Féré. Sensation et mouvement , p. 32 et suiv
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produit une dynamogénie totale, c’est-à-dire une réaction très générale de l’organisme1. Une perception très définie provoque des séries de mouvements très définis. Nous reviendrons sur ce fait essentiel. En tous cas, pour reprendre notre exemple, lorsque l’émotion s’éveillera elle évoquera une série de représentations contenant des éléments moteurs 2 qui tendront à se continuer par une série d’actes réels (comme si, au lieu d’une image, c’est-à-dire d’un phénomène de conscience d’origine interne, il s’était agi d’une perception), si les obstacles qui empêchent la tendance de se satisfaire immédiatement viennent à disparaître.
Plus croîtra Pintensité de l’émotion, plus les associations d’images qui représentent sa satisfaction idéale tendront à occuper sa conscience et en même temps à se préciser. Si l’on n’a pas faim, on peut entendre parler d’un repas sans que les mots entendus évoquent autre chose qu’une représentation très vague et très passagère. Bien plus, si l’on sort de table, ces représentations, suggérées par les paroles, seront écartées avec répugnance. La pensée produira alors une sorte de réaction correspondant à celle que produirait l’organisme si l’on tentait de lui faire assimiler de nouveaux aliments. Les associations ne se continueront donc que si le milieu est favorable, c’està-dire s’il existe une émotion sous-jacente. En ce cas le groupement des éléments de la pensée deviendra de plus en plus net.
Les représentations mentales formeront une synthèse sous l’empire de l’émotion, comme les actes tendront à se systématiser sous l’empire de la tendance. Il se produira
1. Elle produit en outre une réaction musculaire très simple et très localisée.
2. Cette expression « contenir des éléments moteurs » qui est souvent employée en psychologie expérimentale ne doit donc pas être prise au sens absolu ; elle signifie que l’image s’accompagne toujours de mouvements, sans qu'il y ait du reste communication réelle entre le mouvement et le fait de conscience.
alors, par le fait des réassociations nouvelles, des dissociations d’éléments de conscience qui pourront s’étendre à des éléments jusque-là étroitement associés. Tant que l’émotion sera peu intense, le fait sera peu évident, et les associations d'idées seront le plus souvent de simples souvenirs reproduisant des expériences antérieures ; mais si l’émotion devient forte, si elle tend à se satisfaire coûte que coûte, de même que des actes d’un caractère tout nouveau pourront être exécutés, des associations d’idées toutes nouvelles pourront se créer.
Nous avons entendu un ami raconter que vers la fin du siège de Paris, la famine étant devenue grande, il regardait d’un œil de convoitise les chevaux qui passaient en songeant qu’il y aurait là de quoi faire de bons repas. C’est-à-dire que la perception ou l’image d’un cheval s’associait dans cet esprit aux différentes images qui représentent la nutrition. C’est là une association d’idées très anormale, la vue d’un cheval évoquant ordinairement d’autres pensées, mais sous l’empire de l’émotion obsédante, ces associations antérieures se dissociaient et faisaient place à des associations nouvelles.
C’est ainsi que se produisent, sous l’empire d’une émotion, de nouvelles synthèses mentales qui utilisent des éléments de conscience déjà existants, mais en les combinant dans un nouvel ordre, comme les coordinations motrices que ces associations nouvelles symbolisent, dissocient des séries de mouvements jusque-là intimement associés, pour y substituer de nouveaux groupements moteurs. En effet cette dissociation et cette réassociation d’idées ne font que traduire une dissociation et une réassociation de mouvements1.
Les allées et venues d’un homme qui a véritablement
1. Nous employons indifféremment ici le mot idée ou image , l'idée étant, elle aussi, jointe à un phénomène moteur qui a ainsi le caractère de pouvoir aboutir à des mouvements réels, quoique moins immédiats,, de la vie de relation.
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faim ont pour but la recherche de la nourriture. Au lieu que, dans un état de nutrition normale, il produit des actes variés satisfaisant des tendances également variées, dans le cas qui nous occupe, ses mouvements s’emploient tous à la satisfaction de la seule tendance « faim ». Mais ces mouvements examinés en détail sont sensiblement les mêmes, quelle que soit la tendance à satisfaire. Ils se réduisent en dernière analyse à des pas et à des mouvements des bras dont Je dénombrement est assez facile. Les séries prises dans leur ensemble sont différentes, mais les éléments composants sont peu différents. Toute activité réelle consiste en une série de mouvements semblables ou à peu près, mais diversement coordonnés, comme toute pensée consiste en une série d’images visuelles, auditives, motrices ou autres, qui ne sont pas très nombreuses si l’on les considère isolément, et à qui leur ordre et leur groupement donne presque seul une valeur différente. Il suit de là que les mêmes mouvements ou les mêmes séries de mouvements peuvent être utilisés pour des systématisations diverses, comme les mêmes images élémentaires ou les mêmes groupements d’images peuvent être utilisés par des synthèses conscientes diverses. La dissociation et la réassociation des idées traduit ici comme toujours la dissociation et la réassociation des éléments moteurs.
Cette synthèse motrice se produit le plus souvent sous forme de mouvements à l’état naissant, extrêmement faibles et traduits par des représentations mentales conscientes, les mouvements réels ayant presque toujours le caractère automatique et inconscient.
La pensée exprime donc évidemment ici un acte possible. Et c’est en ce sens que l’on peut dire que penser c’est agir. La conscience traduit la préparation d’activités actuellement interdites. Dans l’exemple qui nous occupe, et dans les cas semblables, la mesure de la cohérence
de la pensée est la cohérence des mouvements qu’elle symbolise. Une série plus ou moins longue d’associations d’idées est légitime lorsque les mouvements à l’état naissant qui la traduisent peuvent être remplacés par des mouvements réels. S’il y a une lacune dans l’association des idées, la même lacune pourra être constatée dans l’association des mouvements. Lorsque la série des représentations mentales est complète, l’acte est possible. Songer à établir une communication entre la terre et la lune, c’est ébaucher sous forme de mouvements à l’état naissant quelques-uns des mouvements réels c|ui constituent une partie de cette entreprise ; le jour où la série entière de mouvements à l’état naissant aura été coordonnée, la conception, de vague qu’elle était, sera devenue complète et elle correspondra à un acte réalisable.
Nous ne pouvons pas encore affirmer que cette vue puisse s’étendre à tous les actes de la pensée, y compris les idées générales et les jugements. Cependant nous croyons que, lorsque l’étude de la corrélation du mouvement et de la pensée aura fait de nouveaux progrès, on pourra juger peut-être de la légitimité de ces phénomènes supérieurs de la vie consciente, en critiquant la cohérence des éléments moteurs qui les accompagnent. La représentation mentale n'est, pour nous borner à notre exemple, que de l’activité retardée. La preuve en est que si l’on supprime l’obstacle matériel ou les inhibitions internes qui empêchent l’être d’agir, cette représentation mentale (qui est ici une série assez longue d’images visuelles) produira infailliblement un acte.
