Ribot. Les Maladies de la Personnalité
sa
LE DÉLIRE CHRONIQUE
emploie les conceptions familières du malade ; il puise dans le même contenu mental, mais il en groupe autrement les éléments ; il associe.les idées d’une façon nouvelle. Au fur et à mesure que se modifie l’état affectif, nous voyons donc l’association des idées se modifier et un nouveau délire se constituer avec les débris de l’ancien.
Plus tard , dans le courant de 1883 , apparaissent des idées ambitieuses, et celles-ci sont encore le reflet des deux milieux dans lequel a vécu Mme H. F. L. Elle raconte qu'on la martyrise parce qu'elle est puissante par la grâce de Dieu; Dieu Va fait impératrice de la Sainte-Croix ; il fait des miracles pour elle , elle « débloque » tout sur son passage. D'autre part , elle prétend qu’elle devrait être maîtresse sur les affaires de l'État , quon lui vole ses pensées pour diriger la France , que M. Grévy occupe sa place , qu elle doit être Présidente de la République .
Mme FI. est actuellement à l'asile de Vaucluse et l'accès suit son cours.
Nous voyons donc ici un nouveau délire naître et grandir. Nous ne nous attacherons pas à retracer • ce nouveau travail qui est analogue au premier avec cette différence que, par suite de la persistance des troubles organiques, les tendances sont, ou complètement désagrégées, ou très altérées. Les idées de grandeur auront donc un caractère croissant d’incohérence et d’absurdité jusqu’à la démence complète, jusqu’au désarroi absolu de l’activité et de la pensée.
Il nous est donc montré, avec une grande évidence, que, dans le délire chronique, c’est bien l’état affectif qui est l’agent intérieur et profond des associations d’idées. Selon qu’il se modifie graduellement ou brusquement, la réorganisation de la pensée est graduelle ou immédiate, L’état affectif est le fait dominateur, les idées n’en sont que les sujettes. Elles reproduisent fidèlement
ses troubles, ses variations. La logique des raisonnements n’est que la cause apparente de ces volte-faces de la pensée. C’est une espèce de satisfaction que l’esprit, habitué à enchaîner logiquement les faits, se donne à lui-même. La preuve en est l’illogisme même de la plupart de ces raisonnements sous leur apparence syllogistique. En quoi Dieu peut-il ainsi s’intéresser tout à coup à ces créatures? Pourquoi ces interventions subites de puissances bienveillantes? Comment une illustre origine, qu’aucun document, aucune preuve n’établit, se révèlet-elle tout à coup au persécuté? En réalité la pensée du malade est passive ; il oriente sans s’en rendre compte toutes ses conceptions dans la direction prescrite par son état affectif. La logique pure est impuissante à produire de semblables modifications dans l’ensemble des conceptions d’un individu, ses démarches n’ont de valeur qu’autant qu’elles concordent avec le sentiment qui les fait naître; si elle ne réussit pas à donner à l’association des idées une apparence rationnelle, c’est tant pis, et la pensée suit quand même la route que le sentiment lui prescrit.
Tous les phénomènes d’évolution religieuse, artistique et autres qu’on s’exerce aujourd’hui à reconnaître et à interpréter, n’ont-ils pas, eux aussi, une cause bien plus profonde que les démarches logiques de la pensée ? Une époque succède à une autre, dans l’espèce comme chez l’individu, avec son état affectif propre, ses émotions nouvelles, et la pensée s’organise d’elle-même en justifications appropriées ; la logique pure en est bien souvent déconcertée. C’est que le sentiment a ses lois et ses nécessités profondes; il a sa logique aussi, non pas syllogistique, mais souple et qui ne connaît que son but. Audessous des lois froides et rationnelles de l’association des idées, il y en a d’autres bien plus conformes aux nécessités profondes de l’existence. C’est là la logique
LE DÉLIRE CHRONIQUE
du sentiment. Ainsi naissent ces contradictions inexplicables, ces illogismes flagrants des passions violentes. L’agent intérieur puise dans le contenu mental, compose en dépit de toute vraisemblance des tableaux passagers, souvent incohérents jusqu’au délire; la pensée qui croit se diriger par ses propres lois n’est que l’esclave obéissante et aveugle de l’émotion.
Nous reviendrons bientôt sur cette idée, qui doit subir bien des restrictions difficiles à formuler dès à présent. Nous entrevoyons déjà que le fait qui nous est révélé par le délire chronique a une portée générale et qu’il n’est qu’une application particulière et exagérée d’une loi qui régit les consciences saines.
Mais de ce qui précède nous pouvons déjà conclure que le délire chronique à évolution systématique nous montre une succession définie et constante d'états affectifs différents, correspondant à des modifications définies et constantes de F association des idées , en sorte que l’évolution soit la transcription ou mieux la « justification » des états affectifs. Nous saisissons ainsi une nouvelle corrélation entre les sentiments et la pensée et cela doit nous guider dans l’étude que nous allons consacrer à l’homme normal.