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II. — DÉPRESSION Deux formes principales de la dépression

1° Dépression hypocondriaque. — Envahissement de la conscience par les sensations internes. — La question des rapports du physique et du moral.

2° Dépression morale. — L’association des idées dans la dépression morale : le pessimisme. — Formes accidentelles de la dépression morale : la dépression anxieuse, le doute, l’analyse intime. — Le rythme affectif social.

Lorsque l’énergie décroît au-dessous de l’étiage moyen, ou de ce qu’on pourrait encore appeler l’inditTérence affective, il se produit dans le sentiment et dans. la pensée certains troubles très caractéristiques, de nature opposée à ceux que nous venons d’étudier. Nous donnerons à leur ensemble le nom de dépression.

Les symptômes physiques sont évidents : la dynamogénie et l'activité décroissent, les réactions deviennent plus tardives, les fonctions s’accomplissent avec moins de régularité et de force, le corps est dans un état de malaise qui peut approcher du dépérissement. Parfois ces symptômes sont très atténués; cependant l’aspect général de l’individu, sa mimique, son geste, traduisent toujours plus ou moins l’appauvrissement momentané de la vie. Si quelquefois il se produit une sorte de suractivité et d’énervement, nous verrons que c’est là un indice bien plus apparent que réel et qui correspond à une forme

particulière de la dépression (faiblesse irritable) que nous examinerons plus loin.

Gomme nous ayons tenté de le faire pour l’excitation et avec les mêmes réserves, nous ramènerons, au moins provisoirement, la dépression aux formes faibles des deux psychoses simples auxquelles elle paraît correspondre : l’hypocondrie et la mélancolie. Nous ne donnons pas cette classification pour définitive et on peut ne pas l’accepter. Notre désir est avant tout d’attirer l’attention sur ces faits si compliqués et si intéressants, de montrer qu’ils sont un objet pour la psychologie expérimentale, et de tracer dans cette question vierge quelques lignes de repère. Ce sont donc des indications bien plus que des affirmations catégoriques. Les états affectifs, comme on va pouvoir le constater une fois de plus, sont de natures très diverses ; ils sont éminemment instables et protéiformes. Ils se combinent selon les tempéraments, les circonstances et bien d’autres causes encore inconnues, en proportions multiples et indéterminables aujourd’hui. La division que nous proposons a donc, à notre sens, pour principal objet de donner une première orientation aux recherches. Pille sera peut-être confirmée dans l’avenir ; en tous cas, elle est, présentement, celle qui nous paraît la plus soutenable.

Gela bien établi, nous proposons de ramener la dépression à deux formes principales : 1° la forme hypocondriaque (dépression hypocondriaque) ; 2° la forme mélancolique ou morale (dépression morale, doute, pessimisme).

1° Dépression hypocondriaque. — Nous avons constaté, •en étudiant les psychoses, que la manie nous fournissait dissociés et comme égrenés, sous forme de sensations et surtout d’images simples, les éléments constitutifs de la pensée. Nous avons tâché de faire comprendre comment il fallait entendre cette formule du reste insuffisante (si

on la prend à la lettre. Nous avons vu également que les seules représentations du monde extérieur, du non-moi se succédaient dans la pensée du maniaque, et que les sensations et les images qui constituent la notion de notre corps ne prenaient pas place au milieu du défilé de plus en plus indifférent d’états de conscience qui constitue la manie. Ce n’est qu’en examinant les désordres mentaux généralisés que nous avons découvert dans l'hypocondrie les éléments qui nous manquaient.

Or, il est un fait certain : c’est que la conscience d’un individu parfaitement sain, en apparence et pour un observateur non prévenu, peut se trouver parfois envahie par des sensations internes. Cet afflux nouveau ne correspond pas du reste à un mal réel, à une lésion vérifiable; il est plutôt la réponse consciente à cet ensemble de faits secrets et, à part les plus grossiers, presque insaisissables qui constituent la diminution d’énergie, face physiologique de la dépression.

Cependant, cette forme hypocondriaque n’est pas générale, et chez beaucoup d’individus la dépression se traduit par des troubles purement moraux, c’est-à-dire où la conscience distincte des sensations internes n’a point part. Ici nous n’examinons que le cas où la diminution d’énergie, ou, si l’on veut, de vie, porte principalement sur les organes mêmes de la vie végétative ou sur les centres cérébraux qui y correspondent. Il peut donc y avoir, en même temps que le trouble nerveux central, un trouble organique réel. Et en effet cela arrive souvent, probablement par contre-coup. En tous cas, quel que soit son siège général ou localisé, ce trouble n’à pas de causes objectives reconnues, ses origines sont internes, elles sont probablement un effet de cette loi du rythme dont nous avons parlé comme d’un fait essentiel de la vie. Une coupure, une brûlure, une indigestion ont des causes externes et reconnaissables; les mille acci-

