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les idées tendent à devenir de plus en plus incohérentes, si l'on entend par là, comme nous l’avons dit, qu’elles s’écartent de l’ordre normal. Elles ne s’associent plus entre elles par leurs liens habituels, par leurs rapports de convenance ou de disconvenance réelle et normale. Elles s’associent par un lien tout nouveau et seulement en tant qu’elles sont capables d’être des justifications suffisantes de l’expansion interne. Remarquons le caractère particulier du vocabulaire des mystiques : les mots qu’ils emploient ont une signification essentiellement sentimentale, vague et intense. Grâce à certaines habitudes de pensée, à une éducation religieuse très déterminée qu’il a acceptée sans résistance, parce qu’elle satisfaisait à ses besoins latents, le sujet trouve dans son contenu mental des séries de représentations préparées d’avance : un dogme, des croyances qui ont ce caractère presque héréditaire de justifier l’expansion des hommes de sa race. De là vient que les extatiques ont tous été, jusqu’à présent, des croyants, au sens religieux du mot. Mais il serait intéressant d’examiner quelles pourraient être les pensées d'un individu dépourvu de toute culture religieuse, et extatique par tempérament. Nous ne doutons pas que son état affectif ne trouvât une justification excellente, une sorte de religion personnelle toute de charité et d’amour, et exactement proportionnée aux capacités intellectuelles du sujet. Tant que l’organisme humain restera ce qu’il est aujourd’hui, tant qu’il conservera son aptitude à être ému, dans son ensemble, il y aura des extatiques qui s’anéantiront en Dieu.
Nous ne sommes encore ici qu’à la période initiale de la psychose extatique. La pensée, bien que très diminuée persiste- et elle n’a pas un caractère d’anomalie et d'incohérence très évident; c’est, si l’on veut « l’état de grâce ». Le sujet comprend toutes choses à la clarté de la lumière intérieure. Les idées ne s’associent plus entre elles par
l’extase .
leurs liens rationnels, mais il ne s’en rend pas compte, car il est incapable de critiquer sa pensée. De là cette illusion des clartés qui sont réservées à ceux qui aiment. De là cette conception mystique, et en un sens très juste, que l’amour résout les antinomies. En effet ce qui serait antinomique pour un individu normal ne peut pas l’être pour l’extatique. Le sentiment de joie qu’il éprouve lui donne l'illusion qu’il a trouvé la vérité supérieure et satisfaisante qui unifie et concilie toutes les vérités contradictoires et inquiétantes pour tout autre que pour lui. Nous entrons ici dans l’anomalie véritable. La psychose suivant son cours, nous allons voir la pensée se raréfier de plus en plus jusqu’à disparaître totalement.
Le sujet ne s’en rendra pas compte, il aura au contraire le sentiment croissant qu’il approche de la vérité absolue, jusqu’à l’instant où, toute pensée s’étant évanouie, il atteindra et possédera cette vérité.
Nous avons tous, en dormant, rêvé que nous prononcions un mot spirituel et qui nous faisait rire. Nous nous réveillons tout à coup... la phrase, le mot est encore sur nos lèvres... c’est un non-sens. Ce fait, assez fréquent dans le sommeil, se produit souvent dans la vie normale à un moindre degré, comme nous le verrons plus loin. Dans l’extase, il est pousse à l’extrême. Plus l’état affectif est intense, plus il se «justifie» aisément, moins la cohérence réelle des idées importe. En effet, il se produit ce double fait, que, d’une part, les liens habituels des idées se relâchent par suite de la suppression des inhibitions et de l’exagération des tendances expansives, et que, d’autre part, la satisfaction du sujet augmente en même temps. C’est ce qui explique que tous les extatiques croient avoir trouvé la solution des problèmes dont s’inquiète la pensée des hommes et qu’aucun n’ait pu en communiquer la formule d’une façon qui calmerait tous les doutes. En réalité, ces solutions absolues, précises, n’existent ni
pour les extatiques, ni pour personne. Elle ne peuvent pas exister. Les représentations mentales, les associations d’idées de l’extatique ne sont qu’une synthèse vague d’éléments de conscience empruntés à son contenu mental et non ailleurs. Selon l’étendue et la portée de son intelligence, sa contemplation a un caractère plus ou moins noble, et voilà tout i.
L’extase ne fait donc que grouper des éléments de conscience possédés par le sujet dans un ordre nouveau et qui tend de plus en plus à faire place à l’état purement affectif. Si l’extase conduit à la vérité et à l’absolu, c’est à une vérité et à un absolu qui n’ont rien à voir avec la pensée, et qui sont par conséquent incommunicables.
Les théologiens insistent sur ce que le Paradis n’est pas un lieu, mais un « état ». Ceux qui y ont été ravis ne l’ont pas décrit2, parce qu’il n’existait pas pour les yeux de leur pensée, mais ils se sont tous entendu pour déclarer qu’ils avaient éprouvé, pendant des instants dont ils ne pouvaient pas apprécier la durée, un sentiment de béatitude infinie.
Bien des formules mystiques : « Mon Dieu est en moi et je suis en lui », « le Paradis est au dedans de vous » ne font qu’exprimer cet envahissement de la conscience par l’état affectif intense. Ainsi s’explique que l’objet de l’amour se confonde avec l’amour même, avec le sujet. En somme, l’absolu a très souvent été senti, mais jamais il n’a été pensé. Et cela se comprend. Une représentation, une pensée quelconque exclut nécessairement toutes les autres, elle explique la formation d’une synthèse d’élé-
1. On peut faire la même remarque à propos de l’ivresse de l’alcool,, du haschich, de la morphine, etc. On sait combien ces rêves des intoxiqués sont froids et pour celui à qui ils sont rapportés et pour le sujet lui-même, lorsqu’ils n’ont plus le support affectif produit par l’excitation interne.
