‹ Le sentiment et la penséeChapitre 32 sur 119 · I. — EXCITATION · texte numérisé non relu

I. — EXCITATION

Deux formes de l’excitation : 1° l’exaltation. — Exemple du joueur de roulette. — L’association des idées dans l’exaltation. — L’inspiration des artistes.

2° L’optimisme affectif. — L’association des idées dans l’optimisme affectif. — L’état de grâce.

L'excitation consiste, comme nous l’avons dit, en une

augmentation de l’énergie qui se traduit dans la conscience par différentes déviations du cours normal des idées, déviations que l’on peut, au moins provisoirement, ranger en deux groupes principaux:

1° L’exaltation, ou suractivité de la pensée et de l’activité ; 2° l’optimisme, ou exagération de la vie sentimentale, ou mieux, affective.

En réalité, bien que suivant les tempéraments, l’une ou l’autre de ces deux formes tende à prédominer, elles se constatent souvent chez le même individu ; en ce cas on ne peut peut-être pas dire exactement qu’elles se mélangent, mais plutôt qu’elles se succèdent, en vertu de déplacements plus ou moins rapides et multipliés du champ de la conscience. En tous cas nous devons, pour plus de clarté, les étudier séparément, afin de faire mieux comprendre les rapports que nous cherchons à déterminer entre le sentiment et la pensée et aussi la corrélation constante des phénomènes de conscience et des phénomènes moteurs.

1° Exaltation. — L’individu que nous allons prendre pour exemple est, par hypothèse, indifférent à toute émotion. Sa pensée n’a pas de préférence^ c’est-à-dire qu’aucune tendance particulière ne cherche à s’exprimer, mais que toutes, en tant qu’elles sont évoquées, doivent subir l’influence de l’état affectif. Nous supposons donc que par un enchaînement de causes soit extérieures, soit internes, cet homme en vienne à songer au jeu de la roulette, et nous faisons partir notre observation de l’instant où cette idée s’est présentée à sa conscience.

On sait que le jeu de la roulette est combiné de telle sorte que la perte y est fatale. Il faut entendre par là que la totalité des mises n’est pas distribuée entre les différents joueurs, mais qu’une partie en est interceptée au profit d’un tiers qui ne court pas les risques du jeu. Les

sommes gagnées sont moindres que les sommes engagées dans une proportion définie de ^ .

Un individu parfaitement équilibré et bien au courant de ce jeu, n’imaginera donc pas qu’il puisse y gagner une fortune. Les hasards du gain ne devront pas le tenter puisqu’ils sont inférieurs à ceux de la perte. Il se fera mentalement le raisonnement que nous venons d’indiquer et n’y pensera plus. L’idée de jouer sera réprimée par inhibition, c'est-à-dire qu’il se passera en lui, sous forme 'de mouvements à l’état naissant, ce qui se serait passé sous forme de mouvements et d’arrêts de mouvements réels, si au lieu d’être chez lui, il s’était trouvé devant la table de jeu 1 2.

En un mot, le jeu des actions et des inhibitions donnera une résultante au profit des inhibitions. Et ce travail intérieur parfaitement adapté, correspondra exactement aux faits extérieurs. Il se produira un arrêt de mouvement parce que la série des impressions extérieures correspond à une série de réactions internes qui doit aboutir à un arrêt.

Supposons maintenant que le même sujet soit dans l’état d'excitation, et reprenons notre exemple, qui nous montre, sous une forme presque quantitative, le travail moteur et conscient interne. L’activité totale est désormais au-dessus de l’étiage moyen. Cela revient à dire que les inhibitions faiblissent.

Les associations d’idées, au lieu de prendre la direction normale que nous avons indiquée et de représenter une abstention idéale, vont dès lors suivre une autre voie, et nous allons voir l’incohérence s’y établir en proportion

1. n représentant le nombre des chances du tiers et N le nombre total des chances.

2. Nous réduisons ici notre exemple à son état de simplicité idéale, en négligeant toutes les circonstances accidentelles. Nous n’entendons pas faire ici une étude de la tendance au jeu, qui est d’une nature très complexe et qui mérite une étude psychologique particulière.

