‹ Le sentiment et la penséeChapitre 34 sur 119 · Taiûe. De l'Intelligence , t. I, liv. II, ch. n · texte numérisé non relu

Taiûe. De l'Intelligence , t. I, liv. II, ch. n

nuer en même temps que sa pensée. Il en est de même de la forme de l’exaltation que nous étudions ici. L’expression, la mise en formule de l’optimisme n’est le plus souvent qu’une affirmation plus ou moins dissimulée de l’inertie du sujet. L’argument tiré du déterminisme universel qui, il faut le remarquer, est utilisé par l’optimisme comme par le pessimisme, est la formule la plus ingénieuse de ce renoncement du moi à intervenir dans l’ordre des choses. Ici le sujet proclame le déterminisme parce qu’il se représente toutes les séries de causes et d’effets comme tendant vers un Lut qui est toujours satisfaisant. Il n’a donc pas à se mêler d’agir ou de réagir. Tout ira pour le mieux. Ainsi peut s’exprimer, sous une forme philosophique, un état affectif, chez des sujets cultivés.

C’est ainsi que la pensée, par les maximes mêmes qu’elle élabore, révèle souvent cet envahissement de la conscience par un état affectif. Il faut expliquer ainsi certaines illusions d’optique interne. Les idées prenant sous l'influence de l’état affectif le caractère constant d’être des justifications, il arrive le plus souvent que ces justifications sont mal appropriées et ne correspondent pas aux faits réels. De là bien des erreurs. En tous cas l'optimisme béat et mal justifié a certainement un état affectif pour cause profonde.

3° État de y race h — L’état de grâce, qui a tant préoccupé les croyants, semble être l’aspect qu’a longtemps pris la seconde forme de l’excitation, ou optimisme. Nous ne prétendons pas faire de l’état de grâce une étude même sommaire, mais donner seulement quelques suggestions sur ce très intéressant état de conscience. Nous

1. Ici, comme à propos de l’extase, il ne s’agit que de l’étude psychologique de faits naturels par lesquels se manifestent des causes qu’on reste libre de croire surnaturelles.

retrouverons ici, atténués, les faits que nous avons pu examiner à propos de l’extase. Si peu d’individus vont jusqu’à l’extase, beaucoup du moins éprouvent l’état de grâce. C’est de l’état de grâce qu’est né le mysticisme, très violent à certaines époques, très faible à d’autres, exprimant en tous cas, sous des formes successives, la persistance d’un état affectif plus ou moins intense, mais toujours semblable à lui-même.

L’essence du mysticisme, en effet, c’est qu’il ne suppose pas nécessairement un corps de doctrines et de représentations concrètes : il a son domaine dans la sensibilité bien plus que dans l’intelligence. L’état du mystique, à quelque religion qu’il appartienne (fut-il même privé de toute religion définie) est sensiblement le même : c’est un état affectif.

Les mystiques chrétiens se sont fort préoccupés des hauts et des bas de la vie de l’âme. Peu soucieux de comprendre, tenant la science pour vaine et même dangereuse, ils n’aspiraient qu’à être émus. Peut-être les êtres de choix qui s’abritaient dans les cloîtres avec le seul désir d’y appeler en eux la présence divine, n’étaient-ils sollicités par aucune tendance bien définie; certaines complexions nerveuses très délicates offrent souvent cette particularité; en tous cas ce n’étaient pas des actifs, des êtres aux tendances nettes et à la pensée bien définie et très systématisée. Ils se sentaient, par instant, emplis d’un amour 1 auquel ils ne pouvaient pas imaginer d'objet sur la terre, car tout objet défini, en le limitant, l’eût amoindri. C’est ainsi que se créa peu à peu la conception mystique du Dieu d’amour. Il ne faut pas l’oublier, l’idée de Dieu, comme toutes les autres, a évolué constamment. L’âge mystique l’a singulièrement

1. Si on se rappelle ce que nous avons dit plus haut de l’extase, on verra que l’état de grâce peut en être considéré comme la forme faible, le début.

modifiée, il Ta enrichie de nuances sentimentales, très appauvrie de pensée et de dogme. Si l’idéal d’une époque n’est que la somme de ses tendances réalisées en imagination, pour les mystiques du moyen âge l’idéal fut aussi vague que l’état qui lui donnait naissance. Cet état était l’excitation intense et vague, l’état affectif pur, la grâce, et chez les privilégiés, l’extase.