L’expérience aujourd’hui classique du pendule de Chevreul monlre fort bien comment les éléments moteurs accompagnant les représentations visuelles se soudent à des mouvements musculaires proprement dits. Les expériences de M. Pierre Janet 1 sur des sujets hypnotisés
1. Pierre Janet. L'Automatisme psychologique , pp. od et suiv., et passim.
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sont de nouvelles preuves plus frappantes du meme fait. A l’état normal même, les représentations mentales produisent souvent des mouvements observables : ce sont des jeux de physionomie *, des gestes, des paroles, qui sont comme la première phase d’une série d’actes qui se produiraient s’ils n’étaient empêchés et si les mouvements à l’état naissant qui accompagnent ces phénomènes de conscience, au lieu d’aboutir à des actes réels, n’étaient pour ainsi dire conservés dans les mêmes centres et utilisés à d’autres phénomènes moteurs de même genre, accompagnés eux aussi de représentations. Et nous entendons par ce mot non seulement les images visuelles, auditives ou autres, mais même les images motrices qui constituent chez la plupart des individus la pensée abstraite. C’est donc en ce sens très large qu’une pensée, quelle qu’elle soit produit des actes. Il faut le répéter : cette pensée ne s’accompagne que de mouvements très faibles, mais ces mouvements minimes ont été peu à peu, et par des expériences répétées, soudés à d’autres séries motrices organisées. Dire qu’à la suite de la sensation se produit la perception, c’est dire que la réaction motrice qui doit produire la sensation se combine avec d’autres déjà préparées isolément. Une tache rouge ne produit, outre la dynamogénie totale, qu’une réaction locale très simple; si cette tache rouge est carrée, la dilatation de l’iris se combine avec des mouvements très légers de l’œil qui suit les contours de la tache; si cette tache rouge et carrée est perçue comme un livre, c’est que certaines coordinations motrices bien définies et anciennement acquises sont éveillées par ces mouvements primitifs et s’y soudent.
Toutes ces tendances sont donc des ensembles de mou-
1. Duchenne de Boulogne. Mécanisme de la physionomie humaine. — Darwin. Expression des émotions. — H. Spencer. Principes de psychologie, § 495. — Wundt. Psychologie physiologique , etc.
vements à l’état naissant qui, complétés par des mouvements réels, constitueront l’acte par lequel notre organisme se met en contact avec l’objet et en utilise les propriétés.
C’est ainsi qu’en meme temps que la perception se complique peu à peu en nous, se créent peu à peu des associations de mouvements de plus en plus compliqués qui ne sont que les diverses formes de notre activité traduites par les diverses formes de notre pensée. Ces faits laissent donc entrevoir l’intime union des mouvements et des représentations mentales. Ils nous révèlent aussi que les représentations mentales doivent se succéder dans l ordre de succession des mouvements qui les accompagnent. Présentée ainsi cependant, l’affirmation doit être l’objet de nombreuses restrictions qui ont leur origine dans ce fait que les représentations mentales sont souvent inconscientes. Certains détails de notre exposition ne pourront donc être évidents que par la suite. Qu’il nous suffise pour le moment de noter que, parmi les associations d’idées si variées qui composent une existence consciente, une série d’images est apparue, ayant le caractère d’etre étroitement liées et orientées vers un but particulièrement défini, en un mot, de former une synthèse d’éléments de conscience d’une absolue cohérence. Le lien sous-jacent de ces associations était l’émotion et nous avons essayé de donner une idée de la lente genèse de l’acte de pensée en qui s’est peu à peu canalisée l’émotion et qui se produit, chez l’homme normal, immédiatement et sans effort dès que l’émotion devient assez forte pour tendre à satisfaire.
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Apparition d'une émotion nouvelle. — Formation d’une nouvelle synthèse consciente.
La tendance, au lieu de se développer et de créer une systématisation de l’activité dès l’origine de la vie, peut apparaître dans un organisme déjà apte à des coordinations motrices très compliquées et produire peu à peu un nouveau et spécial groupement des éléments moteurs. Ce travail correspond à la création des synthèses conscientes nouvelles « justifiant » elles-mêmes l’émotion nouvelle.
Les modifications qui bouleversent l’organisme à l’époque de la puberté se traduisent d’abord par un état émotionnel très vague ; tant que l’organisation physiologique n’est pas terminée, tant que l’organisme tout entier ne s’est pas plié à la nouvelle forme d’activité qui lui est imposée, la crise corporelle s’accompagne d’une crise consciente. La pensée devient incertaine, les choses semblent avoir changé d’aspect et prendre un sens nouveau mais encore inconnu. La presque totalité du malaise physique a un caractère moral parce qu’il n’est localisé qu’en faible partie. De là, ces tristesses sans causes, ces expansions sans objet, ces accès de piété excessive et mystique que les poètes et les romanciers ont souvent décrits. Puis à mesure que les fonctions nouvelles se combinent avec les anciennes, les émotions nouvelles se combinent avec les émotions antérieures. La pensée reprend son équilibre, mais elle est plus complexe et, si l’on peut dire, élargie. Beaucoup d’éléments jusque-là négligés y prennent place. C’est ainsi que se préparent à la fois dans l’organisme et dans 1a, concience des séries de pensées qui se développeront à l’occasion. Qu’une circonstance extérieure vienne offrir à la tendance une
satisfaction plus ou moins lointaine, tous les actes vont désormais y converger, et si ces actes sont empêchés l’émotion se satisfera par des mouvements à l’état naissant accompagnés d’idées associées, elle utilisera et coordonnera les différentes synthèses particulières formées à l’avance, de telle sorte que l’unification de la pensée se créera d’elle-même en vue de justifier la tendance désormais enregistrée dans l’organisme.
Éveil et satisfaction d’une émotion en conflit avec une émotion ou un groupe d' émotions. — ( U amour et les associations d’idées correspondantes .)
Si nous prenons l’amour pour exemple, c’est que cette émotion très forte, très directement orientée vers un but précis, est plus que toute autre, en raison des circonstances qui s’opposent toujours à sa satisfaction immédiate, susceptible d’envahir la pensée et d’y produire des synthèses mentales très complètes.
C’est en ce sens que l’on peut dire que l’amour réalise parfois l’unification complète de l’âme. C’est une unification bien plus précise que celle qui est l’effet de l’excitation. Dans l’excitation, comme nous l’avons vu, l’orientation des associations d’idées n’est pas unique : elles se dirigent parallèlement; ici elles convergent.