dents de la dépression, de même que ceux de l’excitation, n’ont pas de ces antécédents particuliers et nettement définis. Leurs origines, extérieures sans doute, puique la vie n’est qu’une adaptation, sont si lointaines et si indirectes que le sujet ne les aperçoit pas. Elles sont en grande partie spécifiques et cachées si avant dans l’organisme, qu’elles font corps avec la vie même, qui est par essence rythmique comme les phénomènes universels auxquels elle correspond. C’est ce qui explique que la dépression, comme nous le verrons plus loin, puisse être combattue par certains remèdes généraux qui agissent non pas sur tel ou tel point particulier de l’organisme, mais sur la santé générale. Voilà pourquoi nous éliminons de l’ensemble des symptômes de la dépression hypocondriaque toutes les douleurs d’origine notoirement externe et accidentelle, et aussi les maladies corporelles proprement dites, même d’origine inconnue, à cause de leur localisation et de leur caractère accidentel et spécial. Il nous reste encore un assez grand domaine : c’est ce terrain vague qui s’étend entre la maladie caractérisée et la santé parfaite, et qui enferme ces mille menus malaises, ces douleurs fugitives, sourdes, instables, cet afflux de sensations internes, pénibles ou même indifférentes, qui font parfois irruption dans la conscience et l’occupent momentanément.

Pour peu que chacun veuille y prendre garde, il notera chez lui des états de ce genre. Iis peuvent (au regard de la pensée parfaitement saine) être considérés comme anormaux, alors même qu’ils n’ont pas le caractère douloureux. Un céphalopode, un organisme encore inférieur, dont la pensée est très rudimentaire, qui n’a ni vision ni audition, a sans doute, à l’état normal, la conscience de sa vie végétative, car c’est presque la seule qui existe pour lui. Il fait peu ou point d’efforts pour s’adapter, il se borne à vivre, il est donc naturel qu’il se

sente vivre. Sa conscience est probablement un fourmillement assez confus de sensations internes, peut-être pour la plupart digestives. Elle est en ce sens beaucoup plus étendue que la nôtre. Cet être possède à un degrc éminent la notion de son moi physique. L’homme étant astreint à des efforts d’un autre genre, et les phénomènes de la vie organique s’étant, de ce fait, peu à peu éliminés de sa conscience pour vivre à part d’une existence psychique distincte, il est anormal que ces faits organiques d’ordre très humble prennent dans sa pensée la place qui doit être occupée par d’autres, plus complexes et plus nobles. Et lorsque cela a lieu, ce n’est, sans nul doute, qu’en raison d’un trouble de l’énergie vitale de la nature de ceux que nous essayons ici de faire comprendre.

En tous cas, c’est un fait d’expérience que la prise de possession de la conscience par les sensations internes coïncide, pour peu qu’elle s’exagère, avec les symptômes extérieurs de la dépression. Cet envahissement par les sensations internes a, du reste, une autre parenté plus évidente avec les autres formes faibles des psychoses simples car il est comme elles : 1° périodique, c’est-àdire qu’il tend à se reproduire à des intervalles plus ou moins éloignés (toutes les autres formes d’excitation ou de dépression ont, du reste, ce caractère); 2° instable , c’est-à-dire sans aspect fixe, sans siège d’élection, sans localisation permanente, et c’est là aussi, une caractéristique de l’excitation ou de la dépression qui n’ont de préférence pour aucun point défini de la conscience morale ou physique.

Il semble que des faits du genre de ceux que nous étudions ici, soient plutôt du ressort de la médecine ou de la physiologie que de la psychologie. Nous croyons cependant qu’ils nous appartiennent aussi bien qu’aux médecins et aux physiologistes, et cela pour les raisons qui suivent :

Nous avons déjà insisté1 sur ce point important de l’identité essentielle de la douleur physique et de la douleur morale. Nous entendons par là qu’elles consistent toutes deux en une double série de phénomènes : d’une part, un ensemble de faits organiques, de mouvements d’ordre physiologique, plus ou moins observables mais certains ; et d’autre part, en un ensemble de phénomènes de conscience. Ces phénomènes de conscience, en tant qu’on ne les considère que comme tels, sont du ressort de la psychologie. Ils sont des 'phénomènes de l’âme. Si on les appelle douleurs ou plaisirs corporels , c’est qu’ils correspondent, plus directement que les autres, à des faits physiologiques. L’état de conscience que l’on appelle brûlure correspond à certains troubles congestifs ou autres, comme une sensation visuelle correspond à certaines contractions, et comme un remords ou un acte de foi correspondent à certains faits d’ordre également physiologique (contractions, congestions, etc.).

Mais il y a toujours eu une équivoque sur ce point. De ce que l’on pouvait aisément reconnaître les concomitants physiologiques de la brûlure au lieu que cela était malaisé pour la vision et encore plus difficile pour le remords ou l’acte de foi, on a créé deux ordres de faits opposés et irréductibles. On a considéré les phénomènes corporels comme appartenant au corps seul et les phénomènes moraux comme appartenant à l’âme seule. On a placé les derniers dans un monde suprasensible et qui ne correspond qu’à peine et rarement avec le monde physiologique et observable. On a jugé seuls dignes d’attention les faits dits moraux, et on a abandonné les autres à d’autres sciences.

Or, on peut prétendre que la psychologie a des droits sur tous les faits de conscience si humbles qu’ils parais-

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