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L’EXTASE

Description de l’extase. — Troubles moteurs. — Troubles organiques. — Troubles conscients. — Raréfaction et incohérence graduelle des associations d’idées au fureta mesure de l’envahissement de la conscience par l’état affectif. — Anéantissement en Dieu. — Intuition directe du non-moi. — Les quatre psychoses simples, réunies, comprennent tous les éléments de la vie consciente (sentiment et pensée).

L’extase nous montre, comme la mélancolie, l’envahissement de la conscience par un état affectif. La pensée disparaît et le sentiment existe seul, dissocié des représentations mentales qui l’accompagnent chez l’étrc normal. Mais tandis que, dans la mélancolie, cet état affectif de plus en plus intense et exclusif peut être attribué au jeu des inhibitions, on peut, avec autant de raison, expliquer l’extase par une rupture d’équilibre en sens opposé, c’est-à-dire au profit des tendances actives ou expansives. A l’état extrême de la psychose extatique, ces tendances agissent sans contrepoids ; l’extase est alors Vintuition directe du non-moi.

Nous n’avons jamais pu observer d’extatique pur. Sans doute il nous est souvent arrivé d’examiner des délirants mystiques, mais c’étaient là des dégénérés, et nous devons soigneusement les distinguer des extatiques purs. Comme les autres psychoses, l’extase doit être étudiée indépendamment de toute manifestation épisodique qui

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en altérerait l’aspect normal. De même que le mélancolique a souvent des hallucinations terrifiantes sur lesquelles nous n’avons pas insisté parce qu’elles ne sont qu’un fait accidentel et qui a ses causes particulières et, si l’on peut dire, extrinsèques, les hallucinations mystiques ne font pas partie intégrante de la psychose extatique.

L’extatique pur, tel que nous allons essayer de le décrire, n’est donc pas un dégénéré mystique. A part les troubles qui proviennent de la psychose même, son état mental est en équilibre aussi stable que possible. Il faut le répéter encore : les psychoses que nous étudions ici sont des modifications totales de tel ou tel des principaux éléments de la conscience ; elles excluent toute altération particulière, localisée, du sentiment ou de la pensée Tout individu normal peut, devenir ou être supposé maniaque ou hypocondriaque, extatique ou mélancolique. La crise passée, il retrouvera son contenu mental intact. Tout au plus son intelligence ou ses sentiments seront-ils affaiblis dans leur ensemble. Au contraire ces formes si régulières de la dissociation consciente ne s’observent pas chez les dégénérés; leur mobilité, leur déséquilibre foncier lorsque les psychoses tendent h se développer chez eux, ce qui est rare, en altèrent l’évolution. Nous donnons donc ici la description de l’extase pure. Si nous n’avons pas pu l’observer directement, c’est sans doute parce que l’extase prenant presque toujours une forme religieuse et n’ayant pas d’ailleurs un aspect nettement morbide nécessitant un traitement particulier, tes sujets qui y sont disposés tendent à s’abriter ailleurs que dans les asiles. Le moyen âge, après l’époque Alexandrine, après surtout les anciennes religions de l’Inde, a compris l’inappréciable valeur de cette dissociation psychique, et il a fourni, à ceux qui étaient aptes à l’éprouver, des refuges et une méthode qui subsistent

encore1. C’est donc aux ouvrages mystiques2 que nous emprunterons les éléments cle notre étude. Lus attentivement et avec certaines préoccupations psychologiques définies, ces documents nous permettent de décrire une quatrième forme de dissociation mentale de caractère très arrêté et constant sous les aspects divers qu’elle emprunte de son milieu ou de son époque.

Nous pensons que l’extase proprement dite, l’anéantissement absolu en Dieu , n’est que le couronnement, la conclusion rarement atteinte de la psychose extatique, comme la stupeur n’est que le degré extrême et rare de la psychose mélancolique. Entre l'état normal et ces états de rupture d’équilibre complète, il y a une série de transitions continues. Il s’agit donc ici d’une crise qui peut durer, comme la mélancolie, un temps très long et parfois même plusieurs années, et qui, chez la plupart des sujets, n’arrive jamais à sa période suraiguë, l’extase absolue. Ainsi envisagée, la psychose extatique, bien que son évolution puisse être, dans certains cas, très rapide et presque immédiate et qu’elle soit sujette, comme les autres psychoses, à des rémittences et à des recrudescences subites, a, théoriquement, un cours régulier et progressif, et comprend sa triple série de troubles moteurs, organiques et conscients.

Troubles moteurs. — Bien que les centres de la vie de relation ne paraissent pas être directement atteints, l’activité tend à diminuer jusqu’à l’immobilité absolue.

1. Il restera toujours possible d’attribuer à l’extase, des causes et des effets surnaturels. Les uns et les autres étant hors de l’expérience, nous n’avons pas à nous en occuper ici. Nous ne voulons envisager que l’aspect psychologique de la question.

2. Philippe de la Sainte-Trinité, Opéra Mystica. Molinos, Introduction à la guide spirituelle. Lacombe, Analyse à l'oraison mentale. L’abbé d’Estival, Conférences mystiques. Le P. Crasset, Méthode d'oraison. Malaval, Pratique facile. Falconi, Lettres à une fille spirituelle. On peut consulter aussi le Moyen court, le Livide des Torrents , etc., etc.