Nous ne reviendrons pas sur la genèse du groupement des représentations qui accompagnent le travail de groupement des mouvements à l'état naissant par lesquels se satisfait idéalement la tendance lorsque sa satisfaction réelle est empêchée. Il suffit de se rappeler ce que nous avons essayé de faire comprendre plus haut : l’acte à l’état naissant, par lequel se coordonnent les éléments moteurs disponibles, se traduit par l’acte de la pensée qui synthé-
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tise les éléments de conscience disponibles. Les représentations mentales ne prennent place dans cette synthèse qu’en tant qu’elles sont jointes à des éléments moteurs utilisables par la synthèse motrice envoie de formation, les autres étant négligés (de là des dissociations et des réassociations constantes des éléments moteurs et conscients). Le point sur lequel nous voulons insister ici c’est qu’une émotion peut absorber toute la pensée consciente sans passer nécessairement à l’acte. C’est que la tendance se trouve alors en conflit avec une autre tendance ou un groupe de tendances inconscientes qui agissent par inhibition. Ces tendances inhibitives sont accompagnées, ici comme toujours, d’éléments de conscience, mais ces éléments de conscience ne sont pas reconnus par le sujet. L’activité se divise alors nettement en deux groupes ou faisceaux de mouvements : l’un qui est traduit dans la conscience proprement dite et qui comprend les mouvements en voie de coordination, et l’autre qui se développe automatiquement et qui reste dans l’inconscient.
Imaginons un soldat qui pense constamment à la femme qu’il aime et qui continue cependant à rester à la caserne et ày accomplir ses devoirs militaires. A côté de l’émotion qui absorbe sa pensée, d’autres émotions inconscientes existent en lui. Ce sont, si l’on veut, le sentiment de la discipline, la crainte, etc. Ce sont, en tous cas, des tendances antagonistes qui agissent par inhibition. Ce sont des forces réelles opposées à une autre force qui tend à se dépenser. Et ces forces ignorées, inconscientes au sujet, sont, somme toute, les plus considérables, puisqu’elles régissent l’activité réelle de l’individu. Elles existent en lui, elles ont été autrefois conscientes. Elles peuvent le redevenir, comme nous le verrons tout à l’heure. Si elles ne se traduisent pas dans la pensée, c’est qu’elles sont automatiques, fixes, indiscutables, et que la pensée tra-
duit précisément les efforts de coordination motrice à qui ces caractères sont refusés.
Ceci nous amène à remarquer en passant que la vraie marque de la force et de l’intensité de l’émotion est dans l’activité et non dans la pensée. La religion chrétienne, qui a noté avec une justesse incomparable tant de nuances de la vie morale, répète souvent ces paroles du Christ : « Ceux qui disent : Seigneur! Seigneur! n’entreront pas dans le royaume des Cieux. » La pensée est quelque chose, elle n’est pas tout. Elle exprime le désir, elle n’exprime pas la prise de possession réelle de l’être. C’est l’effort réel, c’est l’acte qui en est le seul indice.
Songer au salut de son âme, à la femme qu’on aime, aux misères publiques, elc., et rester dans son fauteuil ou continuer à vaquer à des soins quelconques, n’est pas le fait d’un être que la pitié, l’amour ou la charité emplissent véritablement. Ce sont des tableaux émouvants qu’il combine dans sa pensée et dont il est dupe, en somme. Tant qu’il ne s’est pas levé pour agir, tant (ju’il n’a pas essayé de vaincre toutes les résistances, on est en droit de dire qu’une autre tendance 1 le fait rester à sa place ou continuer ses occupations habituelles, et que celle-là est la plus forte. C’est là ce qu’ont bien senti les moralistes, qui ont attaché tant d’importance à l’effort au commencement d’exécution. Le sentiment de l’effort n’est pas autre chose, en effet, que la traduction dans la conscience de cette lutte entre deux forces presque égales qui se disputent l’activité réelle. Lorsque l’émotion veut passer de la forme purement idéale à la forme véritablement active, en absorbant des éléments moteurs existants, il y a effort et quelquefois même douleur. Cet effort, alors même qu’il ne serait pas soutenu longtemps, a d’utiles conséquences. A la minute où il se produit, de nouvelles
1. Tendance ou faisceau de tendance déterminé ou non, mais agissant quand même par inhibition : la paresse, par exemple, ou la crainte, etc.
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coordinations motrices sont créées, qui se développeront de plus en plus aisément et pourront même devenir complètement automatiques. C’est en ce sens que l’effort traduit un gain réel et nouveau d’une tendance, un progrès dans la vie morale pratique, et qu’il est d’un grand prix.
A vrai dire, il y a des efforts qui s’exercent dans le domaine purement idéal, et ce que nous venons de dire plus haut n’exprime qu’une partie de la vérité. C’est qu’il y a des synthèses motrices qui ne peuvent guère se traduire par des actes réels et immédiats. Lorsque Spinoza écrit Y Éthique, les formes d'activité que sa pensée élabore sont trop vastes et trop lointaines pour déterminer un commencement d’exécution quelconque. Les seuls mouvements musculaires réels auxquels l’émotion puisse, en ce cas, aboutir, sont ceux de la parole ou de l’écriture. Il en est de même de toutes les synthèses mentales qui combinent des adaptations très générales et très lointaines dans le temps ou dans l’espace. Elles se renferment dans le langage intérieur et quelquefois extérieur1, parce qu’elles ne peuvent s’exécùter réellement qu’à longue échéance. Si elles ne passent pas immédiatement à l’acte, c’est que des obstacles matériels, sociaux ou autres, les en empêchent, ou que, même chez l’être en qui elles se produisent, en l’absence de tout obstacle réel, la série intermédiaire des actes qui rattachent à l’activité réelle et pratique ces formules supérieures de la vie, n’est pas complètement reconstituée idéalement. En tout cas, il faut remarquer que ces formes nobles de la pensée et, par suite , de l’activité , nous sont données comme telles. Et si des inhibitions les répriment, du moins on le sait. Aussi les remarques incidentes qui précèdent ne s’appliquent-elles qu’à des émotions qui pourraient recevoir une satisfaction immédiate. Elles expliquent pourquoi le soldat qui se croit épris ne déserte pas. Elles 1. Parole, écriture.
visent aussi les illusions si fréquentes de certaines émotions qui se croient exclusives, qui même le déclarent, et qui ne le sont pas en réalité, puisqu’elles sont réprimées par d’autres. Elles mettent en lumière ce fait, souvent ignoré, qu’à côté d’une tendance que le sujet croit en lui souveraine, existe dans l'inconscient une tendance ou un faisceau de tendances contradictoires qui sont, somme toute, les plus fortes et qui maintiennent leurs prises sur son être.
