupeur (Magnan).
LA MÉLANCOLIE
troubles du sentiment et de la pensée. Ils sont du reste corrélatifs, la pensée diminuant au fur et à mesure que croît le sentiment. C’est l’inverse de ce qui se passe dans la manie. Dans la manie, en effet, les émotions disparaissent au fur et à mesure de la dissolution des tendances. Ici le cas est tout opposé. On peut donc résumer la marche graduelle de la mélancolie depuis la simple dépression jusqu’à la stupeur en disant que le sentiment envahit la conscience au détriment de la pensée. Cet envahissement progressif de l’état affectif dans la mélancolie pure, classique, doit être étudié à part. Nous distinguerons donc soigneusement la mélancolie proprement dite de l’hypocondrie que les aliénistes tendent à confondre avec elle. Cette confusion est très justifiée par le point de vue surtout clinique duquel les aliénistes considèrent les maladies mentales. De plus, les troubles mélancoliques et hypocondriaques se mélangent le plus souvent en proportions diverses. Mais l’aspect psychologique de la mélancolie semble différer absolument de celui de l’hypocondrie. De là pour nous la nécessité d’étudier et de classer à part chacun de ces deux grands troubles.
Chez le maniaque (si l’on excepte les tendances organiques persistantes qui se révèlent parfois, comme nous l’avons vu par un exemple très net), les tendances n’agissent plus en groupant les éléments de conscience et ces éléments de conscience tendent alors à se succéder dans un désordre toujours croissant. Ici le phénomène est inverse. Au lieu de l’apparente rapidité que nous avons constatée dans la succession des phémonènes de conscience de plus en plus fragmentaires qui constitue la manie, il y a dans la mélancolie un ralentissement graduel de la pensée par une sorte d’agglutination excessive des idées. Tout à l’heure la décroissance, puis l’absence d’état affectif enlevait aux idées leur cohésion ; maintenant, au contraire, par l’exagération du lien subjectif,
la cohésion est trop forte. Les association diminuent de variété et de rapidité et elles tendent de plus en plus à perdre leur caractère objectif. C’est là le trait caractéristique de la mélancolie.
Le malade éprouve d’abord un malaise vague, qui sans modifier en apparence le cours de ses idées, exclut déjà de la pensée toutes les représentations dont le caractère est agréable1. A ce moment, il abandonne ses projets, ses entreprises, ses rêveries favorites; il se sent sans force, il délaisse ses intérêts, ses affaires courantes.
Peu à peu, il devient insensible à ses affections, il n’y pense plus; ses amis, ses parents, n’existent plus pour lui, ou s’ils existent, ce n’est qu’en tant qu’ils peuvent l’aider, le secourir; s’il les aime encore, c’est pour lui, et non pour eux. Ses sympathies deviennent donc de plus en plus égoïstes, elles perdent leur caractère normal, parce qu’il les ramène sans cesse à lui... Vient un moment où elles disparaissent tout à fait. Personne ne peut plus être d’aucun secours au malade. Les perceptions sont moins vives, son regard devient intérieur, rien ne peut l’arracher de lui-même. 11 est inattentif et absorbé dans le sentiment grandissant de son malaise : les associations d’idées, au lieu de se sucééder en reproduisant l’ordre habituel des faits, en convergeant vers un but extérieur plus ou moins défini, sont brisées, réprimées, ramenées sans cesse sur le sujet. Elles sont, si l’on veut, centripètes, au lieu que celles du maniaque étaient centrifuges. Chez le maniaque, il y avait, pour ainsi dire, trop de jeu dans la pensée, le sujet n’y intervenait plus ; ici, il y intervient avec excès.
Il suit de là encore que la pensée prend là aussi un nouvel aspect d’incohérence croissante. Les associations d'idées s’écartent de plus en plus de l’ordre normal. Le
1. Nous reviendrons sur ce fait lorsque nous étudierons la dépression chez l’individu normal.
LA MÉLANCOLIE
malaise intérieur augmentant, les derniers vestiges de pensée disparaissent, l’équilibre est complètement rompu entre les tendances expansives et les inhibitions. Il n’y a plus qu’inhibition pure.
Dès lors, toute représentation concrète devient impossible ; nous sommes arrivés à la stupeur, à l’état affectif pur. C’est une sorte d’aperception directe du moi , dont le caractère douloureux est, en un sens, accessoire, bien qu’il se confonde avec l’état affectif1. Car si la stupeur mélancolique est douloureuse, c’est qu’elle résulte de la prédominance absolue des inhibitions ; et ces inhibitions restreignant toutes les activités vitales, le trouble total que leur action excessive produit se traduit dans la conscience par de la douleur2.
Au courant de la maladie, ces inhibitions prenaient l’aspect conscient d’un moi égoïste intervenant dans les choses pour les ramener à lui. La douleur non localisée, et par conséquent morale, du sujet, était accompagnée de quelques représentations qui avaient encore un caractère objectif. Dans la stupeur, la pensée a totalement disparu et les deux faits : inhibition (sentiment du moi) et douleur se confondent.
Sans insister de nouveau sur le caractère nécessairement provisoire de 'cette description, dont plusieurs détails seront éclaircis par la suite, nous pouvons cependant dégager de cette nouvelle dissociation le fait capital que nous y cherchons. Tout à l’heure, nous avons noté l’envahissement graduel de la conscience par la pensée réduite à elle-même, dégagée de tout sentiment ; nous avons vu passer dans un désordre absolu le non-moi non élaboré, c’est-à-dire les éléments purement objectifs de la connaissance.
1. M. Ribot a souvent insisté sur ce fait que le plaisir et la douleur sont des « Epiphénomènes » (Cours inédit du Collège de France).