‹ Le sentiment et la penséeChapitre 31 sur 119 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Instabilité de l’association des idées chez l’individu normal. — Disproportion fréquente entre un sentiment et ses causes extérieures. — Existence d’un rythme affectif à deux moments principaux, l’excitation et la dépression.

Nous ayons, dans les chapitres qui précèdent, étudié des cas morbides. Les conclusions que nous avons pu extraire de notre examen des psychoses ou du délire chronique seraient sans utilité pour nous si nous ne pouvions en tirer parti pour l’étude de l’individu normal. Ces rapports entre le sentiment et la pensée, ou mieux entre les états affectifs et les associations d’idées, qui sont évidents chez l’aliéné existent-ils aussi chez l’individu sain? Sans aucun doute. Nous allons montrer par des exemples que les déviations de la pensée vers l’incohérence coïncidant avec les modifications de la vie affective sont un fait essentiel et constant.

Nous connaissons un homme dont le père est d’une constitution très saine, et dont la mère a succombé à une maladie de cœur caractérisée. Cet homme, de l’avis des médecins, n’est atteint d’aucune lésion cardiaque. Nous

lui demandons de ses nouvelles. Un jour, il paraît inquiet : « Les maladies de cœur sont héréditaires, dit-il, je suis condamné à mourir tôt ou tard comme ma mère. » Sur la remarque que nous lui faisons que rien ne révèle qu’il ait le germe de cette maladie, il insiste sur le caractère héréditaire des affections de ce genre et il cite des exemples d’ailleurs incontestables. Nous faisons alors porter nos questions sur ses affaires, ses projets ; il nous déclare que rien ne lui réussit; que la vie ne lui apporte que des déceptions qu’il énumère. Nous le prions de nous dire s’il a présentement quelque sujet réel de contrariété. Il répond que rien de fâcheux ne fui est nouvellement arrivé et que ses affaires suivent leur cours, mais sa conversation laisse deviner qu’il prévoit des difficultés innombrables, qu’il craint pour l’avenir et que toutes choses lui paraissent décevantes et tristes. Le meme homme nous rencontre quelques jours plus tard. Nous lui demandons des nouvelles de sa santé. « Excellente, dit-il, je ne suis jamais malade. — Et votre maladie de cœur? — Bah! c’étaient de fausses craintes, on n’en hérite pas toujours, et puis j'ai le tempérament de mon père... — Vos affaires ? — Elles sont bonnes, et j’ai en tête certains projets qui réussiront, j’en suis sûr... — Vous est-il arrivé quelque chose de nouveau depuis quelque temps ? — Rien de particulier. — Enfin vous êtes content? — Oui, je n’ai pas sujet de me plaindre, au contraire... » Nous avions d’abord été frappé de ce fait que la même idée correspondant à la question que nous lui faisions sur sa santé, s’associait chez notre sujet, tantôt avec l’idée de l’hérédité maternelle, tantôt avec celle de l’hérédité paternelle. Selon les jours, la pensée s’orientait dans l’une ou l’autre de ces directions.

L’association des idées, quand elle ne porte pas sur des faits évidents, indiscutables, est donc un fait instable même chez l’individu sain d’esprit. Quelle est la cause

de cette instabilité? Considérons l’ensemble des réponses fournies à des jours différents, pour des questions toujours semblables. Elles sont toutes favorables, ou toutes défavorables. La santé est inquiétante, les entreprises malheureuses, les espoirs déçus, la confiance évanouie, ou bien la santé, les réussites, l’espoir, la confiance reparaissent toutes ensemble.

Pourtant, rien dans les faits extérieurs n’a changé, rien n’autorise cette pensée à se contredire ainsi ellëmême. Seule l’attitude du sujet s’est modifiée.

Nous remarquâmes alors, et il n’est personne, du reste, qui n’ait pu l’observer, que l’exemple que nous venons de rapporter n’est qu’un cas particulier d’un fait absolument général et qui domine, sous une forme plus ou moins évidente, toute la vie consciente. Si l’on veut bien examiner soi-même ou les autres, on remarquera aisément une instabilité analogue dans l’ensemble des associations d’idées. Il y a des jours où tout semble facile, où la vie n’a que des promesses, où les choses sont universellement belles; il y a d’autres jours où l’imagination semble avoir tari pour toujours ; l’existence paraît alors pleine de menaces et l’on condamne toutes choses. Selon les tempéraments, ces écarts sont plus ou moins sensibles, mais personne n’en est exempt. Chez certains individus, de complexion nerveuse délicate, les artistes, par exemple, ou les femmes, ils peuvent devenir intenses. Chez beaucoup de gens, ils sont peu évidents. Ce sont des oscillations presque insensibles qui ne se manifestent au dehors que par une aménité ou une irritabilité plus grandes. En tous cas, nous n’avons jamais remarqué que personne fût d’une parfaite égalité d’âme.

Une petite observation nous a permis de saisir ce fait sous une forme pour ainsi dire quantitative.