Conflit de deux émotions conscientes.
11 peut se faire, et cela arrive souvent, que les inhibitions qui font obstacle à la satisfaction immédiate de l’émotion consciente composent une tendance unique et très définie, et que cette tendance elle-même puisse devenir consciente sous forme d'émotions et d'idées associées. 11 se forme alors dans le sujet deux synthèses très nettes et opposées dont chacune devient consciente à son tour. Au moment où l’une des tendances sera sur le point d’entraîner l’individu, l’autre se révélera et agira par des inhibitions dans l’ordre moteur et par des associations d’idées dans l’ordre conscient.
Dans l’exemple que nous allons étudier l’émotion inhibitrice est très consciente; elle ne consiste pas en un faisceau d’inhibitions vagues et difficiles à formuler en termes conscients. Elle est une force simple qui grandit peu à peu et se révèle à point nommé. La vie courante fournit parfois des exemples de ces conflits intérieurs où les forces vives de l’être se groupent ainsi autour de deux centres opposés. Le sujet se sent alors en proie à deux courants contraires. Cependant le plus souvent la plupart des mobiles, quelle que soit leur force, sont mal définis et la conscience ne les traduit pas par des idées bien nettes. Les hommes les plus habitués à reconnaître ce qui se
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passe en eux sont le plus souvent impuissants à déterminer exactement la nature de ces forces qui les entraînent ou les arrêtent. Dans l’exemple que nous choisissons, au contraire, le sujet est aussi apte que possible à se rendre compte du travail intérieur, il est partagé entre deux émotions très concrètes, très définies, qu’il reconnaît jusque dans les moindres efforts qu’elles produisent pour s’adapter aux circonstances et se satisfaire.
Les stances du Cid expriment l’état d’un homme en qui l’amour et l’honneur cherchent tour à tour à envahir la conscience et à se satisfaire par des actes. En disant que l’amour et l’honneur se disputent Rodrigue, nous ne voulons pas simplement répéter une remarque banale et que Corneille a explicitement faite, mais expliquer le conflit de ces deux forces, en rendant aussi évident que possible le travail par lequel les deux tendances, d'abord vagues, se canalisent peu à peu, coordonnent des séries de mouvements à l’état naissant, cherchent, chacune de son côté, à absorber la plus grande quantité possible d’éléments moteurs disponibles, jusqu’à ce que, l’équilibre étant rompu, les actes réels s’ensuivent. On verra en même temps comment la conscience reflète fidèlement ce travail moteur.
Rodrigue est immobile ; il n’est plus question pour lui d’aucune activité automatique, d’aucune autre tendance à satisfaire. Il n’y a d’éveillé en lui que les deux émotions confuses qui vont se préciser peu à peu. Aussi les premières stances nous montrent une série d’oscillations très courtes dans la conscience du Cid. Au fur et à mesure qu’une tendance apparaît sous forme d’émotion et se traduit dans la pensée par des idées associées, elle est réprimée par l’autre. Ces idées associées ont exactement le degré de vague de l’émotion qui les fait naître. Aucune des deux tendances n’arrive encore à occuper l’organisme assez longtemps pour que des mouvements réels (à part
ceux de la parole qui du reste pourrait être seulement intérieure) s’ensuivent, parce qu’aucune n’est encore bien canalisée, n’a pris possession des coordinations motrices les plus définies, en un mot n’est, devenue consciente de son but et de ses conséquences concrètes. Chacune conserve donc son domaine et le défend contre l’autre.
Si Rodrigue n’était pas capable de l’amour le plus vif il se serait, aussitôt après le récit de Don Diègue, précipité sur le comte de Gormas et il aurait donné à son honneur une satisfaction immédiate; dès lors toute la série des faits de conscience qui composent le reste de la tragédie ne se serait pas produite. L’émotion de l’honneur à peine éveillée aurait produit des séries de mouvements réels, pour la plupart automatiques, et qui n’auraient été conscients que dans la mesure strictement nécessitée par les difficultés nouvelles de l’adaptation aux circonstances et au milieu présent. En tout cas il n’y aurait pas eu de lutte intérieure, partant aucune de ces longues suites d’idées associées qui traduisent les efforts successifs de l’amour et de l’honneur pour envahir l’activité réelle; mais le poète a mis en Rodrigue une autre émotion qui fait équilibre à la première et qui en arrête les manifestations au fur et à mesure qu’elles tendent à se produire. Chacune de ces deux émotions agit donc comme inhibition par rapport à l’autre. Etant de force égale et ne pouvant pas se satisfaire immédiatement, elles tendent donc, chacune à son tour, à se satisfaire idéalement par des mouvements à l’état naissant, et ces mouvements à l’état naissant, accompagnés de conscience, se prolongent jusqu’à ce qu'ils soient réprimés par des mouvements à l’état naissant de caractère opposé, agissant comme inhibition, et accompagnés à leur tour de conscience.
Si chaque émotion est successivement consciente, c’est donc que chacune à son tour opère la synthèse mentale la plus compliquée; c’est donc ainsi qu’apparaissent
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successivement les séries d’idées associées contradictoires exprimant le travail antagoniste de canalisation des deux émotions.
Ces deux séries d’idées symbolisent donc la lutte de deux groupes opposés de coordinations motrices encore incomplètes et mal définies, tendant chacune à se préciser et à s’assimiler les éléments moteurs contenus dans l’autre groupe.
C’est ce qu’expriment les séries d’idées associées successives. C’est ainsi que nous voyons l’honneur gagner et s’étendre en s'enrichissant d’éléments de conscience soustraits à l’amour. Les représentations mentales qui constituaient la satisfaction idéale de l’amour se désagrègent et quelques-uns de leurs éléments dissociés entrent dans la synthèse adverse. Au fur et à mesure que Rodrigue a pris une conscience nette de ses émotions, c’est-à-dire que des groupes d’idées bien associées se sont formés dans son esprit, chacune de ces deux émotions apparaît avec sa force réelle, c’est-à-dire en révélant quels étaient les éléments conscients disponibles qu’elle pouvait utiliser. C’est ce travail interne qu’expriment les vers de Corneille. Nous voyons donc deux émotions d’égale force apparente (puisqu’aucune ne réussit d’abord à se saisir de l’activité réelle de Rodrigue) se traduire par des associations d’idées contradictoires et d’un caractère assez vague; puis, au fur et à mesure que chacun se précise, les associations d’idées correspondantes deviennent plus cohérentes, et absorbent un plus grand nombre d’éléments de conscience. Le conflit des idées et leur organisation graduelle a traduit le conflit et l’organisation graduelle des éléments moteurs.
