CHAPITRE PREMIER
LA MANIE
Description de la manie. — Troubles organiques. — Troubles moteurs. — Troubles conscients. — La perception et toutes les opérations normales de l’esprit supposent élimination et groupement. — Les éléments éliminés peuvent reparaître dans la conscience. — Ils y reparaissent dans la manie, qui tend alors à devenir la reproduction pure et simple du non-moi sans aucune intervention subjective. — Si, au milieu de l’incohérence maniaque, une association cohérente apparaît, elle correspond à une tendance conservée et qui s’exprime.
Parmi les faits psychologiques que l’aliénation mentale met en évidence, il en est qui présentent cet intérêt d’être des dissociations absolues de phénomènes de conscience intimement unis chez l’individu normal. C’est là une véritable expérience réalisée pour nous par la maladie et qui nous permet d’étudier à l’état isolé les éléments essentiels du sentiment et de la pensée.
La manie* comme les trois autres psychoses1 que nous étudierons ensuite 2, peut-être considérée comme un déplacement graduel du centre de gravité de la conscience. Ici ce déplacement se fera au profit de la pensée ; allégée du contrepoids nécessaire du sentiment, on verra la pensée s’exagérer, mais en meme temps se dissocier jusqu’à devenir incohérente, si bien qu’à l’état extrême elle nous apparaîtra comme réduite en poussière.
La durée de la manie peut être fort longue; certains accès se prolongent pendant plusieurs années, avec des périodes de rémittence ou de recrudescence plus ou moins régulières. Seule la crise suraiguë, lorsquelle se produit — ce qui est rare — est ordinairement très courte : quelques heures ou tout au plus quelques jours. Pour plus de clarté, nous étudions ici la manie pure, véritable forme type, qui en réalité se complique presque toujours, comme les autres psychoses, de syndromes de la dégénérescence qui en modifient l’évolution. Nous empruntons à M. Magnan3 les principaux éléments de la description qui suit :
Le malade, d’abord impatient, devient de plus en plus actif et remuant; il ne peut plus rester chez lui, il fait des visites sans motif, il s’intéresse outre mesure aux affaires d’autrui, il gesticule, il pérore, il se montre indiscret, trop expansif, généreux sans discernement ; il fait mille projets qu’il raconte à tout venant. Son imagination s’exalte, « la mémoire, l’association des idées se trouvent déme-
1. Nous empruntons ce terme au vocabulaire des aliénistes pour désigner la manie, la mélancolie, l’hypocondrie et l’extase, en tant qu’elles ont ce caractère psychologique d’être des dissociations du sentiment et de la pensée.
2. Nous avons adopté la classification des maladies mentales de M. Magnan. Trois groupes principaux : 1° Folie intermittente (manie et mélancolie', ; 2° Délire chronique ; 3° Dégénérescences. — Nous utilisons aussi la classification proposée par Cottard ( Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales , art. Folie (Ritti), v. appendices, I, II, III, IV.