Cf., ch. v., p
sent, parce qu’ils existent, d’abord, puis parce qu’ils sont simples, que leurs correspondants physiologiques sont mieux saisissables et qu’ils peuvent ainsi éclairer sur la nature d’autres faits plus complexes dans leur double aspect physique et mental, mais qui ne sont que la complication des premiers.
Le dualisme que nous avons plus d’une fois constaté apparaît ici une fois de plus comme absolu et constant dans les limites de l’expérience. Mouvement d’une part, conscience d’autre part; aspect objectif, phénomène du corps, d’une part; aspect subjectif, phénomène de l’âme, d’autre part. 11 faut donc effacer la limite incertaine que l’on essaie de tracer entre la conscience physique et morale et partager autrement les faits, en attribuant à la psychologie tous les faits de conscience quels qu’ils soient et à la physiologie tous les faits corporels quels qu’ils soient, — ces deux sciences étant supposées complémentaires1, ce qui est le postulat meme de la psychologie physiologique.
La connaissance du double aspect de tout phénomène vital (moteur ou conscient) ne peut, en effet, qu’éclaircir la notion que nous en pouvons prendre. Le médecin qui consulte son malade sur ses douleurs et ses malaises fait œuvre de psychologue, et le psychologue fait œuvre de physiologiste en examinant les lésions correspondantes à tel ou tel trouble mental. Ils ont raison tous les deux. Cette double enquête facilite leur œuvre. Les lois du déterminisme qui sont, nous le croyons, absolues dans les limites de l’expérience, et qui se correspondent dans l’un et l'autre domaine, sont souvent voilées et paraissent agir d'un ordre de fait sur l’autre. A y regarder de près, il n’en est pourtant rien. Longtemps encore on parlera de l’influence du physique sur le moral et du
1. C’est là une idée qui se dégage déjà de l’ouvrage de Cabanis sur les rapports du physique et du moral. (Paris, Didot, 1824.)
moral sur le physique. Ce n’est qu’une influence apparente. En étudiant patiemment les faits dans leur totalité observable et dans leur double aspect, nous ne doutons pas qu’on arrive à tracer les grandes lois concordantes, mais séparées du mouvement et de la pensée. La physiologie et Ja médecine l’ont senti, sans peutêtre4 s’en rendre bien compte. Elles sont entrées dans l’étude de certaines maladies nerveuses dont le caractère est à tel point incertain, qu’elles paraissent à peine des maladies du corps. Par là, les médecins ont réussi J es premiers à trouver des remèdes à bien des maux de l’âme. En se faisant hygiénistes ils ont été moralistes. Un peu de morphine ou d’alcool calme la tristesse, l’inquiétude, le doute. Si le remède n’était pire que le mal, si l’amélioration momentanée qu’il procure n’était pas ensuite chèrement payée, que de problèmes moraux seraient résolus ! Cependant cela montre bien qu’il y a prise sur certains malaises. Le déterminisme moral se dissimule ici sous un aspect physique et matériel ; cependant, ce détour est peut-être un bon chemin. Il y aurait une importante étude à faire sur les excitants physiques et leur mode d’emploi. Sans doute ils sont dangereux, mais là n’est pas la question; l’essentiel est que, par certaines actions directement exercées sur le corps, sont produits dans l’âme des effets terribles ou merveilleux. Et il n’y a pas là action physique de ces agents sur la conscience ; ils favorisent la vie consciente sans la créer1. En modifiant ces actions d’apparence toute physique, en les rendant plus conformes aux lois véritables de la vie, en allant chercher l’énergie à ses véritables sources, on agira peut-être plus sûrement et sans dommages. La morale est avant tout une hygiène; ses premières prescriptions furent toujours des prescriptions
1. Les recherches en cours sur le système vaso-moteur paraissent devoir faire beaucoup avancer cette question.
sanitaires. Vivre, c’est avant tout se conformer aux lois simples de la vie en assimilant de la force autant que l’être en peut contenir.