Si aucune des deux tendances n’a d’abord prévalu et ne s’est traduite par des actes, c’est quelle n’était pas encore définie et canalisée.
Mais si les deux tendances étaient de force égale au
débat du monologue, comment Tune d’elles a-t-elle augmenté au point de devenir la plus forte ? La conscience a donc eu une efficacité quelconque? Le fait, pour chacune de ces tendances, d’être devenue consciente, a-t-il modifié le phénomène? En un mot, la conscience a-t-elle ajouté quelque chose?
Non, la conscience n’a rien ajouté; elle est restée, ici comme toujours, un fait d’un genre à part, inefficace à produire aucun acte de quelque nature qu’il soit. Elle a accompagné les coordinations motrices envoie deformation, elle transcrit fidèlement le principal travail d’organisation qui s’opérait dans les éléments moteurs, et voilà tout.
Au début des stances, les deux tendances existaient à l’état intense mais vague, aucune n’avait encore trouvé sa voie. Elles tendaient toutes deux à étendre leurs prises sur l’activité réelle disponible, mais les formes de cette activité n’était pas encore précisées: il leur fallait une élaboration, une préparation idéale.
Cette préparation idéale par des mouvements à l’état naissant, contenus dans des mots prononcés ou pensés i, s’est précisément traduite parles associations d’idées que le poète nous a montrées. Dès le début des stances une des deux forces qui cherchaient à se dépenser devait, prévaloir, mais elle ne devait prévaloir effectivement et aboutir à des actes que lorsque la correspondance entre l’excitation diffuse constituant l’émotion et les coordinations motrices précises (ou représentations mentales) se serait établie. Alors seulement le passage du sentiment à la conscience s’étant effectué et la tendance la plus riche en excitations internes, la plus vivante, s’étant
1. La parole intérieure, de quelque nature qu’elle soit, 9’accompagne de mouvements, et il en serait de même si Rodrigue, au lieu d’appartenir, en sa qualité de héros dramatique, au type verbal-moteur appartenait au type auditif ou visuel.
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assimilé, peu à peu, les coordinations motrices les plus définies, le mouvement devait suivre.
La pensée du sujet a donc simplement traduit cet effort de deux forces opposées pour se préciser et prévaloir. Elle a exprimé un travail d’organisation motrice sans lequel l’activité réelle et définie ne pouvait se produire. C’est ce conflit qu’expriment les dernières stances.
Elles lèvent les objections, c’est-à-dire les inhibitions ; elles les suppriment une fois pour toutes afin qu’elles ne viennent pas arrêter l’acte en cours d’exécution. Au fur et à mesure qu’elles se présentent, que l’amour veut empêcher Rodrigue d’agir selon l’honneur, l’argument de l’amour est utilisé par l’honneur, absorbé par lui, si bien qu’il vient un instant où un ordre unique s’est fait dans l’activité motrice idéale et dans la conscience; rien ne s’oppose plus à ce que la tendance victorieuse se satisfasse réellement, et l’activité réelle se produit alors immédiatement et sans résistance.
Nous sentons bien que cet essai de transcription des phénomènes de conscience en phénomènes moteurs est encore très incomplet et que nous n’avons pas expliqué ici beaucoup de détails délicats de notre exemple. Nous n’avons voulu qu’en exposer assez sommairement les caractères principaux. Lorsqu’on sera plus habitué à cette idée que tout phénomène de conscience contient des phénomènes moteurs, les essais du genre de celui-ci deviendront bien plus simples. Il nous semble dès à présent que cette hypothèse que la vie consciente et la vie motrice sont juxtaposées sans communiquer entre elles et -qu’elles accompagnent toujours soit dans la vie consciente proprement dite, soit dans la vie inconsciente (qui a, comme nous l’avons fait remarquer d’après des théories récentes un caractère psychologique bien qu’automatique) nous paraît susceptible de recevoir désormais des vérifications expérimentables de plus en plus précises au fur
et à mesure des progrès de l’analyse psychologique d'une part, et de la physiologie d’autre part. Ici déjà, malgré que bien des points aient été négligés, le principe de la connexion des mouvements et de la conscience nous permet d’entrevoir quelques clartés sur la loi d’association des idées.
Les exemples que nous avons examinés jusqu’ici nous ont montré qu’une tendance réprimée et cherchant à se satisfaire, amène à la conscience des séries de représentations associées. — Ces représentations sont plus ou moins cohérentes entre elles dans la même proportion où les éléments moteurs qui les accompagnent forment une synthèse plus ou moins définie correspondant à une action réelle plus ou moins précise. — Ces représentations se dissocient et se réassocient selon que les éléments moteurs qui les accompagnent se désagrègent ou s’agrègent. Au fur et à mesure que l’émotion devient intense, l’acte qu’elle tend à produire prend un caractère plus défini et le groupement des éléments de conscience devient plus net ; en d’autres termes la satisfaction devenant de plus en plus pressante, le choix des moyens se restreint en même temps et les éléments moteurs se précisant, les représentations se précisent. — Les difficultés que rencontre une émotion pour organiser une synthèse d'éléments de conscience définis, correspondent exactement aux difficultés que rencontre la tendance pour coordonner les éléments moteurs. Dans tous les cas la vie motrice et la vie consciente, sans agir l une sur l’autre, se correspondent, et nous pouvons déjà voir que les éléments de conscience s’associent dans le même ordre que s’associent les éléments moteurs.
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Les émotions de formation secondaire et les associations
d'idées correspondantes. — ( Examen d'une œuvre oratoire .)
Après avoir étudié le conflit de deux émotions bien déterminées et leur transcription dans la pensée, nous pouvons plus aisément nous faire une idée des cas où le fait se présente avec une évidence moindre. A côté des tendances principales qui constituent les principaux courants de l’activité, il en existe d’autres, moins impérieuses, qui se sont constituées peu à peu, au fur et à mesure du progrès vital. Elles sont très nombreuses et il n’en existe pas encore de classification vraiment satisfaisante i. A les bien considérer, elles sont issues des tendances primitives, dont les modes de satisfaction ont dû se compliquer de plus en plus en exigeant des adaptations nouvelles. C’est ainsi qu ont pris naissance les tendances « de formation secondaire » et les émotions qui en sont l’aspect conscient. Quelques-unes ont une telle force qu’elles paraissent maintenant s’exercer pour elles-mêmes et qu’elles se manifestent et se satisfont sans révéler leur véritable origine. Ce fait est analogue à ces gemmations biologiques où une fraction d’un organisme en vient à avoir une vie presque indépendante de l’organisme parent. L’honneur, par exemple, que nous avons vu plus haut l’emporter sur l’amour, peut montrer la vitalité et l’importance de certaines émotions de formation secondaire chez certains individus, sans que rien révèle les liens qui le rattachent à l’instinct de conservation. De même, un être peut être agité par des besoins très impérieux de moralité, de charité, de patriotisme, sans qu'il soit évident que ces tendances
1. Voir pourtant la classification de Mercier, The nervous syslem and the mind (London, Macmillan).
sont issues des besoins essentiels et primordiaux de conservation et de reproduction, et cependant il en est ainsi: les tendances les plus nobles ne sont que les moyens les plus détournés par lesquels l’être obéit le plus complètement possible aux lois fondamentales de la vie.
