Stendhal. De l'Amour
2. On retrouvera le développement de cette vue dans la deuxième partie de cette étude (2e partie, ch. n).
LE DELIRE CHRONIQUE
ne considère comme anormaux ces délires plus ou moins fugitifs, parce qu’ils correspondent à certaines émotions définies et nécessaires. Chez le délirant chronique, au contraire, l’état affectif est anormal. Parce qu’il est anormal, les « justifications » qu’il se crée, bien que fort bien appropriées, ont pour nous un caractère d’absurdité. Ce n’est pas une émotion précise et passagère qui joue son rôle utile' dans la vie consciente et qui oriente la pensée et l’activité vers un but défini ; c’est un malaise vague, inconnu, qui s’installe lentement et dont la durée fait la force. Toute la pensée y sombre peu à peu. Il arrive un instant où les associations d’idées ne correspondent plus à celles qui sont généralement admises comme reproduisant l’ordre habituel des faits, ou comme constituant des justifications définies d’émotions définies et communes à tous les hommes. On dit alors que l’individu est fou. On voit combien la ligne de démarcation entre la santé de l’esprit et la folie est indécise et arbitraire. Toute vie est une série de délires systématisés plus ou moins légers et durables.
Peu à peu empruntant au milieu parisien où elle vit depuis plusieurs années les idées de progrès que réveillent les inventions modernes , elle attribue au téléphone les injures qu'elle entend. On répète aussi par téléphone tout ce qu elle pense , idée par idée, on l'électrise , on lui envoie des odeurs de soufre et de brûlé. Sous l'influence de ces idées délirantes , elle refuse souvent de sortir , elle quitte son travail. Elle se lève parfois la nuit et jette par la fenêtre de l'eau sur ses ennemis imaginaires . Un jour , exaspérée par les insultes , elle se précipite dans l'escalier avec un manche à balai et frappe sur le dos du propriétaire, sur des locataires et sur le concierge qui accouraient. D'autres fois, armée d'un couperet , elle menace ses voisins.
Le délire s’est donc étendu jusqu’à des faits qui semblaient devoir y échapper. « On répète tout ce qu’elle
pense idée par idée ». Cette objectivation de la parole intérieure, afin de la faire entrer de force pour ainsi dire dans le système, est un fait très frappant1.
Pour rendre compte de son exaspération continue, la malade imagine d’autres persécutions bizarres : « On téléphone ses pensées, on l’électrise... » Les hallucinations pénibles ont gagné l’odorat, le goût, le sens tactile, le sens musculaire. Nous avons expliqué l’apparition des hallucinations auditives, celles des autres sens s’interprètent de la même manière. La moindre sensation est un prétexte pour une illusion, et l’hallucination se développe ensuite spontanément. C’est ainsi que sous l’influence de troubles d’origine interne s’élaborent les explications les plus compliquées. En général les découvertes récentes de la science, celles qui ont pour le vulgaire un caractère incompréhensible, sont mises à contribution. Du reste quel que soit le degré de culture du malade, le caractère mystérieux et inquiétant de son mal provoquera toujours des incursions de sa pensée en dehors du domaine des connaissances positives. Le sentiment étrange qu’il éprouve doit avoir une justification étrange. Ici comme toujours l’association des idées doit reproduire le caractère de l’état affectif qu’elle justifie. Certains malades créent des mots nouveaux pour définir ces impressions nouvelles. L’un est « hypnotisé par l’ouïe » ; un autre « temporalisé » ; on lui envoie des « glyades de strychnine ».Une malade nous disait : « C’est l’école laïque qui me travaille d’électricité. » C’est un fait presque constant dans le délire chronique que ces combinaisons verbales qui n’ont de sens que pour le malade. Il assemble des syllabes dans un ordre nouveau comme il associe ses idées dans un nouvel ordre. Les deux faits ont la même explication. Parfois les alliances
1. Une malade nous disait : « J'entends de bonnes et de mauvaises voix... les bonnes m’avertissent qu’on me fait du mal. »
LE DÉLIRE CHRONIQUE
de mots sont ingénieuses, les interprétations de même : la photographie, l’électricité et ses applications, les sciences nouvelles sont de plus en plus utilisées. Jadis, comme le fait remarquer M. Magnan , les persécutés étaient possédés, ensorcelés, damnés... Au fur et à mesure que le sentiment du mystère, au lieu de se satisfaire par des croyances religieuses, s’installe dans le domaine scientifique, les formes anciennes du délire disparaissent pour faire place à d’autres.
Nous pouvons maintenant considérer le délire comme complet, l’état affectif a réassocié les idées du malade et il s’est créé un système. Toutes les pensées sans exception y trouvent place, toutes sont des « justifications » de l’état affectif sous-jacent. Toutes les associations d’idées anciennes ont été réorganisées, étroitement coordonnées, afin de traduire l’état affectif en termes de la vie représentative, c’est-à-dire par de la pensée. C’est ainsi que l’état affectif prend peu à peu contact avec le monde extérieur, et en orientant la pensée dans une direction nouvelle, oriente ainsi l’activité du sujet dans un sens nouveau.
C’est à ce moment, lorsque le système est complet, que le persécuté peut devenir dangereux. Les représentations mentales passent à l’acte. M. Paul Garnier 1 a très nettement défini les transcriptions du délire dans l’activité du malade. Il les réduit à trois principales depuis le début de l’accès : 1° le persécuté fuit; 2° il se défend; 3° il attaque. Les deux premières phases s’expliquent d’ellesmêmes; la troisième doit être interprétée. Le passage à l’acte indique que le mal a envahi les parties profondes, qu’il a étendu ses prises jusqu’aux tendances les plus stables, jusqu’aux inhibitions les plus fortement établies et qu’il se les assimile peu à peu en dépit des habitudes et des résistances intimes du sujet. A ce moment les ten- 1. Ouvrage cité.
dances morales et sociales ont complètement disparu. Elles ne se satisfont même plus par les formes banales de l’activité et de l’inhibition journalière. De là les tentations criminelles des délirants chroniques et leur irresponsabilité.
Nous avons vu l’état affectif, l’inquiétude et l’irritabilité du délirant chronique se transcrire dans sa pensée, et l’association des idées s’orienter tout entière en vue de les « justifier ». Mais cet état affectif doit fatalement être remplacé par un autre. Si nous avons eu raison d’affirmer que c’était l’état affectif qui avait opéré les associations d’idées qui constituaient jusqu’ici le délire, ces associations d’idées doivent désormais changer de nature. Or, c’est ce que nous allons constater.
Le passage de la période de persécution à la période ambitieuse a donné lieu à de longues discussions entre les aliénistes *. M. F oville2 le décrit ainsi :
« Frappés du peu de rapport qui existe entre leur position bourgoise et la puissance dont leurs ennemis doivent disposer pour les atteindre en dépit de tout ; entre le rôle effacé qu’ils jouent dans le monde et les mobiles impérieux qui seuls peuvent expliquer l’acharnement avec lequel on les poursuit, quelques-uns de ces malades finissent par se demander si réellement ils sont aussi peu importants qu’ils le paraissent. Une nouvelle perspective s’ouvre à leur esprit tourmenté: ce n’est plus la personnalité des autres, c’est leur propre personnalité qui se transforme à leurs yeux. Pour qu’on les traque comme on le fait, il faut, se disent-ils, que l’on ait intérêt à les perdre ; c’est qu’ils portent ombrage à quelque personnage riche et puissant; c’est qu’ils auraient droit eux-mêmes à une richesse, à une puissance dont ils sont frauduleusement dépouillés; c’est qu’ils appar-