En tous cas, et pour nous résumer, nous considérerons comme un fait de conscience la douleur physique dans toutes ses modalités. Parmi celles-ci, il en est qui ont pour cause la dépression, et ceci nous autorise à considérer à part sa forme hypocondriaque ou, si l’on veut, physique. La fréquence de cette forme faible de l’hypocondrie nous autorise à la classer parmi les faits courants et, en un sens, normaux; ce sont, si l’on veut, des « accidents ordinaires ». La dépression, qui est un phénomène essentiel et constant, lorsqu’elle n’a pas un caractère purement moral, prend en effet cette forme physique. Parfois aussi les deux formes se mélangent en proportions diverses, mais il n’est personne qui soit totalement à l’abri de ces malaises corporels sans cause apparente. Ils ne sont qu’une forme de la transcription consciente de la diminution d’énergie; c’est l’aspect le plus humble du môme abaissement rythmique qui, chez d’autres individus, se traduira par du malaise moral.
2° Dépression morale. — Nous appellerons ainsi, comme nous l’avons dit, l’autre forme de la dépression. La dépression morale peut être considérée comme l’état faible de la mélancolie simple. Ses symptômes ont aussi de grandes analogies avec ceux de la dépression hypocondriaque, en ce qu’ils décèlent aussi un abaissement d’énergie. Mais, outre qu’il n’y a pas ici de troubles localisés, l'aspect conscient du mal est tout différent. La douleur n’est pas située en des points définis de l’organisme physique : elle a donc nécessairement un caractère moral. On voit que nous employons ici moral avec son acception usuelle, tout en rappelant que nous venons de nous expliquer sur la nature également morale, c’est-à-
dire psychologique, des troubles physiques et sur les différences bien plus apparentes que réelles qui les distinguent de ceux que nous allons étudier.
Les mystiques chrétiens opposaient à l’état de grâce la « sécheresse », la « langueur ». L’ Imitation de Jésus- Christ insiste longuement sur la privation de toute consolation \ Ces admirables analystes du moyen âge avaient bien noté que la sécheresse et la grâce ont des caractères communs et des caractères opposés. Gomme la grâce, la sécheresse est inattendue et sans cause apparente ; comme elle, elle s’évanouit tout à coup. Le caprice divin (traduisons ici : un ensemble de causes insaisissables) fait naître et disparaître les deux états. D’autre part leurs symptômes propres sont absolument opposés. Ils sont bien les deux moments alternatifs d’un meme rythme.
La dépression morale n’est que la forme que prend aujourd’hui cette sécheresse dont souffrirent tant les anciens croyants. Par suite de causes qu’il ne serait peutêtre pas impossible de déterminer, les oscillations de la vie intérieure s’étaient, au moyen âge, exagérées jusqu’à devenir excessives ; mais il est inutile de répéter qu’elles ont toujours existé plus ou moins amples, plus ou moins conscientes, sous des formes enfin plus ou moins dissimulées, chez tous les individus et dans toutes les races. La dépression morale — est-il besoin de le dire? — prend toujours une forme proportionnée à la nature et au contenu de la conscience qu’elle trouble. Chez certains individus elle est une simple tristesse assez banale ou seulement de l’ennui; ceux-là sont moroses, on leur reproche d’avoir l’humeur inégale. D’autres, d’un tempérament plus particulièrement actif, sentent leur énergie se détendre, ils abandonnent leurs projets et leurs affaires;
1. La psychologie morale contemporaine ne pourrait tirer que profit de l’ingéniosité avec laquelle les moralistes chrétiens surent combattre la sécheresse et même en faire bénéficier leur idéal.
souvent enfin la dépression morale prend une forme particulière que nous étudierons plus loin.
Réduit à ses caractères essentiels ce trouble est aussi simple que l’excitation. Une tristesse plus ou moins intense mais généralisée s’étend comme un voile sur la pensée. Toutes les associations en portent la marque, en sont la « justification ». Des arrière-fonds de la pensée il ne peut pas en surgir d’autres puisque toute représentation, toute idée, quelle qu’elle soit, prend forcément le caractère de l’état affectif qui en est le fond. C’est ici le meme mécanisme que nous avons expliqué plus haut. Aucune association d’idées rassurante ne peut naître dans ce milieu défavorable, ou, si elle y paraît, y pousser ses prolongements. C’est alors que le pessimisme se formule dans certains esprits : la vie est en baisse, les images de vie, d’activité satisfaisante ne peuvent éclore et la tristesse que le sujet ressent n’est pas X effet mais la cause de cette orientation et de cet amoindrissement de la pensée. Nous insistons sur ce point, dans la dépression morale comme dans la mélancolie les images mentales tendent à se raréfier et, d’autre part, leur caractère pénible s’accentue en meme temps qu’elles deviennent plus rares.