Ces tendances, lorsqu’elles se manifestent, produisent des coordinations motrices analogues à celles que nous avons étudiées plus haut. Elles sont le lien sous-jacent de séries d’idées. Et ces association^ d’idées, ici comme toujours, n’ont ce caractère d’être cohérentes, que lorsque ce lien sous-jacent existe et peut être reconnu.
Dans la vie courante, ce sont ordinairement des émotions de ce genre — plus ou moins intenses, et par suite, plus ou moins conscientes en tant qu’émotions, et indépendamment des représentations mentales qui y correspondent — qui groupent nos associations d’idées. Nous allons le faire comprendre par un exemple.
Lorsqu’un orateur monte à la tribune, il prononce une série de mots qui, depuis le premier jusqu’au dernier, sont fortement associés. D’abord les principales divisions du discours se continuent et se complètent. Chacune vient à son rang et il est impossible, si le discours est bien composé, qu’elles se succèdent autrement. Chacune est divisée elle-même en un certain nombre de développements qui, eux aussi, ont leur place fixe dans le discours. Chaque phrase a, de même, sa place dans chaque développement et chacun des mots dans chaque phrase. Le discours pris dans son ensemble forme un tout si cohérent, qu’on ne peut en retrancher aucune partie et que chaque partie qui, prise à part, n’aurait qu’une valeur indifférente a, si l’on considère l’œuvre entière, un rapport avec le tout et avec chaque partie du tout.
La série de sons articulés qui transmettent au public le sentiment et la pensée de l’orateur n’est donc que la surface apparente d’un ensemble de faits psychologiques
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d’une grande complexité. C’est tout ce support intérieur et profond de l’œuvre oratoire qu’il faut analyser.
C’est d’abord une émotion générale qui donne à l’ensemble du discours son caractère d’unité. Elle peut se traduire par un mot abstrait et vague : patriotisme, charité, etc. C’est cette émotion que l’orateur cherche avant tout à transmettre à son auditoire.
Les différentes parties du discours, prises isolémentr expriment les effets successifs de cette émotion pour prendre une forme plus concrète, mieux adaptée à des circonstances définies. La tendance fondamentale, l’excitant diffus se décompose, il monte pour ainsi dire vers la pensée. Et chacun des développements de chaque partie, pris à part, représente lui-même une tendance plus concrète, qui elle-même se décompose en coordidinations motrices d’un caractère plus défini, ou phrases, réfractées en une série de mots prononcés qui symbolisent la systématisation achevée des éléments moteurs de la vie de relation par lesquels la tendance fondamentale a réussi à s’adapter aux circonstances extérieures.
En effet cette émotion fondamentale ne pouvait pas se communiquer, directement. Et en admettant qu’il ait pu en être ainsi, l’auditeur n’aurait en tout cas éprouvé qu’une émotion semblable, c’est-à-dire également vague, La tendance principale a dû prendre une forme définie, se canaliser en une série d’actes (à l’état naissant) très concrets, s’assimiler, des éléments moteurs de l’individu, tout ce dont elle avait besoin, étendre sa domination sur les tendances contradictoires qui cherchaient à agir par inhibition. Lors donc que l’émotion vague qui a primitivement agité l’orateur et qui l’a amené peu à peu à prononcer son discours, a cherché à s’ouvrir une voie, à se satisfaire, il s’est créé en lui une vaste synthèse, consciente d’une part, motrice d’autre part. Lorsque l’orateur
a pris la parole il ne voulait pas seulemeut toucher, c’està-dire éveiller dans l’âme de ses auditeurs une émotion vague, il voulait convaincre, c’est-à-dire reproduire en ceux qui l’écoutaient le même travail qui s’était opéré en lui. Par une série de sons, il a évoqué une série de représentations analogues à celles qui se succédaient dans sa pensée ; par une série de phrases il a évoqué une série de phénomènes moteurs plus complexes, ou d’émotions superficielles analogues aux siennes; par une série de développements il a reproduit de même les différentes émotions plus vagues dont l’ensemble compose le premier état d'adaptation de la tendance fondamentale et diffuse, invisible et présente sous la totalité du discours. En sorte que le travail qui s’était opéré dans l’orateur s’est opéré, mais en sens inverse, dans l’auditeur. Chaque mot, chaque phrase, chaque développement, chaque division oratoire, pris comme un tout, a éveillé dans la conscience de l’auditeur une tendance de moins en moins précise, de plus en plus profonde jusqu’à ce que l’émotion fondamentale et tout ses composants concrets ou émotions de plus en plus superficielles eussent été communiquées.
Nous ne voyons pas comment l’association des idées telle que l’a formulée l’école anglaise pourrait expliquer un fait aussi complexe. Les lois de contiguïté et de ressemblance ne rendent pas compte de ces résidus que chaque représentation mentale, considérée non pas isolément mais comme faisant partie d’une synthèse, laisse après elle lorsqu’elle a disparu de la conscience. La pensée ne contient à un moment donné qu’une représentation, ou du moins un très petit nombre de représentations simultanées, toutes les autres sont tombées dans l’oubli. Gomment ces images oubliées continuent-elles néanmoins de produire leurs effets, en un mot comment au-dessous de la succession y a-t-il systématisation, syn-
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thèse? La contiguïté et la ressemblance ne rendent pas compte de cela. Elles n’expliquent que l’aspect superficiel du fait. Il faut descendre plus bas, retrouver les filaments qui de la surface de la vie consciente, de la pensée purement représentative, vont plonger jusque dans les profondeurs de l’organisme, du sentiment. Il faut, de plus en plus s’habituer à considérer la pensée comme l’extrême efflorescence d’une tige dont les racines descendent jusqu’au fond même de la vie. Gela est possible si l’on considère les images comme symbolisant des éléments moteurs purement musculaires dont l’organisation en séries cohérentes n’est que la phase ultime de tout le travail, spécifique et individuel, par lequel les excitations fondamentales puissantes mais vagues cherchent à se dépenser, en s’adaptant aux circonstances extérieures toujours de plus en plus compliquées. Le plus souvent, comme nous l’avons vu, le lien qui rattache ces représentations à l’émotion originelle est insaisissable, et parfois même il est rompu. Les émotions de formation secondaire et les représentations mentales qui y correspondent se succèdent sans aller retentir au fond de l’organisme. En ce cas ces phénomènes de conscience symbolisent des coordinations motrices superficielles et qui n’intéressent pas l’existence même de l’individu. Les émotions puissantes qui traduisent les principaux efforts de la vie sommeillent ordinairement. L’activité consciente s’emploie alors à exprimer des synthèses moins vastes et moins essentielles. Quelquefois cependant, comme dans l’exemple que nous venons d’étudier, la correspondance peut se reconstituer presque complètement.
