‹ Le sentiment et la penséeChapitre 24 sur 119 · Cf. Meynert. Psychiatrie · texte numérisé non relu

Cf. Meynert. Psychiatrie

LE DÉLIRE CHRONIQUE

aussitôt , car elle ri aperçoit personne en regardant par la fenêtre ou sur le palier de l’escalier . Elle s'irrite lorsque son mari , cherchant à la calmer , lui affirme que tout cela est imaginaire . Elle reprend: « Mais tu ri entends donc pas? On dit que je me conduis mal, on ni appelle Vénus, Eve , on me traîne dans la boue ».

Nous entrons dans la période de persécution. Les troubles organiques ont continué et se sont accentués, la malade en éprouve un malaise de plus en plus pénible, c’est cet état affectif qui sera le fond sur lequel vont germer et croître les conceptions délirantes. Il est hors de doute que l’état organique est anormal (mauvaise nutrition, irritabilité...). Voyons comment cet état organique qui est conscient sous forme d’état affectif, de malaise moral, va étendre peu à peu ses ravages dans l’association des idées. Cela nous sera un nouvel indice des rapports qui existent entre le sentiment et la pensée.

Lorsque, dans la vie courante, on éprouve une inquiétude quelconque, un malaise moral plus ou moins défini, on lui cherche des causes extérieures et on n’imagine même pas qu’elles puissent manquer. Lorsque ces causes n’existent pas, par exemple dans une de ces crises de dépression passagère, que tout le monde éprouve à quelque degré, l’esprit invente des causes qui ont pour lui le caractère d’être réelles, objectives: l’illusion est absolue. Le fidèle lui-même qui se trouve dans la langueur croit fermement que Dieu a voulu lui retirer sa grâce. Notre imagination fournit d’elle-même et sans effort des « justifications » abondantes à tous les malaises de notre sentiment. C’est là une habitude invétérée de la pensée, une application immédiate de cette loi de groupement par synthèse des éléments de conscience que nous tâchons de reconnaître.

Si, par exemple, nous éprouvons l’émotion appelée la

peur qui traduit consciemment un ensemble de troubles physiologiques définis (ralentissement, puis accélération du rythme cardiaque, constriction intestinale, phénomènes d’irrigation vasculaire, sueur, tremblement, etc.) *, cette émotion a Une cause objective. Elle est provoquée en nous par une impression extérieure qui a un accompagnement physiologique plus ou moins complexe de mouvements à l’état naissant. Ce sont ces mouvements à l’état naissant, corrélatifs à l'impression consciente primitive, qui se continuent en nous (en vertu d’associations motrices héréditaires ou acquises) par l’ensemble de mouvemenls organiques beaucoup plus considérable qui constitue la condition physique du fait conscient appelé ,1a peur. Cet état est en même temps douloureux à cause du trouble organique général résultant, comme nous l’avons dit, de nombreux phénomènes d’inhibition ; mais son caractère douloureux n’est qu’accessoire et il n’importe pas d’en tenir compte ici.

On voit donc que c’est une erreur de prétendre, comme on y tend généralement, que les troubles physiques qui accompagnent une émotion sont V effet de cette émotion.

L'émotion et les troubles physiques ne sont que les deux aspects, dans l’ordre conscient et dans l’ordre moteur, du même fait. Ce n’est pas parce que l’on a peur que les membres tremblent, que le cœur s’arrête un instant pour battre* plus fort. Les deux séries de faits sont parallèles et ne communiquent pas davantage ici que dans tous les autres cas. Supposons maintenant que les manifestations organiques de la peur se produisent en vertu de causes tout internes, par suite de certains troubles nerveux, par exemple; le sujet aura peur.

Il sera alors invinciblement porté à croire que quelque

1. Mosso , La Peur. Claude Bernard, La Science experimentale. Physiologie du cœur. Ch. Richet, La Peur. Revue des Deux-Mondes, 1886, t. LXXVI.

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chose d’effrayant se passe ou va se passer. Des faits indifférents prendront pour lai un caractère menaçant. Son imagination ne tardera pas à lui fournir des sujets précis de crainte. Si tout- est rassurant autour de lui, il se sentira menacé, opprimé par un agent invisible et redoutable. Il s’attendra à des catastrophes prochaines... Les pressentiments, sur la nature et la valeur desquels on a tant discuté, n’ont pas d’autre explication. En l’absence de tout fait réel qui justifie une émotion d’origine purement interne, nous lui attribuons des causes encore invérifiables mais qui se révéleront dans l’avenir. En un mot, notre pensée nous présente des « justifications » plus ou moins nettes. Et ces images, réunies en synthèse par l’émotion, sont rejetées dans l’avenir parce que les perceptions présentes agissent, selon l’expression de M. Taine, comme « réducteurs antagonistes1 ».