Nous avons prié, à différentes reprises, certaines personnes de nous exprimer par une évaluation numérique

un fait d’ailleurs incertain. Nous avons demandé, par exemple, à un écrivain de nous dire combien d’exemplaires de son prochain volume il pensait voir vendre. Ce chiffre ne fut jamais deux fois le même; il variait dans des proportions très considérables. Cependant, ni le talent de notre ami, ni le goût des lecteurs, ni les conditions de la vente n’avaient changé. Nous avons constaté sur différentes personnes des écarts d’appréciation analogues; il y a donc là une sorte de pesée très délicate d’un état intérieur, qui s’exprime en chiffres. Sans doute cette estimation quantitative n’est pas absolument exacte, mais telle qu’elle se produit ici, elle permet de constater, sous une forme très évidente, le fait que nous essayons d’élucider.

On connaît le passage de la Correspondance de Flaubert 1 où cet écrivain s’irrite de ne pas avoir ressenti un réel chagrin de la mort de sa sœur. Il y a là une constatation cruelle de cette sécheresse imprévue qui envahit parfois l’âme et la laisse indifférente devant les faits les plus émouvants. En d’autres circonstances, au contraire, l’émotion est exagérée; elle saisit n’importe quel prétexte, elle se dépense à propos de choses insignifiantes. Le courant des choses passe, nous présentant des faits susceptibles d’évoquer en nous telle ou telle émotion déterminée, mais en même temps notre vie intérieure a son rythme qui n’est pas nécessairement en correspondance avec la succession des événements réels. De là des disproportions souvent très fortes entre nos émotions et leurs objets.

Il y aMonc un agent intérieur qui a pour ainsi dire sa vie propre et qui fait dévier notre pensée de la ligne qu’elle devrait normalement suivre. Cet agent intérieur est l’état affectif.

1. Flaubert. Correspondance , tome I. Lettre à M. Maxime du Campy mars 1886.

Les symptômes physiques sont évidents : la dynamogénie, la circulation, en un mot l’activité organique et musculaire, sont tantôt augmentées, tantôt ralenties. En un mot ce sont, suivant les cas, les actions ou les inhibitions qui prédominent. L’état affectif est la transcription consciente de ce rythme de la vie physique, et la pensée traduit immédiatement les oscillations de cet état affectif.

Les causes de ce rythme affectif, plus ou moins irrégulier mais constant, sont encore inconnues ; peut-être, à envisager l’aspect moteur de ce fait, ne faut-il y voir qu’une forme très compliquée des mouvements de dilatation et de contraction de la cellule élémentaire. Ces mouvements sont évidents dans la substance protoplasmique; ils sont sans doute la première application biologique de la loi du rythme universel formulée par H. Spencer. Chez l’homme , ce rythme serait de même la répercussion de faits très généraux, pour la plupart cosmiques, climatériques et autres. Notre pensée ne les saisit pas, mais notre organisme les subit et y répond. C’est ainsi que s’établit une première relation très générale entre notre être et l’univers.

Tout est à dire sur cette question. Nous ne pouvons qu’en affirmer l’importance. L’étude des états affectifs révélera sans doute un jour des liaisons insoupçonnées entre l’être vivant et son milieu. Aujourd’hui nous devons seulement retenir ceci : c’est que la somme d’énergie vitale disponible est essentiellement variable ; selon les instants, tantôt les actions, tantôt les inhibitions prédominent. Cet effort général d’expansion ou de retrait se traduit dans la conscience sous forme d’état affectif. Selon que l’état affectif est plus ou moins intense, les idées tendent vers une incohérence plus ou moins grande.

Cette incohérence n’est-elle qu’une forme faible de celle que nous avons étudiée dans les psychoses simples?

Cela est possible ; mais nous ne l’affirmons pas. Elle a, chez l’homme sain, un aspect assez compliqué, et où les symptômes des différentes psychoses semblent parfois se combiner. Nous n’essaierons pas d’assimiler par symétrie les états affectifs aux psychoses et nous nous bornerons à constater cette analogie lorsqu’elle se laissera saisir. Pour plus de clarté nous diviserons les états affectifs en deux groupes : dans l’excitation nous comprendrons ceux où l’énergie semble au-dessus de l’étiage moyen et où les actions prédominent; nous comprendrons dans la dépression les états contraires. Nous aurons toujours à constater une modification de l’ensemble des associations d’idées, correspondant à l’état affectif, quel qu’il soit.

Il s’agit donc ici de troubles très généraux de la pensée correspondant à des troubles également généraux de la vie affective. L’incohérence des associations ne portera pas sur tel ou tel ordre de pensées à l’exclusion des autres, mais elle s’étendra à la série enlière des associations défilant dans la conscience pendant la durée de l’état affectif. Cette variabilité delà vie affective étant, comme nous l’avons vu, constante puisque l’équilibre absolu, la parfaite adaptation, est purement théorique, nous nous trouverons en présence d’un fait de la plus grande importance qui domine toute la théorie de l’association des idées et qui doit être étudié avant qu’on puisse en venir à l’examen du groupement défini de représentations conscientes qui correspond à une émotion définie.

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