On voit alors que si le plus souvent l’émotion précède l’association des idées, en ce sens que l’excitation diffuse cherchant à se créer une voie groupe des séries de représentations mentales, celles-ci peuvent, à leur tour, par leur succession dans un ordre déterminé obliger les plié-
nomènes moteurs à l’état naissant qu’elles continuent à se synthétiser en une tendance ou motion plus ou moins définie. En d’autres termes le phénomène se produit parfois du centre à la périphérie — comme nous l’avons remarqué chez l’orateur — et parfois de la périphérie au centre, chez l’auditeur par exemple.
Au surplus, ce n’est là qu’une distinction toute superficielle; le fait pris dans son ensemble implique toujours, quel que soit son point de départ, une longue série d’expériences individuelles et spécifiques qui ont préparé le travail.
Les émotions superficielles et les associations d'idées correspondantes .
Après avoir étudié les séries d’associations d’idées que peuvent produire des émotions profondes ou de formation secondaire, nous devons examiner si dans la vie normale, lorsque l’être est pour ainsi dire indifférent et qu’aucune émotion véritable ne paraît l’agiter, les courtes associations d’idées qui se succèdent dans la conscience ont, elles aussi, un lien sous-jacent analogue, si ces associations correspondent à des émotions plus faibles et plus difficilement discernables, mais véritablement existantes, et s’il n’y a encore ici que la transcription d’un phénomène moteur.
Mais il faut remarquer, en passant, que la pensée est discontinue et qu’une série de faits de conscience correspondant à une représentation ou aune image définie peut être çonsidérée comme une coupure arbitraire faite dans cette série. 11 en est de même pour une suite d’images considérées comme associées : la série des associations est elle-même discontinue et leur groupement en synthèse distincte, leur cohérence, leur aspect raisonnable sont purement subjectifs. Ce n'est qu'en tant que les
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éléments moteurs auxquels ces représentations sont jointes se coordonnent en une action ou réaction définie du sujet que ces idées peuvent être considérées comme associées et cohérentes. Dans le cas contraire, il y a succession, mais non association. Et cette succession n’est continue que parce qu’elle symbolise les mouvements constituant la vie, lesquels ne peuvent pas être considérés comme interrompus. La conscience ne s’arrête pas plus que le mouvement vital.
Le vocabulaire psychologique ne nous fournissant pas de termes appropriés, nous avons dû classer les phénomènes moteurs en trois groupes principaux : 1° phénomènes diffus (excitation et dépression) ; 2° tendances (profondes, secondaires, superficielles) ; 3° mouvements musculaires proprement dits (ou mouvements de la vie de relation) ; nous avons classé de même les phénomènes de conscience : 1° états affectifs; 2° émotions profondes, secondaires et superficielles ; 3° représentations mentales (comprenant les sensations, les images correspondantes et les perceptions, mais jusqu’à un certain degré seulement). A vrai dire, cette classification est grossière et elle ne peut être que provisoire ; de plus, elle est arbitraire pour quiconque n’a pas constamment présent à l’esprit le principe de continuité : de l’un à l’autre groupe les transitions sont insensibles. Cela est surtout évident en ce qui concerne les tendances superficielles et les émotions qui doivent y correspondre. Les tendance profondes ont un aspect subjectif très particulier; elles peuvent être distinguées nettement, lorsqu’elles sont suffisamment intenses, des représentations mentales correspondantes : telles sont la faim, la soif, l’instinct de reproduction ; les secondes s’isolent moins de la série représentative, mais elles peuvent cependant être conscientes à part : la pitié, la haine, le respect, etc., se sentent en même temps qu’ils s’accompagnent de
pensée. D’autres enfin n'ont pas assez d’ampleur, elles ne mettent pas en jeu un nombre suffisant d’éléments diffus moteurs et conscients, elles ne plongent pas assez avant dans la vie organique pour être conscientes indépendamment de la série des représentations mentales. Beaucoup sont d’acquisition purement individuelle ; telles sont peut-être certaines formes très personnelles de l’imagination, certaines habitudes sensorielles. Elles sont alors comme fondues dans les images par lesquelles elles se traduisent dans la pensée. Elles existent cependant et c’est elles qui opèrent la synthèse de ces images associées. On peut reconnaître directement leur existence dans certains cas, lorsqu’on veut exprimer par un mot une idée quelconque et que le mot propre fait défaut. On sent une sorte de besoin très réel et qui cherche à se satisfaire. Telle est encore, par exemple, l’impression qui se dégage de la vue d’un objet quelconque, un tableau, par exemple, ou un paysage.... C’est dans les cas semblables que l’émotion superficielle se révèle directement au sujet. Elle est un pur phénomène moteur, et le mot émotion ne lui est applicable qu’avec le sens étendu que nous lui avons donné.
C’est cette émotion du troisième ordre, légère et dissimulée, que nous allons essayer d’isoler par analyse.
Un homme se promène dans la rue; aucune émotion profonde ou de formation secondaire ne tend à se développer en lui. Il rencontre un soldat en uniforme. Voici quelques associations d’idées qui pourront se développer en lui à la suite de cette perception. Si le promeneur est un philosophe, il songera à la paix universelle. S’il est officier, à la guerre ; s’il est commerçant, au prix de l’imiforme ; s’il est peintre, à un sujet de tableau. Nous n’indiquons ici que quelques associations possibles ; en réalité, la perception dont il s’agit pourra être le point 1. Cf. Taine. De l' Intelligence, t. I, ch. i, ii, ni.
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de départ d’une multitude d’associations différentes suivant les sujets. Mais chacune de ces associations exprimera les tendances de l’individu, ses goûts, ses aptitudes, ses aversions. Elle portera sa marque propre à tel point que jamais, dans deux esprits différents, les représentations associées ne seront absolument semblables1.
