Cf. chap . in, p
LE DÉLIRE CHRONIQUE
Cependant notre malade ne voit personne lui parler. Les voix viennent donc du dehors, puisqu’elle est seule. . . Elle regarde sur le palier de l’escalier et ne voit personne. Alors elle s’imagine que ses ennemis se cachent pour la tourmenter impunément. Nous voyons le délire se former pièce à pièce, tirant logiquement de chaque fait les interprétations les plus défavorables et se créant lentement un système.
Jusqu’ici la localisation objective du mal n’est pas encore bien précise. Mme H. F. L... sent bien qu’on lui en veut, mais elle n’accuse encore personne. Les ennemis sont anonymes. Attendons un peu.
Mais il faut auparavant faire un rapprochement entre ce mondé mystérieux, invisible et ennemi qui entoure le délirant chronique et certaines croyances qui ont alimenté les inquiétudes du passé. Les démons, les revenants, toutes les puissances jalouses et malveillantes qui ont si longtemps troublé la paix des hommes par leurs insinuations, leurs menaces, leur haine occulte, ont peut-être une histoire assez simple. Il a pu suffire que quelques délirants chroniques persécutés aient affirmé leur existence pour que le vulgaire, ignorant de toute pathologie mentale, l’ait acceptée. Cela « justifiait » si nettement les inquiétudes sans causes apparentes, les malechances inexplicables.
Il n’y a pas longtemps que les délirants chroniques persécutés, surtout à cette période naissante du délire, sont considérés comme des malades. Jadis ils passaient pour des individus sains, ils vivaient en liberté, ils racontaient leurs illusions et leur délire avec obstination, et parfois, lorsqu’ils étaient intelligents, avec une logique irrésistible.
Il serait instructif d’étudier à travers les croyances religieuses du passé, l’histoire des « justifications » successives que s’est créé cet état affectif anormal, en la
comparant avec l’évolution du meme état affectif chez l’individu. On trouverait ainsi la genèse de bien des conceptions autrement inexplicables1 2.
Les jésuites lui en veulent , on l'a vouée au diable , on lui fait des tours de sorcellerie , Elle raconte qu'ayant déposé dans F armoire une image de piété quon avait donnée à sa fille, elle l'a entendue pousser un cri plaintif ', comme un animal; pins cette image a frappé de petits coups ' retentissant sur son cœur et agissant sur sa fille , qui s'est mise à tousser; elle saisit l'image, la déchire et la jette par la fenêtre; aussitôt le gaz s'éteint dans la rue , des sifflets répétés de chemin de fer se font entendre ; elle redoute une catastrophe, elle croit que toutes les lumières des gares vont s éteindre, que des trains vont se heurter et qu elle sera cause de grands malheurs. Elle frotte des allumettes qui ne prennent pas feu , elle se recommande au Saint-Esprit, l'étincelle jaillit, f allumette s enflamme et les sifflets d'alarme s'arrêtent.
Los interprétations s’organisent, le délire prend corps; l’ennemi n’est plus « on », ce sont « les jésuites* ». Leur malveillance occulte poursuit la malade. Ce sont eux qui empêchent les allumettes de s’enflammer et si elles finissent par prendre feu, ce n’est pas parce qu’elles sont de bonne qualité, mais parce que le Saint-Esprit intervient. Nous voyons le mal envahir peu à peu toute la pensée du sujet. Bientôt il n’y aura plus une idée qui conserve sa valeur propre. Elles viendront toutes se cristalliser autour des conceptions délirantes antérieures. Le fait le plus indifférent : un coup de sifflet, un bec de gaz qui s’éteint, une allumette qui tarde h s’enflammer sera une
1. Il v a aussi des persécutés dégénérés. Leur délire a une forme bien plus instable et d’un aspect assez différent. Cependant il faudrait jusqu’à un certain point leur appliquer ce que nous disons ici des délirants chroniques.
2. La malade utilise ici certains préjugés populaires plus ou moins justifiés; elle leur redonne une force nouvelle.
LE DÉLIRE CHRONIQUE
persécution nouvelle. Toute la pensée s'emploiera à interpréter les plus menus incidents, à les relier entre eux, à les expliquer les uns par les autres : ils seront le point de départ de longues méditations inquiètes. Les hallucinations de même. Les anciennes associations d’idées se dissocieront, leurs éléments seront employés à en former de nouvelles, et ces associations s’organiseront en un système nouveau, bien défini, en une synthèse d’un genre à part, lentement créée par l’état affectif anormal. Il arrivera un moment où cette synthèse absorbera sans résistance tous les éléments de conscience disponibles.
En même temps les émotions définies cèdent la place à l’état affectif envahissant; les sentiments moraux, la charité, la sympathie, les tendances intellectuelles supérieures disparaissent. La pensée ne présente plus que des tableaux hostiles. La malade est le centre unique vers lequel convergent toutes les persécutions concevables. Il n’y a plus de place pour une idée, une représentation qui ait sa valeur affective ou émotive propre et qui ne soit pas une « justification » plus ou moins absurde de l’angoisse maladive.
N'est-ce pas par un mécanisme semblable que s’organisent dans les âmes saines certaines synthèses d’idées qui ont presque tous les caractères d’un véritable délire ?
Othello aime Desdémone; il est sauvage et naturellement porté à l’inquiétude jalouse. C’est là pour lui une affaire de tempérament, lago jette dans sa pensée un ferment de jalousie, un soupçon qui a quelque apparence d’être fondé. L’inquiétude latente du Maure s’en empare. Autour de ce centre va se former rapidement et sûrement tout un système. Les moindres faits deviennent des preuves.
Un mot que prononce innocemment Desdémone, un geste qu’elle fait sans y prendre garde, une phrase dite à voix basse, un sourire imprévu sur ses lèvres, tout est
prétexte pour le malaise grandissant d’Othello. Ce sont là des illusions qui ne diffèrent qu’en degré de celles du délirant chronique. Peu à peu un véritable système se forme; les associations d’idées ne correspondent plus à rien de réel, elles ne sont plus adaptées aux faits extérieurs. C’est, un délire aussi, qui aboutit à un crime absurde. Chez Othello, comme chez notre délirante chronique, c’est dans les profondeurs organiques que le mal a pris sa source c’est de là qu’il est remonté pour envahir la pensée.
Le mécanisme qu'un ingénieux romancier1 a décrit sous le nom de « cristallisation » est le même travail de systématisation produit cette fois par l’amour 2. Ici encore la cause interne et profonde se crée des interprétations qui prennent les caractères d’un délire. C’est à bon droit qu'on a comparé l'amour à une folie passagère. Au surplus ce qui se produit dans l’amour n’est qu’une exagération d’un fait général et constant. Toute émotion se crée son système. Mais chez l’individu sain cette synthèse des éléments de la pensée est presque toujours de brève durée.
Dans l'amour notamment, le délire est ordinairement court. U correspond à une des formes les plus essentielles de l’activité organique, à une tendance fondamentale et qui doit avoir sa place dans la vie. Les justifications qu’il se crée, bien que plus ou moins anormales et incohérentes, font partie d’une existence mentale complète; de plus elles n’ont de durée qu’autant que persiste la cause qui les crée. Elles sont remplacées par d’autres « justilications » d’autres émotions... Il est de l’essence de l’homme que les tendances qu’il renferme veuillent vivre et que sa pensée en soit constamment troublée. Personne