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Le mouvement, au lieu de se dépenser à l’extérieur, comme dans la manie, se dépense à l’intérieur, dans les centres de la vie organique. L’extase est, en effet, une concentration graduelle de l’activité impliquant de moins en moins une dépense extérieure, une canalisation déterminée de l’énergie. L’extatique tend de plus en plus à abandonner ses occupations, ses habitudes actives, pour chercher des conditions d’isolement et de tranquillité favorables au développement du bien-être intérieur qu’il commence à éprouver. Les légendes indiennes, la Yie des Saints sont pleines d’exemples de ces longues retraites solitaires où, s’étant soustraite à toute agitation, à toute vie extérieure, l’âme se concentre en Dieu,

Rester enfermée, comme sainte Euphrosine l, trentehuit ans dans une cellule sans jamais en sortir, cela dénote un grand trouble dans les tendances de la vie de relation. Celui qui a ce privilège de la béatitude intérieure n’accomplit plus que le minimum des actes indispensables à sa conservation. Parfois même il en devient incapable, il reste immobile à l’endroit même où l’extase l’a envahi, quelquefois prosterné, ou les bras en croix, les yeux fixes, les muscles fixés dans une expression d’absolu bonheur.

Troubles organiques. — Ces troubles sont difficiles à déterminer. L’extase n’a jamais été observée de ce point de vue. Eussions-nous du reste là-dessus des renseignements nombreux, leur interprétation resterait fort difficile par suite de notre ignorance de certains processus physiologiques.

Cependant on peut inférer de certains faits que ces troubles existent, Les jeûnes prolongés des extatiques

1. Cf. Les Vies des Saintes solitaires d'Orient et d'Occident. Paris, Mariette, 1722.

sont de connaissance vulgaire. Nous pourrions peut-être nous étonner de cette apparente suspension des fonctions organiques dans un état qui paraît consister précisément en une suractivité organique exagérée. Mais il faut remarquer que la vie de relation étant supprimée, les séries d’actes par lesquels se satisfont ces tendances ne peuvent plus s’exécuter. Il est probable que la dépense d’activité se fait alors à l’intérieur. Le sujet vit sur ses propres réserves. L’épuisement qui est consécutif à l’extase en serait la preuve. L’économie de toute dépense d’énergie musculaire est, du reste, un appoint pour la crise et lui permet de se prolonger pendant des fractions de temps surprenantes. En tous cas, la psychologie aurait beaucoup à tirer d’observations détaillées de l’état physiologique de l’extatique (température, pouls, réactions, etc.) qu’elle n’a pas à sa disposition.

Troubles conscients. — Le champ de la pensée se rétrécit, et l’état affectif augmente. Cette raréfaction graduelle des représentations est corrélative à la diminution des mouvements de la vie de relation que nous avons constatée tout à l’heure. Elle diffère de celle que nous avons remarquée chez le maniaque en ce que la pensée, au lieu de se replier sur le moi, se porte de plus en plus vers le non-moi. Les associations d’idées subsistantes, au lieu d’être rapportées au sujet, sont rapportées à une existence extérieure à la nôtre. Le caractère de cette existence est plus ou moins défini, suivant la période de l’extase, et aussi selon les époques. Le non-moi, en effet, au fur et à mesure de l’évolution, tend à prendre une forme de moins en moins personnelle. C’est là un fait intéressant de l’histoire des religions. Au début de l’extase, l’état affectif prend la forme d’une expansion vague portant sur l’ensemble des êtres. Son objet ultime n’est pas encore nettement aperçu. De là les mouvements de

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charité des mystiques. S’ils rapportent à Dieu cette charité, c’est en vertu d’une éducation religieuse très précise qui leur fournit une « justification » appropriée. En soi c’est un amour très vague, un effort de l’être pour se projeter hors de lui-même, une sorte d’attirance et d’indulgence universelles.

C’est ainsi que pourrait s’expliquer cette formule « aimer les hommes en Dieu » au moins en ce qu’eile a d’excessif et d’irraisonné. La totalité des émotions expansives est en jeu. Pour se fixer sur un être déterminé, cette charité devrait subir un contrepoids d’inhibitions particulières qui lui manque , puisque le trouble est essentiellement généralisé. Le sujet s’aperçoit bientôt que les êtres définis ne suffisent pas à absorber son élan intérieur. Il sent que cet amour a son terme au delà de toute existence déterminée, qu’il les traverse, pour ainsi dire, et les entraîne avec lui vers l’absolu. C’est que l’état affectif se maintient et s’accroît sans cesse. Ce que nous répugnons à appeler le mal (car il n’est nullement prouvé que l’extase soit un mal, prise en elle-même, et abstraction faite de ses suites et de ses retentissements sociaux, elle est au contraire un souverain bien) est, par essence, d’un caractère diffus et vague; c’est une augmentation de l’activité organique générale, et l’état affectif qui la traduit dans la conscience reproduit son caractère d’indétermination et de généralité1. Ainsi s’explique le sentiment qu’éprouve le sujet de l’insuffisance de tout objet précis. La pensée reflète ici comme ailleurs le caractère de l’état affectif. Le champ des associations d’idées est d’ailleurs diminué de toutes celles qui ont proprement rapport au sujet. Il ne s’occupe plus de lui-même pour lui-même. S’il pense à lui-même, c’est pour se projeter au dehors avec encore plus de force. Il suit de là que

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