C’est ainsi que naissent et que s’expliquent ces découragements absolus et sans cause, ces détentes subites du cœur et de l’esprit dont souffrent tous ceux dont la vie intérieure est intense1. Beaucoup d’auteurs, surtout dans le siècle présent, les ont, après les mystiques, reconnues et décrites.
Telle est, réduite à sa forme la plus simple, la dépression morale ; elle prend encore d’autres aspects difficiles à classer, mais qu’il faut reconnaître.
i. Cf les journaux intimes de Maine de Biran et d’Amiel. Werther , René, et toute une partie de la littérature contemporaine (beaucoup de poésies et de romans dits d’analyse, par exemple).
Formes accidentelles de la dépression morale. — La
DÉPRESSION ANXIEUSE. Le DOUTE. L’ANALYSE INTIME.
Dépression anxieuse . — Nous touchons ici à une forme de la dépression très fréquente, mais qui n’est analogue à aucune psychose simple. Aussi nous en présentons l’étude à part et sans essayer de la faire entrer dans nos cadres.
Ce trouble nous paraît être l’état faible d’un état morbide bien reconnu : la mélancolie anxieuse ou agitée, qui est peut-être elle-même une forme accidentelle de la mélancolie simple.
La mélancolie, en effet, ne tend pas toujours vers la stupeur et elle se complique souvent de symptômes assez embarrassants lorsqu’il s’agit d’attribuer à cet ensemble de troubles une place bien déterminée dans une classification complète. Le propre de la mélancolie anxieuse, en effet, c’est qu’elle paraît être un mélange de certains symptômes de la manie et de la mélancolie. La dépression morale, au lieu de coïncider avec la raréfaction évidente des représentations mentales, qui est un des caractères de la mélancolie pure, s’accompagne d’une effervescence douloureuse de l’association des idées et, comme son nom l’indique, d’anxiété et d’agitation. L’état affectif est donc ici un malaise à part. L’agitation de la pensée qui l’accompagne résulte-t-elle d’une augmentation réelle du nombre des représentations mentales ? Nous croyons qu’il n’y a là qu’une illusion du sujet et que les associations d’idées, ici encore, vont en se raréfiant. Mais la pensée, au lieu de descendre sans secousses jusqu’à la tristesse noire, tourne, pour ainsi dire, dans un cercle de plus en plus restreint d’interrogations sans réponse. La chute n’est plus verticale mais spirale. On peut en tous cas admettre encore ce que nous avons démontré ailleurs : c’est bien l’état affectif qui est la
cause véritable et profonde de ces troubles. Ils viennent d’en bas — des profondeurs du sentiment — et non d’en haut, — de la pensée. — C’est une erreur de se fier à certaines apparences du contraire. On dit : il y a parfois des causes saisissables. Sans doute, il y en a même toujours, réelles ou imaginaires ; mais ces causes elles-mêmes ne sont que des « justifications » ; en d’autres instants le sujet ne les imaginerait pas, ou les jugerait négligeables. Ici encore la pensée ne fait que broder des dessins appropriés sur le fond que lui fournit le sentiment. Nous rangeons donc ici, sous le nom générique de dépression anxieuse , tous ces troubles qui ont pour base cette forme particulière d’état affectif, en réservant pour une étude à part ceux d’entre eux qui se présentent sous les formes particulières et bien nettes du doute ou de l’analyse intime. Les autres sont moins intéressants présentement parce qu’ils sont moins conscients et qu’ils prennent des formes très variables et peu constantes. Ce sont les altérations momentanées du caractère, les inquiétudes passagères, les agitations excessives ou vaines, les accès d’impatience mal justifiée, les préoccupations exagérées, surtout fréquentes dans l'insomnie, tous ces malaises en un mot qui dérivent de cet état que les aliénistes ont si bien appelé la faiblesse irritable et que les observateurs de la neurasthénie ont signalés i. Ils sont l’aspect conscient de cette dépense trop rapide et mal réglée de l’énergie qui provient probablement de la distribution . particulière des inhibitions dans cette forme de la dépression. Nous retrouvons encore ici le parallélisme constant des phénomènes moteurs et des phénomènes de conscience.