Le plus souvent cependant, l’émotion spontanée se trouve des justifications dans le présent. Ce fait, qui est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit dans la vie normale, se présente dans le rêve avec un caractère particulier d’évidence et de simplicité. Sous l’influence d’un trouble interne quelconque, digestif ou cardiaque, par exemple, apparaissent des visions terrifiantes. Les réducteurs antagonistes, c’est-à-dire les perceptions actuelles contrariant les synthèses mentales que l’émotion tend à former ayant disparu, ces visions terrifiantes apparaissent comme présentes. Quelquefois, du reste, elles n’ont pas, par elles-mêmes, ce caractère effrayant. A l’état de veille elles seraient indifférentes ou à peu près ; elles ne prennent leur aspect inquiétant que parce qu’elles se présentent à l’esprit en même temps que le malaise organique. Il est des gens qui, éveillés, n’ont jamais eu peur, et qui ont peur en rêve. Un de nos amis, ancien officier, nous

1. Taine. L'Intelligence , partie n, vol. I, ch. 2, p. 34, sq.

racontait qu’il n’avait jamais, en marchant à l’ennemi, ressenti de peur véritable. Encore aujourd’hui il lui arrive quelquefois de rêver avec terreur qu’il est à la bataille... Cela prouve bien que la pensée ne peut justifier nos émotions qu’avec les éléments dont elle dispose, et que les représentations mentales sont quelque chose de tout différent des sentiments qui les associent. Il arrive aussi parfois, en rêve, que les images sont assez exactement adaptées à l’émotion. 11 semble que le degré d’appropriation varie suivant que le sommeil est plus ou moins profond. La question est intéressante et vaut la peine d’être étudiée ; mais elle relèverait d'une étude psychologique du sommeil qui ne nous est pas imposée par notro sujet. Le seul fait qu’il nous faille retenir, c’est que le trouble interne, conscient sous forme d’émotion, se transcrit dans la pensée, et qu’il tend, souvent dans le sommeil et toujours à l’état de veille, à se justifier par des synthèses d’images ou d’idées associées appropriées.

Notre délirante chronique nous offre un exemple exagéré de ce fait. Il régit toute son existence mentale. L’état affectif d’origine interne qui ne serait que passager chez un sujet sain devient chez elle constant et s’étend sur une période qui peut atteindre plusieurs années. Il produit, en conséquence, une réorganisation de tout le contenu mental conscient. On assiste pour ainsi dire, jour par jour à la formation lente d’un délire qui n’est que la justification de plus en plus nette de l’état affectif.

Nous devons insister sur les hallucinations de l’ouïe qui sont un caractère constant de la deuxième période. Elles se produisent rarement d’emblée et sont presque toujours précédées d’illusions. Lorsqu’elles se produisent d’emblée, c’est que l’évolution du délire chronique n’est pas absolument progressive ; or, nous étudions ici la marche de la maladie d’après un exemple, choisi à dessein, de délire

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chronique aussi classique que possible ; nous ne devons donc pas avoir égard ici aux irrégularités qui se produisent dans certains cas.

On sait que l’illusion se distingue de l’hallucination en ce que l’hallucination est un phénomène de représentation spontané au lieu que l’illusion a toujours une excitation extérieure pour cause.

Le groupement des images associées qui transforment la sensation provoquée par cette excitation extérieure en une perception étant anormal et exagéré, l’illusion se produit1. Un bruit, par exemple, est perçu comme une phrase; une ombre semble un personnage réel... En somme, il n’y a qu’une différence de degré, non de nature entre l’illusion et la perception proprement dite. Quelques traits noirs tracés par un dessinateur habile semblent un paysage où l’on distingue des arbres, des maisons, des montagnes. C’est peut-être un des caractères principaux de l’art d’é voquer un maximum d’images associées par un minimum d’excitations réelles heureusement choisies. En tout cas, dans notre exemple, la part contributive de l’imagination est très considérable. Elle résulte d’une longue série d’expériences qui ont appris à grouper peu à peu autour de cette légère impression tout un ensemble de représentations associées. Cependant nous donnons à ce fait et à tous ceux de ce genre le nom de perceptions, en réservant celui d’illusion pour les cas où le phénomène prend un caractère disproportionné et anormal.

Or le délirant chronique est tout prêt aux illusions, car il cherche partout, sans s’en rendre compte, un point d’appui extérieur et réel pour son inquiétude. Jusqu’ici, notre malade s’était contentée d’interpréter à sa défaveur les actes et les allures des personnes de son entourage,

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