Il pourra aussi se faire que la sensation originaire passe inaperçue si elle ne correspond à aucune réaction possible, ou qu’elle évoque des séries d’idées plus ou moins longues selon qu’elle éveillera une tendance ou un ensemble de tendances plus ou moins profondes; nous négligerons ces dernières pour nous en tenir aux superficielles. Ces tendances superficielles, comme les autres, sont constituées peu à peu, par des expériences répétées. La première fois que les yeux du petit enfant ont aperçu un soldat, la sensation mal différenciée n’a provoqué qu’une réaction très incertaine et très vague. Au fur et à mesure que ces notions se sont précisées, la réaction réelle ou possible est devenue de plus en plus nette, et les idées associées de plus en plus définies et cohérentes. C’est-à-dire qu’il s’est formé en lui peu à peu toutun ensemble de coordinations motrices, ou tendances superficielles, constituant sa manière propre de réagir, liées du reste plus ou moins étroitement à d’autres tendances plus profondes et pouvant les évoquer à l’occasion. En sorte que chaque perception exprime jusqu’à un certain point, par la nature des associations qu’elle évoque, les tendances propres de l’individu, sa manière personnelle de réagir, son caractère. Si la perception se prolonge, si la synthèse mentale s’amplifie, c’est qu’une émotion plus générale aura été évoquée. Siellene séjourne au contraire qu’un instant dans la conscience, la corres-
1. Le fait avait déjà été signalé par Spinoza. Cf. Ethique , 2e partie, Scholie de la 'proposition 18.
pondance entre la tendance superficielle et la tendance profonde dont elle est une forme de satisfaction plus concrète n’aura pas le temps de s’établir, mais cette tendance superficielle, par la très courte série d’images qu’elle aura évoquée, exprimera quand meme un mode de réaction particulier à l'individu : une tendance, un phénomène moteur.
On voit donc que si les lois de contiguïté et de ressemblance expriment l’apparence extérieure du fait d’association des idées, elles ne rendent pas compte de sa véritable nature.
Pourquoi telle image, contiguë ou ressemblante, estelle choisie par le sujet de préférence à telle autre, également contiguë ou ressemblante? Toute association d’idées implique donc une intervention active du sujet, le choix d’une réaction idéale déterminée au milieu d’une infinité de réactions idéales possibles. Et ce choix se fait en vertu de certaines habitudes actives du sujet, déposées en lui par l’expérience et enregistrées par son organisme. C’est l’ensemble de ces mouvements réels ou à l’état naissant, considérés comme un tout, que nous appelons la tendance. Il y a une tendance ou émotion sous toute association d'idées cohérente. L’association n'est pas un pur mécanisme imposé par les contiguïtés et les ressemblances extérieures. En tout cas, si cela est vrai pour l’espèce, considérée dans son évolution totale, il n’en est certainement pas de même pour l’individu : le sujet n'est pas passif, il fait un choix parmi les associations possibles comme parmi les réactions réelles possibles, et ce choix lui est propre, quelles qu’en soient les origines.
Ainsi une association d’idées superficielle et passagère, une très courte synthèse mentale cohérente, a pour support une émotion superficielle et cette émotion super-
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ficielle opère une œuvre de synthèse consciente personnelle au sujet et qui exprime, comme toute synthèse consciente, sa réaction propre. Quelle que soit l’ampleur de l’association, en tant qu’elle est considérée comme un tout cohérent elle correspond à une réaction motrice définie, à une émotion plus ou moins consciente et parfois même si légère qu’elle est inconsciente ; mais ici la pensée bien qu’ayant pour support un phénomène de la nature des émotions ne sera pas troublée, puisque toute excitation diffuse et vague, tout état affectif, est par hypothèse supposé absent. Cet état affectif peut, à la vérité exister au-dessous de l’émotion superficielle mais en ce cas l’association des idées subira immédiatement une déviation plus ou moins légère; au cas contraire, la pensée atteindra son maximum de netteté et de cohérence, elle ne sera alors à aucun degré « sous l’influence de la passion », elle obéira à ses lois propres, elle aura pour lien sous-jacent une de ces émotions ou tendances purement intellectuelles qui n’ont pas, à vrai dire, le caractère émotif pour peu que l’on attache au mot émotion le sens d’un trouble ou d’une anomalie quelconque.
Considérée comme une synthèse, la pensée est donc la forme consciente de l’activité et elle ne peut pas être conçue comme indépendante du mouvement réel ou à l’état naissant. Si le plus souvent la pensée et l’activité paraissent ne pas concorder ou même se contredire dans le même sujet, c’est parce que des inhibitions répriment la tendance et l’empêchent de se satisfaire. La pensée exprime alors les formes de l’activité future, et, en tant que les séries de mouvements à l’état naissant correspondent à des séries de mouvements réels possibles, la pensée est cohérente, logique, et raisonnable. Aussi, à considérer les faits dans leur ensemble, soit dans l’in-
dividu, soit dans la société, on constate que la pensée et le mouvement ont une orientation semblable; bien plus, c’est un des progrès de l’évolution que les mouvements inorganiques extérieurs eux-mêmes, soient détournés de leur cours naturel et orientés dans un sens nouveau et, si l’on peut dire, conscient. Ils tendent de plus en plus à être représentés dans la conscience et groupés en synthèses mentales correspondantes à des synthèses de mouvements musculaires au fur et à mesure que l’homme doit les utiliser pour ses propres fins. La pensée représente essentiellement ce vers quoi l’être tend, consciemment ou non, et comment il y tend ; dans la mesure ou que cette activité est réprimée par des inhibitions, la pensée les exprime en nous représentant des obstacles.
Il n’y aurait aucune raison pour qu’une représentation s’associât à une autre, si cette représentation n’était jointe à des mouvements qui s’associent à d’autres pour produire en dernière analyse un fait d’activité adopté aux circonstances extérieures.
La conscience est donc l’autre aspect de la vie ; ou bien elle transcrit la vie réelle, et alors elle est le plus souvent inconsciente, ou bien elle exprime la vie ou mieux l’activité possible et idéale, c’est-à-dire des associations de mouvements à l’état naissant en voix d’élaboration. Notre énergie disponible s’emploie à compliquer et à anoblir ces coordinations motrices, et c’est ce travail souvent douloureux que la conscience traduit. Les plus hautes spéculations ne symbolisent pas autre chose que des combinaisons de mouvements très complexes ; et les minimes éléments moteurs dont l’organisation accompagne les spéculations les plus hautes préparent des formes d’activité qui deviendront automatiques dans l’avenir. C’est ainsi que, suivant la large expression de M. Fouillée, les idées sont des « idées-forces 1 ».