Le doute . — Le doute, abstraction faite de l’objet
1. Cf. Levillain. La Neurasthénie. Paris, 1891 (Maloine). — Féré. Pathologie des sentiments. Paris, 1893 (Alcan). — Etc...
auquel il s’applique, consiste essentiellement en ceci : une tendance quelconque plus ou moins déterminée se faisant jour et se traduisant dans la conscience par une série plus ou moins nette de représentations, la satisfaction de cette tendance est conçue plus ou moins nettement comme impossible. En d’autres termes, à l’association d’idées primitive se soude une autre association qui la contredit et la réprime. Cette répression est du reste plus ou moins logique et explicite, et même la plupart du temps plutôt sentie que pensée.
On voit que nous donnons ici au mot doute un sens très défini, et que nous distinguons avec soin ce malaise de la conscience, soit de la négation pure et simple, soit de l’acte de saine logique par lequel nous ajournons une affirmation qui ne nous paraît pas avoir un caractère de certitude suffisant. Ce qui, pour nous, au contraire, constitue le doute, c’est qu’il est pénible et qu’il tire ce caractère non de la nature de la question que l’esprit se pose, mais du malaise affectif sous-jacent qui cherche à se justifier par des associations d’idées.
Pour l’homme en état d’équilibre, l’ignorance n’est pas une douleur, sinon la pensée serait un martyre puisqu’elle confine toujours à l’insoluble. Cependant, tant qu’un certain malaise ne nous a pas envahis, nous nous contentons fort bien de très médiocres clartés. Parfois même nous allons jusqu’à nous en réjouir. Ces jours-là, la pensée est faite d’heureuses certitudes. Nous avons vu, à propos de l’excitation, le mécanisme de cette illusion dont l’extase nous avait déjà montré le développement exagéré. Au contraire, lorsque le trouble affectif qui nous occupe ici apparaît, aucune lumière, aucune révélation ne pourrait nous satisfaire, et la quiétude ne revient à la pensée que lorsque les profondeurs du sentiment sont calmées.
L’apparente suractivité intellectuelle de la dépression
anxieuse s’emploie donc à formuler des questions nécessairement insolubles, et leur caractère d’insolubilité est la forme que prend dans la pensée le malaise affectif.
Il suit de là que le malaise peut se manifester à propos des objets les plus insignifiants. Le dégénéré héréditaire se demande avec une angoisse insupportable s’il a bien cacheté la lettre qu’il vient de mettre à la poste, et trouve, aussitôt rassuré, un autre objet d’interrogation anxieuse. C’est là une exagération de certains tourments qui obsèdent parfois les intelligences les plus saines. Il n’est personne qui n’ait éprouvé au moins très passagèrement des crises analogues. Cependant, le plus souvent, le doute est à la mesure de l’intelligence qu’il envahit. En l’emplissant, il prend sa forme et sa capacité. Si cette intelligence est large et de belle qualité, le doute peul devenir grandiose et résumer les incertitudes de l’ordre le plus noble. Aussi bien que les tourments vulgaires des médiocres, les angoisses des grandes âmes ont pour origine une crise passagère de dépression anxieuse. Du reste cela n'en diminue en rien ni la portée ni l’ampleur.
