‹ Le sentiment et la penséeChapitre 19 sur 119 · Ribot. Les Maladies de la Personnalité · texte numérisé non relu

Ribot. Les Maladies de la Personnalité

2. Ces sensations ont souvent pour le malade un tel caractère d’étrangeté qu’il ne peut les exprimer que par des néologismes. Un fait analogue se constate dans la deuxième période du délire chronique. C’est une question fort intéressante et encore à peine étudiée que celle du néologisme dans les maladies mentales.

l’üypocondrik

interprétation disparaît. Il n’est plus que sensation. II prend ainsi conscience, sinon de la totalité, du moins d’une partie plus ou moins considérable de son moi physique.

Notons, en passant, que, au fur et à mesure que le nombre des sensations internes constituant cette conscience organique s’accroît, l’acte réfléchi par lequel le sujet se rend compte de ce qui se passe en lui, tend à diminuer et finalement à disparaître.

Le plus souvent le mal se limite à un organe ou à un ensemble d’organes déterminé : le cœur, par exemple, ou les voies digestives. Toute la conscience s’y concentre et finit par s’y absorber.

Au début de l’accès, l’hypocondriaque dispose encore de la presque totalité de ses images conscientes, il est également capable de perception et de réflexion : mais déjà il se fait un choix parmi les éléments de la pensée. Les images tendent à se grouper autour d’un noyau : les sensations internes nouvelles. De même que tout à l’heure, le mélancolique devenait insensible aux faits extérieurs qui n’avaient pas un rapport quelconque avec son état et que ses pensées ne s’ordonnaient qu’en vue de « justifier » son état affectif, l’hypocondriaque n’a plus d’attention que pour ce qui lui paraît se rapporter à ce qu’il croit être son mal et il ne pense plus qu’à s'expliquer ce mal, à transformer ses sensations internes en perceptions localisées et interprétées. Ces sensations internes, en effet, bien qu’indifférentes en elles-mêmes, lui paraissent inquiétantes et douloureuses, à cause du trouble fonctionnel général qui est conscient sous forme de douleur vague pendant l’hypocondrie. Il est naturel que le malade finisse par attribuer la cause de ce malaise à cet afflux inaccoutumé de sensations organiques. Les explications qu’il y associe ont, pour le même motif, un caractère attristant. Il cherche dans les dictionnaires et dans les traités spéciaux des renseignements sur la

maladie qu’il croit avoir ; il interprète, à l’aide de ses connaissances et des ressources de son imagination, les troubles qu’il ressent. Il essaie de se représenter à l’état de ses organes. Il note ses moindres malaises et il s’ingénie à y trouver des remèdes souvent bizarres. En un mot, il n’est plus occupé que de son propre corps. C’est déjà là un grand rétrécissement du champ de la pensée. Il arrive un instant où la pensée proprement dite ellemême devient impossible : les images visuelles, auditives, etc., et les idées qu’elles composent ne sont plus évoquées et groupées autour des sensations internes de plus en plus envahissantes. Dès lors, toute localisation disparaît, si bien qu’à l’état aigu de l’hypocondrie, le malade n’est plus occupé qu’à se sentir vivre, à assister au défilé de ses sensations internes.

Voici un exemple qui fera mieux comprendre ce qui précède : C’est un extrait d’un petit cahier où un malade que nous avons observé se décrivit pendant plusieurs semaines h L’accès s’atténua et guérit après être arrivé à la période que nous allons étudier ici.

Ce malade est un ouvrier parisien, d’une intelligence moyenne, assez cultivée et sans tare héréditaire appréciable.

« 7 heures. Je bois un demi-verre de lait, digestion pénible à cause du mauvais temps... brûlure daus le ventre... c’est parce que j’ai mangé le jus d’une orange. Il ne faut pas manger d’orange avec le lait; je vais plus mal qu’hier.

7 h. 1/4. Un peu de bouillon... J’ai pris des aliments trop nourrissants depuis trois jours... brûlure dans le cou et la gorge...

