Progrès médical , 1890, n
d'emblée l’idée ambitieuse ; 3° le passage des idées de persécution aux idées ambitieuses peut se faire enfin spontanément, sans qu’on puisse saisir comme cause déterminante, soit le raisonnement, soit une hallucination. Du jour au lendemain, le persécuté est devenu ambitieux... » Ce travail syllogistique qui accompagne le plus souvent le passage de la persécution à l’ambition n’est, à notre avis, que la forme apparente d’une transformation affective dont les causes sont bien plus profondes; et nous ne pouvons pas croire que ce soit par de simples associations d'idées que le délire se transforme ainsi. Sans doute le changement d'orientation de la pensée revêt parfois l'apparence d’un raisonnement; mais il n’en est pas toujours ainsi et l'invasion des conceptions ambitieuses se produit souvent indépendamment de tout travail logique de l'esprit, soit à la suite d’une hallucination, soit d’emblée et spontanément comme les observateurs l'ont remarqué. Que le malade cherche ensuite à s’expliquer à lui-même les transformations qu’il sent s’accomplir dans ses associations d’idées, rien de plus naturel; mais les raisonnements qui s’élaborent en ce cas sont l’effet et non la cause du changement d’aspect de la maladie. De plus, nous avons affaire à des sujets dont l’intelligence est déjà très affaiblie et dont la logique n’est qu’apparente. Comment tous les persécutés sans exception, par les simples démarches d’une logique très vicieuse, construiraient-ils à la même période de leur maladie un nouveau délire, toujours totalement différent du premier, et d'aspect semblable chez tous les malades, au lieu de s’enfermer de plus en plus dans les conceptions qu'ils ont été si longs à édifier en système? Nous ne devons donc voir dans leurs raisonnements que la « justification » d’un état affectif nouveau et c’est dans cet état affectif nouveau que nous devons chercher le véritable agent de la nouvelle réassociation des idées.
LE DÉLIRE CHRONIQUE
De même que l’inquiétude et le malaise persistants se sont peu à peu traduits dans la pensée par un système complet, un nouvel état affectif va amener un ensemble de conceptions nouvelles. Si nous pouvions connaître les lésions anatomiques du délire chronique, nous pourrions essayer de donner l’explication de cette succession constante de deux états affectifs de caractère opposé ; mais ces lésions sont inconnues ; elles ne se révèlent que par des troubles organiques (affectifs) réels mais assez dissimulés. Cependant elles existent puisque, fatalement, elles amènent peu à peu la démence et la morL
Il peut arriver, comme il a été dit plus haut, que la transition soit immédiate et que, du jour au lendemain, le persécuté devienne ambitieux. Si nous considérons avec quelle rapidité se produisent les modifications organiques et cœnesthésiques dans certaines affections, la folie intermittente par exemple, le fait semblera moins étonnant qu’il le paraît d’abord. Un intermittent dont la crise mélancolique dure plusieurs mois peut, en très peu d’heures, être transformé en un maniaque ou inversement; il peut de même revenir d’emblée à son état sain. L’hypnotisme nous montre aussi avec quelle facilité peut se modifier, en un instant, l’état organique. 11 n’est donc pas étonnant qu’un persécuté puisse devenir instantanément ambitieux. En ce cas, le délire nouveau se crée de toutes pièces. Il n’est plus question de syllogisme. Le contenu mental subit instantanément son remploi. Les conceptions ont alors un caractère particulier d’incohérence. Elles ne se relient pas à celles qui précédaient. Cette intelligence, déjà profondément désorganisée, est dans un complet désarroi, mais, malgré tout, les idées se combinent de façon à «justifier», pour le malade, l’état de satisfaction qui l'a envahi. Il peut se produire alors un changement de personnalité ; le malade s’attribue alors un autre nom et une autre condi-
lion sociale, en rapport avec son état affectif nouveau. M. Ribot a étudié le mécanisme des faits de ce genre 1 ; le délire chronique nous permet de remarquer, une fois de plus, combien 'les conceptions en apparence les plus abstraites sont, en réalité, intimement liées aux phénomènes affectifs de l’ordre le plus humble et n’en sont, si l’on peut dire, que le produit sublimé. Le plus souvent cependant, l’invasion des idées ambitieuses est lente et les idées de persécution restent quelque temps mélangées avec elles. Les hallucinations pénibles prennent graduellement un caractère satisfaisant. Les hallucinations de la vue, dans cette période comme dans la précédente, sont extrêmement rares. C’est un fait d’expérience et dont nous ne connaissons pas d’explication acceptable. Lorsqu’elles interviennent, on les attribue à la dégénérescence.
On voit que, de meme que la transition affective est graduelle, la transition intellectuelle s’opère graduellement. C’est, dans ce cas, que les conceptions du malade peuvent se justifier par des raisonnements traduisant par des syllogismes plus ou moins en forme, le travail organique qui s’opère dans le sujet. Ce travail organique est rendu assez évident par ce sentiment constant de béatitude qui ne peut avoir qu’un siège organique. Ce bien-être remplaçant de* plus en plus le malaise, les anciennes conceptions s’éliminent peu à peu, et le malade en emploie les éléments dissociés à la formation de son système nouveau. Le nouvel état correspond en effet ordinairement à l’ancien, mais avec un caractère opposé. Le damné, l’ensorcelé devient un ange, un prophète, un saint; le malheureux qu’on dépouillait et qu’on ruinait devient un roi, un empereur et, depuis quelques années, un président de la République. Ici encore, le délire