Cependant on avait vu que la grâce est essentiellement passagère et que les heureux instants qu’elle donne disparaissent vite pour ne laisser dans l’âme que sécheresse et douleur. On s’appliqua donc à régulariser, pour ainsi dire, la vie intérieure, à appeler la grâce, à la conserver, à en utiliser les heureux effets, à exploiter meme au profit de Dieu les ravages de son absence. C’est à tout cela que sont consacrés certains traités d’une exquise délicatesse psychologique, Y Imitation de Jésus-Christ notamment, qui résume toute l’expérience des mystiques en matière de vie intérieure.

Or, ce que Y Imitation nous dit de la grâce nous paraît identique à ce que nous avons pu observer dans l’optimisme ; les symptômes affectifs et intellectuels, sont les memes :

« Nous ne devons pas nous décourager de nous voir tantôt dans la ferveur et tantôt dans le refroidissement, parce que l’Esprit de Dieu vient en nous et s’en retire selon qu’il lui plaît. » ( Liv . II, ch. ix, v. 5 h) « Cette bonne et tendre affection que vous ressentez de fois à autre est un effet de ma grâce... sur lequel vous ne devez pas trop vous appuyer parce que ces sentiments vont et viennent. » (III, vi, 4.) « La disposition où vous êtes se changera bientôt en une autre. Tant que vous vivrez vous serez sujet au changement, même malgré vous, en sorte que vous vous trouverez tantôt dans la joie,

1. Imitation de Jésus-Christ (traduction du Père de Gonnélieu).

tantôt dans la tristesse,... tantôt dévot et tantôt sans dévotion,... tantôt grave et tantôt léger. » (III, xxxm, 1.)

L’existence de l’état affectif est suffisamment indiquée par les termes eux-mêmes : affection, contentement, joie, etc... De plus, cet état affectif est essentiellement imprévu, fugitif, instable, sans causes sensibles et apparentes; et cela est, comme nous l’avons vu, le propre de l’excitation. Voyons maintenant comment l’état affectif se traduit dans la pensée :

Alors se dissiperont toutes les vaines terreurs,... vous verrez s’éloigner de vous les craintes excessives. » (III, xxx vu, 5.) « Vous vous trouverez délivré de toutes vos peines, car je vous ferai perdre le souvenir de vos travaux et jouir d’un repos intérieur. » (III, li, 2.) « La grâce chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la dévotion. » (III, lv, 5.) Etc...

Ces extraits montrent ce que nous avons noté tout à l’heure dans l’optimisme. Les représentations pénibles sont systématiquement éliminées, les souvenirs douloureux et les appréhensions disparaissent, les pensées « justifient » toutes l’état de bien-être du sujet.

A la vérité, l’auteur de Y Imitation mélange parfois les symptômes de l’optimisme avec ceux de l’exaltation ; il note, mais rarement et sans y insister, la suractivité passagère : « Il ne compte pas le travail, il veut faire plus qu’il ne peut. » (III, v, 4.) « La grâce ne peut demeurer sans rien faire et embrasse volontiers le travail. » (III, liv, 7.) Peut-être aussi l’exagération des représentations mentales est-elle considérée comme un des effets accidentels de l’état de grâce : « Combattez fortement pour moi, afin que la multitude de vos louanges retentisse dans une conscience pure. » (III, xxxm, 3.)

Mais cette confusion est à peine sensible. Presque toujours c’est bien de la seconde forme d’excitation qu’il s'agit. Du reste, nous avons remarqué que l’exaltation et

l’optimisme se rencontraient souvent chez le même sujet. Et la distinction que nous en avons faite est en un sens théorique.

On voit donc qu’ici encore c’est l’état affectif qui est l’agent de l’association des idées. Ce n’est pas la pensée qui agit sur le sentiment, c’est le sentiment qui naît dans les profondeurs de l’organisme, soulève la pensée tout entière et, pour ainsi dire, la dilate.

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