10 heures. Digestion difficile... mon estomac est sen-

1. Ce besoin de notation est assez fréquent chez les hypocondriaques comme chez les mélancoliques. C’est une forme de l’excessive attention qu’ils ont pour eux-mêmes.

l'hypocondrie

sible, fourmillements... On me tire la peau de l’estomac. Je ne puis plus rien digérer... je ne guérirai

jamais J’ai le dedans des yeux jaunes et la langue

blanche.

Midi. Je sens encore le poids de mon œuf dans l’estomac; quand je remue, je sens le liquide qui s’agite, désengourdissement de l’intestin1, etc. »

Nous n’avons pas reproduit certains autres détails trop significatifs. Ceux-là peuvent suffire.

Ils montrent l’envahissement des sensations subjectives au détriment des perceptions normales et habituelles, les efforts d’interprétation, l’inquiétude vague se cherchant des causes et les trouvant, à tort ou à raison 2. Chez ce malade, ces interprétations, si elles peuvent être erronées, sont cependant plausibles, elles n’ont pas un caractère d’absurdité absolue. Si l’hypocondrie attaque un sujet d’intelligence affaiblie (dément sénile, par exemple), ou déséquilibré (dégénéré héréditaire), nous pourrons assister à la formation d’un délire caractérisé. En voici un exemple :

Un malade, déséquilibré, nous confiait un jour, sur le ton de la plus vive inquiétude, qu’il avait un cachalot dans le corps. Nous lui demandâmes ce que c’était qu’un cachalot. « C’est un grand serpent d’environ six mètres de long », répondit-il. Il vivait à l’écart de ses compagnons d’asile, attentif seulement à suivre les évolutions du cachalot qui enroulait ses anneaux autour de ses

1. On peut rapprocher ceci du monologue d’Argan, dans le Malade imaginaire.

2. Une malade nous disait: « Comment les veines ne se rompent-elles pas sous la pression du sang? Je n’ose plus courir parce que mon cœur bat trop fort. » — De môme Argan dit à Toinette : « Parle bas, pendarde, tu vas m’ébranler tout le cerveau. » (Le Malade imaginaire , acte II, scène n.) Cette pièce de Molière vaut du reste une observation médicale pour l’exactitude avec laquelle sont reproduits dans Argan les principaux symptômes de l’hypocondrie faible (afflux des sensations internes, perversions des sentiments, égoïsme, débilité morale, etc.).

jambes, s’introduisait sous sa peau, se glissait par sa bouche jusque dans son estomac et parcourait son corps en tous sens. « Le sentez-vous, disait-il, il est là », et il nous faisait saisir un muscle de sa jambe. « J’ai essayé de le tuer, ajoutait-il, mais il n’y a pas moyen, il glisse toujours, l’entendez-vous », et il grinçait des dents. « Il crie, c’est son cri »... Nous sommes ici en présence d’un véritable délire; le malade s’est créé à l’aide de ses ressources mentales une «justification1 ». Cette justification est absurde parce que son intelligence n’est pas en équilibre. Surpris par une invasion inconnue de sensations de tout genre, il s’est construit cette explication bizarre. Elle le satisfait car il est incapable d’en remarquer l’absurdité. C’est ainsi que l’hypocondrie peut se créer des interprétations délirantes, lorsque le mal atteint, comme nous l’avons dit, un déséquilibré ou un dément. Dans les autres cas, les associations d’idées, tout en se restreignant de plus en plus, conservent un aspect raisonnable. L'hypocondrie envahit la pensée dans son ensemble, mais ne crée pas de délires partiels. On peut du reste faire la meme remarque de toutes les psychoses simples.

Cet envahissement de la conscience par un nombre croissant de sensations internes ne comporte aujourd’hui aucune explication physiologique acceptable. L’interprétation que nous avons donnée de la manie (désagrégation graduelle des associations d’idées correspondant à la désorganisation des tendances ou coordinations motrices) ne peut pas être utilisée ici. Les tendances organiques continuent à vivre, dans l’hypocondrie, et si elles sont troublées, elles ne sont pas détruites. Les fonctions s’ac-