Chez un grand penseur la souffrance diffuse apparaît, elle prend un caractère moral, il faut que la pensée la reflète. L'esprit se pose une série de questions auxquelles il ne peut pas trouver de réponse. S’il en trouve il pousse aussitôt plus avant, car l'inquiétude est toujours là qui continue son œuvre irritante, la pensée est vite acculée à ce qu elle conçoit comme le dernier problème ; mais au lieu de constater l’inconnaissable, de le reconnaître comme tel et de passer outre, elle formule une dernière question de laquelle il semble que toute tranquillité dépende désormais. Et la réponse n’est pas trouvée, elle n’existe pas, elle ne peut pas exister, puisque, fût-elle découverte, un autre problème sans réponse surgirai! nécessairement aussitôt.
On voit donc que le doute que nous étudions ici n’a
pas son origine dans la pensée. Il n’est pas un fait purement intellectuel, la conclusion logique d’une série plus ou moins longue d’associations d’idées. Il est une maladie du sentiment, il a une cause profonde : l’état affectif. On n’agit pas sur le doute par des raisonnements ; mais que le malaise organique cesse, il disparaît ; que l’excitation, la grâce reparaissent, tout devient certitude.
V analyse intime. — Cette disposition est une autre forme très intéressante de la dépression anxieuse. Nous prenons ce mot d’analyse intime avec son sens courant et nous entendons par là un besoin parfois obsédant qui entraîne certaines âmes à s’observer elles-mêmes dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs actes.
C’est la transcription dans la conscience d’un état de misère vitale. La pensée subit le contre-coup de l’état affectif comme les phénomènes moteurs sont altérés par cet état. Ici comme toujours le fait a sa double face, motrice d’une part, consciente de l’autre. Nous n’étudierons ici que l’aspect conscient de ce trouble. Les altérations motrices (organiques, musculaires, vasculaires, etc.) correspondantes, outre que le détail en serait forcément incomplet, nous entraîneraient à des digressions qui ne peuvent trouver place dans cette étude. Cependant nous pouvons retenir que cette forme de la dépression s’accompagne comme les autres de troubles organiques et moteurs plus ou moins considérables, quelquefois même d'un peu de fièvre et la plupart du temps d’un ensemble de symptômes d’agitation qui montrent bien une sorte d'effort pénible et mal réglé de l’énergie.
Pour bien comprendre comment la dépression anxieuse peut prendre dans la conscience cet aspect de l’analyse intime et surtout comment le malaise affectif qui en est la base se traduit dans la pensée par des associations d’idées décevantes, il faut d’abord se faire une idée du
fait psychologique qui constitue l’analyse proprement dite : nous entendons par là celle qui n’a pas pour support un état affectif.
Lorsqu’un chimiste analyse un corps, il n’a d’autre hut que d’en isoler les éléments constituants, et la dissociation qu’il pratique dans les phénomènes extérieurs correspond exactement à une dissociation de ses propres éléments de conscience, chacun de ces éléments de conscience, pris à part, ayant la propriété de s’associer à d’autres qui représentent les qualités propres de l’élément extrait par analyse1. C’est ainsi, par exemple, que le chimiste saura que le carbone extrait de tel composé organique possède certaines propriétés de densité, de poids, de couleur, etc. Cette étude de chaque partie permettra d’arriver à une notion plus étendue des propriétés du tout. Ayant, par exemple, reconnu que les éléments organiques contiennent du carbone, la science a pu mieux déterminer les conditions dans lesquelles le carbone devait être fourni à l’organisme, Ce désir de bien connaître les propriétés d’un objet ou d’un être naît donc du besoin de trouver pour cet objet ou cet être des adaptations plus précises, lorsqu'il a été considéré comme un tout complexe en vertu d’une synthèse qui suit nécessairement l’analyse. La recherche scientifique n’est en somme qu’un effort exactement réglé pour établir entre l’être humain et le monde extérieur des correspondances de plus en plus lointaines, c’est-à-dire, en définitive, des actes d'une portée supérieure.
La connaissance scientifique n’est donc possible que par l'analyse constamment mêlée de synthèse. L’analyse d’un tout suppose nécessairement la synthèse de chaque partie considérée comme un tout, c’est-à-dire comme com-
1. Notons, en passant, que les dissociations et les réassociations qui s’opèrent dans la conscience correspondent à des dissociations et à des réassociations de mouvements de tout ordre, réels ou à l’état naissant. (Le chapitre suivant fera mieux comprendre cette observation.)