LES ÉTATS AFFECTIFS CHEZ l’üOMME NORMAL 95

de l’intensité de l’excitation. Notre sujet, en songeant au jeu de la roulette, ne se représentera plus la perte, mais le gain. C’est-à-dire que les restrictions, forme consciente des inhibitions, qui, à l’état normal devaient intervenir nécessairement avec une force supérieure de à celle des actions, n’agiront plus avec la même force, en sorte que l’équilibre sera renversé au profit des actions. Les représentations mentales se succéderont donc de façon à représenter la satisfaction de la tendance. Et plus la rupture de l’équilibre augmentera, plus les restrictions s’atténueront, plus la série des hasards heureux imaginés par le sujet, augmentera au détriment de la cohérence des idées, les représentations intercalaires des obstacles réels à ce gain constant disparaissant de plus en plus. On verra donc l’association des idées dévier vers l’incohérence, en ce sens que l’ordre des représentations s’écartera de plus en plus de l’ordre normal des faits auxquels elles correspondaient à l’état sain. Cette incohérence pourra devenir de l’absurdité, si l’excitation est intense. Notre homme se verra faisant sauter la banque, une fois, plusieurs fois même; il gagnera une fortune invraisemblable par une série ininterrompue ‘de hasards heureux dont il se représentera le détail, en réalité incohérent.

Le trouble intérieur produit par l’augmentation de l’énergie disponible sera donc révélé par l’orientation de l’association des idées. Lorsque nous disons que l’état affectif est la cause profonde de ce trouble de la pensée et l’agent intérieur qui modifie l’association des éléments de conscience, il faut donc entendre ce qui suit :

Par le fait du surcroît d’excitation interne (excitation qui est directement vérifiable par la suractivité physique du sujet, l’augmentation de sa dynamogénie, la rapidité de ses réactions musculaires), le groupement des coordinations motrices à l’état naissant (substratum physiolo-

gique des associations d’idées), au lieu de consister en un jeu parfaitement adapté d’actions et d’inhibitions, s’exagérera au profit des actions, ou, ce qui revient au môme, empêchera les inhibitions normales de se produire. Toute représentation déviera donc dans le sens de sa satisfaction idéale, c’est-à-dire qu’elle amènera après elle la représentation de cette satisfaction. Or, en tant qu’elle sera représentée, et non sentie1, cette satisfaction des tendances produira une augmentation du nombre des représentations du monde objectif. En effet les actions se traduisent plutôt dans la pensée par des états de conscience qui reproduisent les éléments du monde extérieur, au lieu que les inhibitions, en ramenant le sujet sur lui-même, correspondent plutôt à des sensations et représentations d’origine plus particulièrement interne. Le non-moi ou objet de l’action affectant surtout la vue, l'ouïe, le toucher, et ,1e moi (en tant qu’il réprime l’action) étant surtout un composé de sensations ou images organiques (et parfois aussi motrices).

C’est ainsi que s’explique peut-être l’augmentation apparente des représentations mentales, qui est l’aspect psychologique de cette forme de l’excitation.

Bien que les certitudes nous soient encore interdites relativement au siège physiologique exact de ces phénomènes de conscience, nous avons cependant lieu de croire qu'ici, comme dans la manie, le siège du trouble est dans les centres moteurs de la vie de relation.

L’exaltation se rapproche en effet de la psychose maniaque et elle paraît être l’état faible du trouble que nous avons vu démesurément exagéré dans la manie suraiguë. En effet, à considérer de près la forme d’incohérence que nous venons d’essayer de décrire, il paraît évident que dans leur ensemble, les associations des

1. La satisfaction "des tendances, lorsqu’elle est sentie, constitue la seconde forme de l’excitation (optimisme) que nous examinons plus loin.

idées tendent, comme nous l’avons vu, à s’écarter pour ainsi dire du sujet par la suppression plus ou moins complète des répressions ou restrictions qui rétablissent, pour ainsi dire, la communication entre les représentations mentales objectives et le sujet pensant.

Les tendances qui se transcrivent dans la pensée pendant l’exaltation, doivent donc perdre de leur caractère subjectif tandis que leur caractère objectif s’accentue par suite de la multiplication des représentations du monde extérieur. S’il nous fallait donc qualifier l’association des idées dans cette forme de l’excitation, nous l’appellerions encore association centrifuge , comme la manie, dont les caractères principaux sont justement semblables.