1. Nous entendons par ce mot l’ensemble des images plus ou moins cohérentes et appropriées, par lequel le sujet localise et interprète l’état affectif qu’il éprouve. Nous reviendrons plus loin sur ce fait psychologique capital de la « justification. »

l’hypocondrie

complissent bien plus régulièrement que les propos des malades ne le feraient croire. D’autre part, nous ne pouvons pas constater dans l’ordre de succession des sensations internes une incohérence croissante puisque ces sensations, à l’état normal sont inconscientes, et si elles deviennent conscientes par hasard, ne sont pas associées en séries définies. Toute interprétation des troubles hypocondriaques, pour cette raison et pour celles que nous avons mentionnées plus haut, ne peut être présentement qu’hypothétique et nous devons nous borner à un essai bien plus descriptif qu'explicatif. Il est cependant une remarque qu’il importe de faire sur le siège probable du mal.

On entend généralement par sensation le phénomène psychique produit par une excitation extérieure : une modification du milieu ambiant est recueillie par un organe approprié qui l’élabore; elle est ensuite conduite par un filet nerveux centripète jusqu’à une cellule où elle prend un aspect conscient de sensation. Ce n’est pas ici le lieu de discuter la nature de cette excitation extérieure. Quelle que soit la valeur de la distinction entre les sensations chimiques et mécaniques, le point initial de la sensation est toujours à la périphérie du corps.

Il n’en n'est pas de même de l’image. Comme la sensation, elle est un phénomène de conscience produit par du mouvement, mais ce mouvement a son point de départ dans l’organisme même; dans certains cas, ce point de départ peut être reconnu ; certains ganglions nerveux directemement excités produisent des phénomènes de conscience qui doivent être appelés des images; le plus souvent, nous ignorons les centres où prend naissance cette excitation interne ; elle a sans doute la plupart du temps un point de départ organique ; mais la distinction entre la sensation proprement dite et sa reproduction ou image n’exprime pas autre chose outre

une différence d’intensité, qu’une différence du point initial de l’impression nécessaire.

La distinction entre la sensation et l’image est donc facile, mais seulement lorsqu’il s’agit des sens de la vie de relation. Il en est tout autrement pour les sensations internes. Sans doute, il en est dont on peut vérifier la cause : une rougeur de la peau, une contraction, révèlent le mouvement (vasculaire ou autre) qui a donné naissance au phénomène de conscience, mais lorsque le fait est si aisément vérifiable, on est plutôt en présence d’une de ces sensations mixtes qui participent à la fois du caractère des sensations proprement dites (sens de la vie de relation), parce qu’elles sont périphériques ou presque périphériques, et de celui des sensations internes, parce qu’elles ne sont pas saisies et élaborées par des organes définis. Gela revient à dire que le travail de reconnaissance et de classement des sensations est encore loin d’être terminé et que la transition est continue entre les sensations proprement dites et les sensations internes.

Cependant, si nous négligeons tout ce domaine intermédiaire et si nous n’examinons que les phénomènes de conscience qui correspondent à des excitations nettement internes, organiques par exemple, il est alors presque impossible de distinguer la sensation de l’image. Les troubles digestifs, cardiaques, etc., de l’hypocondrie sont-ils le seul point de départ de ses sensations organiques ou faut-il supposer, ici encore, l’existence d’excitations, et, par conséquent, d’images et même d’hallucinations de la sensibilité interne? Nous ne pouvons pas l’affirmer. Cependant nous croyons que les troubles conscients de l’hypocondriaque ont, comme ceux du maniaque, un caractère hallucinatoire et qu’ils ne correspondent pas à des excitations directement issues des points où elles paraissent se produire. Ils auraient au moins, pour la plupart, alors leur siège principal dans

l’hypocondrie

les centres, ordinairement inconscients, qui enregistrent les sensations organiques et il ne s’agirait pas ici de sensations internes mais d’images internes. En tout cas, il existe des images et des hallucinations véritables de la sensibilité interne ; ces images et ces hallucinations ne font que reproduire des sensations réelles correspondant à des organes définis et cela seul nous importe ici.