2. Les descriptions résultant d’hallucinations sensorielles ont, comme nous l’avons dit, une autre origine que l’extase.
l’extase
ments de conscience déterminée, localisée, et par conséquent relative. De plus, ces éléments de conscience défilent successivement et non simultanément dans la conscience. Voilà pourquoi l’absolu ne peut être pensé ; mais il peut être senti. Il y a un absolu du sentiment. Il est très probable que les conceptions très anciennes du Paradis et de l’Enfer ont leur origine dans l’extase suraiguë et dans la stupeur mélancolique : L’extase n’est que l’absorption de la conscience dans le non-moi par l’amour sans bornes. Le Paradis ne promet rien autre chose aux croyants pendant toute l’éternité. Ils seront en Dieu même, ils se confondront avec lui ; la mélancolie stupide, c’est la privation de toute tendance affective, de tout amour, le sentiment douloureux de l’indigence absolue de l’être. Qu’est-ce autre chose que cette peine du dam qui menace les réprouvés ? Ils seront éternellement privés de Dieu.
Les religions se sonl approprié jusqu’ici la forme extrême de la vie consciente que nous venons .d’examiner ; sur ce fonds inépuisable du sentiment, au fur et à mesure des siècles, il s’est brodé, pour ainsi dire, de la pensée, des tableaux, des représentations mentales définies, dont les éléments n’ont pu être empruntés qu’au monde extérieur. Les dogmes, les vérités et les prescriptions théologiques, au moins en ce qu’elles ont de mystique, ne sont peut-être que la série successive et éminemment variable des adaptations de la psychose extatique des milieux changeants. La justification de cet état affectif, l’élimination de toutes les associations notoirement incohérentes, le groupement en doctrine de celles qui paraissent acceptables pour la généralité des esprits, voilà, semble-t-il, le fait essentiel et permanent au-dessous de formes variables.
Ces justifications sont passagères, elles changent au jour le jour, car le contenu de la pensée se renouvelle et
s’accroît sans cesse. Aussi certains dogmes trop précis sont débordés. Ils ne peuvent plus contenir la totalité de nos associations d’idées possibles. De là vient qu’ils ne peuvent avoir de durée que tant qu’ils sont assez souples pour ne pas contredire trop nettement les justifications sans cesse renaissantes que veut se créer l’élan intérieur. Il faut donc bien distinguer les formes toujours passagères de notre pensée du sentiment qui les a créées et les recrée chaque jour. Cette vibration totale et confuse des forces vives de l’être, cet élan de l’âme pour se dépenser toute en un instant, voilà ce qui est essentiel et durable. Ceux qui l’éprouvent prennent directement conscience de l’absolu.
Quelle que soit la valeur de ces dernières considérations, il est cependant certain que l’extase est un envahissement de la conscience par un état affectif pur, résultant de l’exagération des tendances actives. A l’état extrême, toute pensée ayant disparu, le sentiment occupe seul la conscience sous la forme d’un état affectif intense, c’est la perception directe du non-moi.
C’est là la dernière des dissociations générales et simples du sentiment et de la pensée que la pathologie mentale offre à nos observations.
Les quatre psychoses que nous venons d’étudier ne sont pas, nous l’avons déjà dit, des troubles particuliers et, en un sens, localisées, de lame, mais plutôt des exagérations différentes des phénomènes essentiels de la vie consciente. Les dissociations qui les constituent existent à des degrés divers quoique souvent imperceptibles chez les individus normaux ; nous aurons plus loin l’occasion d’y revenir. Selon qu’elles s’écartent plus ou moins d’un étiage purement arbitraire, on décide qu’elles sont ou non
l’extase
des maladies. Ici elles vont jusqu’à la rupture totale de l’équilibre mental.
Considérées isolément, elles sont, pour ainsi dire, symétriques et fournissent séparément tous les éléments de la vie consciente. Dans la manie, les éléments de la connaissance du monde extérieur, dans l’hypocondrie, les éléments de la notion de notre moi corporel sont peu à peu dissociés jusqu’à la sensation ou l’image simple. C’est donc l’exagération morbide de la pensée. Dans la mélancolie et l’extase, au contraire, le sentiment s’exagère jusqu’à devenir absolu. De là l’aspect anormal que prend la vie consciente dans chacune des psychoses, lorsque tel ou tel des éléments essentiels qui, réunis en proportions définies et bien équilibrées, constituent la pensée normale, est privé de ses contrepoids.
Il nous reste maintenant à faire une sorte de contreépreuve des constatations précédentes.
Nous avons noté dans les quatre psychoses un rapport quantitatif (au sens large) constant entre le sentiment et la pensée, en sorte que lorsque l’une de ces deux formes opposées de la vie consciente s’exagère, l’autre diminue.
Il nous reste maintenant à rechercher si les variations successives ou mieux qualitatives de ces troubles du sentiment concordent toujours avec des variations de la pensée, et quelle est l’origine véritable de ces troubles à double aspect. Ce nous sera un indice de plus qui pourra nous amener à une connaissance plus précise des rapports qui unissent entre eux ces différents éléments constitutifs de la vie consciente que nous venons de considérer à l’état isolé.