Dirons-nous maintenant que l’état affectif est ici le lien sous-jacent de l’association des idées? Il faut nous entendre. Si Ton entend par état effectif le fait même de l’excitation générale qui se traduit par une exagération des tendances actives et des représentations correspondantes ou justificatives, c’est évidemment l’état affectif qui est l’agent de ce trouble de la pensée. Si nous entendons au contraire, par état effectif l’aspect conscient, sous forme de bien-être vague, de ce trouble moteur, nous n’avons pas ici le droit de parler d’état affectif, puisque ce bien-être n’est pas conscient. La conscience ne s’y arrête pas. Il est fort probable, du reste, qu’il est senti dans l’inconscient. En tous cas, le sujet pensant l’ignore. Il n’en éprouve que les effets. Parfois, il est vrai, par un déplacement très rapide du champ de la conscience, il peut en prendre connaissance, mais à ce moment-là, précisément, l’association des idées s’arrête. Il y a une lacune dans la série des représentations.

Nous devons négliger ici ces chutes passagères dé l’intelligence dans le sentiment, pour ne considérer que la pensée, dont l’incohérence constitue proprement la

forme d’excitation que nous essayons de classer sous le nom d’exaltation. On voit que ce n’est pas à tort, que nous avons employé ce mot d’incohérence, car c’est encore véritablement ici une déviation du cours normal des idées.

Comme nous l’avons déjà indiqué, l’existence de cette exagération de l’énergie qui constitue l’excitation est suffisamment prouvée par un ensemble de phénomènes moteurs dont le détail est encore mal connu, mais pourra, sans nul doute, dans l’avenir, grâce au progrès des observations physiologiques et principalement biométriques, être déterminé avec plus de précision. La dynamogénie s’accroît, les réactions sont plus rapides, les fonctions organiques s’accomplissent mieux (l’appétit augmente, le regard brille, le teint s’éclaire, etc.), enfin, l’activité musculaire s’exagère et beaucoup de personnes éprouvent une réelle impossibilité à rester complètement immobiles. Bien que la pensée en paraisse indépendante, ces phénomènes moteurs ont avec elle un rapport certain, quoique plus ou moins indirect. Tel est le cas par exemple, où le sujet gesticule. Lorsque la pensée est très cohérente, le geste est bien approprié et aucun n’est inutile. Au contraire, l’exaltation s’accompagne souvent par des incohérences du geste, et meme par des mouvements inutiles (va-et-vient, tics, mouvements du pied, des mains, etc.), qui dépensent le surcroît d’excitation motrice.

Cette première forme de l’excitation paraît constituer essentiellement ce que les artistes, les poètes surtout, appellent l’inspiration1. On sait combien l’imagination créatrice est capricieuse. Il y a certains jours où les représentations mentales qui sont le premier état de l’œuvre d’art se pressent dans l’esprit, les éléments qui les constituent s’ass<fciant facilement et avec abondance.

1 Les Grecs appelaient p.avi'a l’inspiration poétique.

Or, ces représentations mentales sont, en un sens, anormales et incohérentes. L’art, en effet, exprime un effort vers une adaptation plus parfaite. Il est la satisfaction idéale de tendances réprimées. C’est en ce sens qu’il continue et dépasse la vie1, en négligeant les inhibitions réelles qui empêchent ces tendances de se satisfaire. Cela est surtout évident dans les arts plastiques. En tant que les productions artistiques s’écartent de la réalité, les éléments sont donc associés dans l’esprit de l’artiste par élimination et groupement, comme nous l’avons déjà vu2, dans un ordre qui tend vers l’incohérence. On voit que le mot incohérence est pris ici dans un sens tout relatif et qu’il exprime seulement une déviation du cours normal et habituel des représentations conscientes. Ces tentatives artistiques vers la réalisation idéale de certaines tendances, lorsqu’elles sont maintenues dans certaines limites, ont en effet une grande valeur, parce qu’elles expriment avec intensité et justesse un besoin très général, l’effort essentiel et rythmique de la vie pour s’étendre et s’amplifier. Chacun, en tant qu’il éprouve en lui-même cet effort, est artiste, bien que ce mot soit réservé pour ceux qui ont su le traduire par des mouvements réels (écriture, peinture, etc.). La création artistique peut donc être considérée comme une forme noble de ce fait de suractivité vitale, et la multiplication des représentations objectives, ainsi que leur orientation centrifuge, en est le caractère psychologique, sinon constant, du moins très fréquent.

2° Optimisme . — Nous proposons cette dénomination pour la seconde forme de l’excitation. 11 semble qu’on puisse y voir la forme faible de la psychose extatique. En touscas, comme dans l’extase, l’état affectif tend à envahir

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