LE DÉLIRE CHRONIQUE A ÉVOLUTION SYSTÉMATIQUE
Le délire chronique à évolution systématique. — Quatre périodes toujours identiques dans leur succession. — I. Période d’inquiélude. — Premiers essais d’une systématisation nouvelle des idées. — II. Période de persécution. — Envahissement de l’éclosion et de rhallucinalion. Systématisation d’un délire complet ou «justification » appropriée à l’état affectif. — Lajustitication chez l’individu normal. — Toute émotion crée un délire. — 111. Période ambitieuse. — Formation immédiate ou graduelle d'un délire nouveau — IV. Démence.
L’état affectif est l’agent sous-jacent dp l’association des idées.
A part le cas que nous avons mis en réserve, où nous avons constaté chez un maniaque l’apparition d’une association d’idées bien déiinie existant avec une émotion également définie, nous n’avons étudié jusqu’ici que des altérations de l’ensemble de la pensée. Dans les psychoses que nous venons d’examiner, l’état affectif ne change pas de nature, et le trouble de la pensée reste semblable à luiméme pendant toute la durée de l’accès. Nous aurons de nouvelles raisons de croire que c’est clans le sentiment qu’il faut chercher la cause profonde de l’association des idées, si nous pouvons trouver un cas où une succession toujours identique d’états affectifs1 différents se transcrive
1. Nous employons ici le mot « affectif », en étendant un peu le sens que nous lui avons donné dans le chapitre précédent. Il ne s’agit pas encore ici d’émotions bien définies, mais d’un fait intermédiaire entre l’état affectif absolument vague et l’émotion distincte.
LE DÉLIRE CHRONIQUE
dans la pensée par des changements corrélatifs dans le mode de groupement des éléments de conscience . Le délire chronique à évolution systématique, tel qu’il a été décrit et classé par M. Magnan, nous fournit un exemple aussi évident que possible de ce fait que nous soupçonnions.
« Les principaux caractères du délire chronique à évolution systématique, sont : sa longue durée, qui peut atteindre cinquante ans et même davantage, sa marche méthodique, régulière et progressive, coupée par quatre étapes, nettement dessinées ; son évolution constante avec un délire systématisé pour la deuxième et la troisième périodes. »
« La première période, ou période d’incubation, est caractérisée par des interprétations délirantés, des illusions et V inquiétude constante et progressive du malade. Dans la seconde période, ou période de 'persécution , les phénomènes principaux sont représentés par des hallucinations pénibles, surtout auditives, des troubles de la sensibilité générale et des idées de persécution. La troisième période, ou période ambitieuse , présente des hallucinations à caractère ambitieux, des troubles de sensibilité générale et des idées ambitieuses. La quatrième et dernière période est caractérisée par la déchéance de l’intelligence. C’est la période de démence. »
« Ces périodes se succèdent irrévocablement de la même manière L »
Nous empruntons donc l’observation suivante à M. Magnan :
u Madame H. F. L... couturière , est âgée de quarantetrois ans . Élevée au village , elle est allée dans son enfance à V école, ou elle se montrait docile et apprenait facilement. De très bonne heure , elle s'occupe des soins du
1. Cf. Magnan. Progrès médical , nos 28, 36, 37, 49, 50 (1889); 7, 22 et 28 (1890). — Paul Garnier, Des idées de grandeur dans le délire des 'persécutions. Paris, Delahaye, 1877.
ménage , et elle apprend en même temps la couture. Pendant les veillées on se réunissait pour coudre et filer dans une grande cuisine et des histoires de revenants dé frayaient habituellement la conversation.
« Elle se marie en novembre 1865, et vient peu de temps après habiter Paris. Du reste , rien de particulier n est à signaler jusqu en 1878.. »
Nous avons donc affaire ici à un sujet dont l’esprit est sain et sans tares héréditaires. On a remarqué, du reste, que les dégénérés, avec leur équilibre mental toujours instable, et leurs troubles conscienls de tout genre, offraient un milieu très défavorable à l’évolution lente et régulière du délire chronique. C’est un fait d’observation que ce mal attaque presque toujours des consciences jusque-là restées saines.
« A ce moment, elle devient par intervalles triste , inquiète , irritable ; elle s'isole, elle mange mal . Puis elle reprend son travail et s'occupe régulièrement de sa couture et de son intérieur, mais cependant elle est soupçonneuse et montre une froideur inusitée pour les personnes qu elle connaît et vis-à-vis desquelles elle avait jusque-là été très bienveillante . »
Nous entrons dans la première période, ou période d' inquiétude . Le trouble affectif qui n’apparaît nettement que dans la période suivante commence à se dessiner; la malade mange de moins bon appétit, elle est préoccupée, elle éprouve un malaise 'vague, dont elle n’a pas encore trouvé la cause extérieure; elle est irritable, c’est-à-dire que l’équilibre entre les tendances actives et inhibitrices commence à faiblir.
Nous allons voir le trouble organique vague (affectif) croître, se transcrire peu à peu dans la pensée, et la réorganiser entièrement, d’une façon toute nouvelle.
Ce malaise a un caractère moral, car son siège physique n’est pas reconnu et localisé sur le sujet, mais
LE DÉLIRE CHRONIQUE
il n’a pas encore de causes objectives clairement saisies. La suite de l’observation nous montrera comment tout un système de causes objectives, qui, en réalité, n’existent pas, se créent peu à peu dans la pensée de la malade.
Il semble qu’il y ait une contradiction dans les termes que nous venons d’employer : nous avons dit que le malaise a un caractère moral et nous avons affirmé, d’autre part, que son siège est organique.
C’est qu’il faut faire attention que la douleur physique est essentiellement de même nature que la douleur morale, et qu’elles se distinguent seulement en ce que la première est localisée en un point plus ou moins précis du corps, au lieu que la seconde n’est susceptible d’aucune localisation de ce genre. Il en est de même des plaisirs moraux. Cette théorie, qui a été soutenue par M. Ribot1, et que M. Beaunis2 3 a entrevue en même temps, n’avait pas été jusque-là émise d’une façon explicite. Hartmann, dans sa Philosophie de l’Inconscient* , avait bien ramené à l’unité tout le groupe des douleurs morales d’une part et tout le groupe des douleurs physiques d’autre part, mais il n’avait pas été plus loin.
On peut aujourd’hui identifier les douleurs de tout genre. Les unes et les autres, en effet,, s’accompagnent de troubles physiques de la circulation, de la respiration de la nutrition; les unes et les autres peuvent être calmées par les mêmes agents: le chloral, l’opium, la morphine, les toniques, les douches, etc.; enfin, à considérer lesfaits de près, il est impossible d’établir de distinction bien nette entre les deux groupes. Beaucoup de troubles, en effet, surtout lorsqu’ils sont gastriques, intestinaux, cardiaques ou hépatiques, ont un caractère physique ou moral très douteux.
1. Leçon sur la douleur morale, Collège de France, le 27 déc. 1888.