LES ÉTATS AFFECTIFS CHEZ L’ilOMME NORMAL
prenant un ensemble plus ou moins considérable de propriétés. C’est par ces synthèses partielles que s’enrichit la connaissance du tout, lorsque les éléments ainsi alourdis par la notion de propriétés nouvelles sont réunis et considérés en bloc, l’ensemble ayant du reste des propriétés particulières que l’analyse est impuissante à déterminer.
Pour que l’analyse scientifique soit exacte et utile, il faut donc qu’elle corresponde aux faits extérieurs, c’està-dire que la dissociation et la réassociation des images mentales reproduise fidèlement la désintégration et la réintégration réelle ou possible des objets ou des faits. C’est ainsi que l’association des idées tend, chez un esprit en équilibre, à reproduire l’ordre des faits extérieurs (ordre réel ou logique) et que les mêmes changements qui s’opèrent dans les faits extérieurs correspondent à des remaniements constants des éléments qui constituent le contenu mental.
Cela est du reste, avec moins d’évidence, la loi même de la pensée. La connaissance ou mieux l’investigation scientifique n’est qu’une forme plus parfaite de la connaissance proprement dite, et les lois qui dirigent les recherches du savant sont celles auxquelles obéit la pensée de l’ignorant et même de l’organisme inférieur. Toute vie consciente procède par analyse et synthèse comme toute vie physique procède par intégration et désintégration.
La connaissance peut donc être considérée comme la transcription en termes de la vie consciente de cet effort par lequel les correspondances entre un organisme et le monde extérieur tendent à s’accroître toujours : il n’y a qu’une différence de degré entre l’acte par lequel un fragment de protoplasme englobe de sa substance la particule de nourriture qui l’a heurté et l’acte par lequel un pilote ayant aperçu à dix lieues de distance le feu d’un phare y conduit son navire. On pourrait étendre indéfi-
niment, clans le temps et dans l’espace, ces analogies. L’étude des sciences et principalement de la biologie en fournit des vérifications innombrables.
L’analyse intime diffère par un point essentiel de celle que nous venons d’étudier : elle n’est pas pratiquée par l’esprit en vue d’une synthèse plus vaste, d’une reconstitution, d’une adaptation nouvelle. Elle est à elle-même son but. C’est là une conséquence de la dépression dont elle est, comme nous l’avons dit, une des formes conscientes.
La vie normale est une série d’actes. Parmi ceux-ci il en est qui ont ce caractère de nécessiter temporairement une complète unification des forces. Les émotions correspondant aux tendances fondamentales sont de ce genre. Tout l’être converge vers son but ; de même toute la pensée s’y occupe. Il se forme en ce cas des synthèses qui tendent à absorber tous les éléments de conscience jusqu’aux plus résistants. L’amour en est l’exemple type. En ce cas la pensée est unifiée, ou tend sans cesse à le devenir. Les analyses partielles qui se produisent alors ont un caractère très accentué : elles ne sont pas conscientes à part, elles convergent toutes vers le même but. Elles portent toutes la marque du sentiment régnant. Elles prennent ainsi un caractère anormal qui peut atteindre à l’incohérence, car elles sont alors avant tout ce que nous avons appelé des «justifications ».
Dans l’analyse intime au contraire une synthèse complète unifiant la pensée ne peut pas se constituer. La faiblesse de l’énergie ne permet que des à-coups, pour ainsi dire, et à côté de l’émotion qui fait naître certaines associations d'idées se produisent d’autres associations étrangères et contradictoires qui n’entrent pas dans la synthèse sentimentale et qui sont la justification dans la pensée du malaise, de l’inquiétude éprouvée par le sujet. Tous les caractères de l’état affectif doivent ici comme ailleurs se retrouver dans la pensée, et on les
y retrouve : un effort trop court et une contradiction décevante. Cette analyse ne nous édifie pas tant sur les choses que sur nos propres faiblesses. Les renseignements qu’elle donne sont nécessairement inquiétants puisque c’est l’inquiétude et la faiblesse qui en font le choix et les formulent.