Cependant ces sensations internes de l’hypocondriaque doivent, comme nous l’avons dit, être distinguées de sensations analogues qui auraient leur origine dans des troubles réellement morbides et anormaux. Un malade sent battre son cœur, il y éprouve mille sensations, il croit être gravement atteint ; or, le cardiographe, le sphygmographe , l’auscultation ne font reconnaître aucune lésion grave ; tout au plus peut-on noter un peu d’irrégularité, sorte de choc en retour de l’hypocondrie. Si l’hypocondriaque soude une lésion organique imaginaire sur un trouble fonctionnel réel, la part de l’imaginaire est, en tout cas, prédominante et excessive, et c’est proprement en cela qu’il est hypocondriaque; les troubles réels, seuls, n’entraînant pas, par eux-mêmes, d’accidents psychologiques du genre de ceux que nous décrivons ici. Un hypocondriaque pense être incapable de digestion, ^et ses troubles digestifs sont, en réalité, très légers... les sécrétions sont normales, l’organe est intact... Si le cœur, l’estomac étaient réellement lésés, il ne s’agirait plus d’hypocondrie, mais bien de maladies réelles, classées, ayant une existence clinique indiscutable, et qui pourraient du reste fort bien se développer dans l’inconscient. En tout cas, ‘les phénomènes psychiques qu’elles provoqueraient ne devraient plus être rangés parmi les troubles hypocondriaques proprement dits.-

Avec toutes les réserves que nous avons formulées plus haut, et qui montrent combien il est difficile de

formuler, dès à présent, des conclusions définitives sur les psychoses où l’inhibition joue ou parait jouer le rôle principal, l’hypocondrie n’est donc, essentiellement, que l’envahissement progressif de la conscience par tout un ensemble de phénomènes qui sont, chez l’individu normal, inconscients ou très faiblement conscients. Par suite de causes encore ignorées, le centre de la conscience se déplace et les sensations internes y font irruption, les sensations et les images de relation sont graduellement éliminées et les sensations internes constituent toute la pensée. Elles révèlent au sujet les milliers d’éléments de conscience que contient son organisme ; son moi physique.

A l’état normal ces sensations sont discrètes, elles se révèlent passagèrement, localisées et interprétées à l’aide des images sensorielles, de la pensée proprement dite. Elle ne sont pas envahissantes parce que la conscience doit s’employer ailleurs, à d’autres adaptations utiles; lorsqu’elles sont ressenties elles ont le plus souvent un caractère douloureux, parce qu’elles accompagnent un trouble réel et qu’il est nécessaire que la pensée s’y applique pour rechercher les causes et les remèdes du mal qu’elles révèlent; parfois aussi elles sont accompagnées de bien-être lorsque l’organisme e^t en bon état et que la conscience s’emploie par hasard à le constater. Hormis ces cas, elles ne sont, par elles-mêmes, ni agréables, ni douloureuses ; elles ne prennent ce caractère que parce qu’elles coïncident avec une dépression ou une suractivité fonctionnelle générale.

Dans l’hypocondriè elles se multiplient. Elles sont de moins en moins différenciées, par un acte spécial de connaissance, et cependant elles gardent leur caractère distinct parce qu’elles sont en elles-mêmes différentes, comme les images mentales du maniaque. 11 est probable que ce sont des ensembles plus ou moins consi-

l’hypocondrie

dérables et variés de ces sensations internes qui constituent la base de nos émotions. Elles sont alors non différenciées ni localisées, mais ressenties en bloc et le sujet les revêt de différents systèmes appropriés d’images de la vie de relation, qui forment leur «justification» objective, nécessaire et font corps avec elle. La mélancolie nous a tout à l’heure montré l’ensemble intense et vague de ces émotions dissociés de la pensée qui les accompagne normalement. L’hypocondrie vient de nous révéler ce qui paraît être les éléments simples de ces émotions, et en même temps ce qui constitue la connaissance fragmentaire et non élaborée mais plus ou moins complète de notre moi physique. Ces éléments de conscience ne nous avaient pas été révélés par la manie. Nous possédons maintenant avec eux tous les matériaux isolés dont la pensée, quelle qu’elle soit, est une combinaison. C’est l’enseignement que nous donne cette psychose, malgré toutes les incertitudes de détail que nous avons signalées.

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