Le pire caractère de cette maladie du sentiment est de se dissimuler, chez certaines intelligences, sous l’apparence d’une investigation scientifique. Mais la science est impassible, elle ne fait que constater. Là est le moyen de reconnaître les causes profondes qui entraînent à certaines recherches. Le pessimisme que ces observateurs croient pouvoir extraire de leurs enquêtes n’est pas dans les choses mais en eux-mêmes. Augmentez la pression intérieure, toutes les remarques décevantes vont devenir des encouragements.
Il est donc faux de dire que l’analyse intime est destructrice, qu’elle est le germe de toutes les contradictions en présence de la vie, et qu'elle ne fait qu’augmenter notre faiblesse1. Comme les autres états que nous avons étudiés, l’analyse intime n’est pas une cause, mais un effet] elle n’a par elle-même aucun pouvoir, mais elle est souvent le signe redoutable d’un mal intérieur qu’il était bon de reconnaître, avant qu’on puisse chercher par quels remèdes et par quels artifices on pourrait le soigner et le guérir. En tous cas il semble que c’est sur le sentiment lui-même qu’il faudrait agir d’abord, en régénérant la santé organique2.
1. Elle peut être au contraire une forme de l'effort moral; l’examen de conscience n’est pas autre chose.
2. Cf. Cabanis, ouvrage cité, tome I, où se trouve formulée pour la première fois la théorie si intéressante des tempéraments acquis.
Le RYTHME AFFECTIF SOCIAL.
11 n’était pas indifférent de reconnaître ces grands mouvements qui agitent si complètement la conscience. Le sol sur lequel repose la pensée est mouvant et il ondule sans cesse. La vie physique et la vie morale sont continuellement bouleversées par des lames de fond d'origine encore inconnue. Ce sont les états affectifs. Nous avons vu comment ils se traduisent dans la pensée en donnant à l’association des idées un caractère d’incohérence, et nous avons entrevu que les formes de cette incohérence pouvaient se réduire à quatre. En tout cas il est incontestable que la pensée subit immédiatement le contre-coup de l’état organique général, et que les moindres oscillations, les moindres changements de niveau de l’état affectif correspondent à une modification de l’association des idées.
Nous sommes en droit d’espérer qu’on pourra un jour définir exactement les causes véritables des variations affectives et en noter plus complètement que nous n’avons suie faire les formes diverses. En tout cas ce qui nous importe surtout aujourd’hui, c’est de retenir qu’ils existent, et que la conscience est, dans son ensemble, soumise à un rythme inégal et qui correspond au rythme inégal de la vie organique.
Il semble que l’on puisse tirer de cette constatation quelques considérations incidentes, et après avoir examiné l’individu regarder l’espèce.
Il y a dans l’histoire des périodes d’activité et de lassitude, de bien-être et de malaise ; ce sont des sortes d’états affectifs de tout un peuple, très variés sans doute dans leurs formes, très irréguliers et parfois compliqués au point de coexister au même instant, mais cependant assez reconnaissables. Après de longues années d’expansion et de vitalité excessive, on voit une nation s’affaiblir,
LES ÉTATS AFFECTIFS CHEZ l’HOHME NORMAL 127
se replier sur elle-même ; il semble qu’elle doive payer une dépense exagérée d’énergie. Si l’on songe qu’un peuple n’est que la somme des individus qui le composent, que ces individus subissent les mêmes influences générales, qu’ils sont éprouvés par les mêmes guerres \ affaiblis par les mêmes épidémies, restaurés par les mêmes récoltes, exaltés et enrichis par les mêmes victoires, on peut soupçonner que la conscience sociale reflète elle aussi les oscillations de la santé publique.
Cette santé publique elle-même reproduit et combine tous les rythmes de la nature ; en d’autres termes la somme d'énergie disponible d’un peuple est variable, en raison de certains faits, climatériques ou autres, et l’état mental de ce peuple transcrit fidèlement ces phénomènes organiques et moteurs. Il y a des périodes plus ou moins longues où les tendances sociales sont normales, les actes bien coordonnés, exactement adaptés, les conceptions cohérentes et sages. C’est l’état d’équilibre affectif : telle nous apparaît la grande époque grecque, avec sa belle santé physique et morale, ses hommes robustes, ses conceptions raisonnables. Cette petite société ne fut bouleversée ni par le doute, ni par l’idéal : ses désirs étaient souriants, son art simple, sa philosophie calme, ses dieux amis, ses entreprises bien calculées. Au contraire le xve siècle, affamé par les disettes, terrifié par l’invasion, surexcité par les apparitions et les « voix », présente les symptômes principaux de la faiblesse irritable qui est une forme fréquente de la dépression. En examinant une longue période de l’histoire, on pourrait peut-être en tracer une courbe analogue à celles qui rendent visibles aux yeux les alternatives de certains faits d’ordre physiologique. Les progrès constant de la statistique et surtout
1. La taille moyenne des conscrits de la classe 1891 (nés pendant la guerre de 1870, par conséquent) est inférieure à la taille moyenne desannés précédentes.
de la statistique graphique, dont le grand intérêt est de révéler entre des faits de nature très différente des rapports que l’on n’aurait pas soupçonnés, rendront sinon facile, du moins possible cette tâche pour l’époque présente et pour l’avenir. Yoici un exemple très simple : en examinant les statistiques de l’asile Sainte-Anne, on remarquera que la moyenne des entrées pour les dix dernières années donne G88 cas de mélancolie contre 531 cas seulement de manie. C’est là, à notre sens, un fait très important, il permet de croire que l’inhibition est, au moins à Paris, plus forte que l’action. En effet l’aliénation mentale, est un indicateur très apparent, un flotteur certain de la santé morale publique. Si les formes où la dépression s’exagère jusqu’à devenir mélancolie sont plus nombreuses aujourd’hui, c’est sans nul doute que nous traversons une période où la dépression est plus fréquente, c’est-à-dire où l’énergie est insuffisante et au-dessous de la normale. Or, le crédit de la littérature pessimiste, le roman d’analyse intime, l’abandon des passions simples et vives dans les créations dramatiques, l’abus de l’ironie, l’absence d’enthousiasme, de foi, d’amour, qui sont les caractères généraux de la période littéraire qui s’achève aujourd’hui, montrent, reproduits dans l’espèce, les principaux symptômes de la dépression chez l’individu, lîien plus, le goût des expéditions lointaines et des grands déploiements d’énergie qui semble renaître, le besoin de plus en plus vif de regagner la vigueur physique, la renaissance du sentiment religieux sous la forme d’un mysticisme encore vague et qui cherche à se formuler, les efforts croissants versl’optimisme, tout cela semble bien marquerun retour prochain, vers la forme affective contraire.
Si nous prenons nos exemples dans le présent, ce n’est pas que le passé ne puisse en fournir d’autres : depuis le xvie siècle jusqu’à nos jours, la littérature décrit une série d’oscillations entremêlées de périodes d’équilibre.
C’est tantôt l’imagination et le mysticisme, tantôt le calme et l’idéologie, tantôt l’analyse, l’inquiétude, l’absence de synthèse et d’éinotion qui prédominent. Nous n’indiquons que très sommairement une remarque dont les vérifications seraient certainement intéressantes et pourraient peut-être aider à résoudre certains problèmes de critique ou d’histoire. En tout cas, il est possible que ce soit dans l’état affectif d’une époque qu’il faille chercher l’explication, non pas peut-être des productions de la pensée dans leur détail, mais du caractère général de ces productions considérées dans leur ensemble.
L’évolution mentale n’obéit pas aux lois de la logique pure, nous l’avons déjà remarqué à propos du délire chronique ; elle a d’autres lois qui plongent plus profondément dans la vie. « C’est le sentiment qui mène le monde. » En déterminant les lois du sentiment, en étudiant en même temps que l’association des idées l’association des émotions et l’association des états affectifs, on ajouterait à la psychologie expérimentale des chapitres dont la portée serait, sans nul doute, bien plus grande qu’on ne le supposerait au premier abord, et qui fourniraient un point d’appui solide à des considérations générales de l’ordre de celles que nous indiquons ici en passant.