Cf. Bulletin médical du 15 mai
LA MANIE
sûrement surexcitées aux dépens des facultés de jugement et de réflexion ». Il fait des vers qui sont mauvais et dont il se montre satisfait, il chante, il est gai sans motif. Peu à peu, ses projets deviennent de simples velléités vite oubliées, il est de moins en moins capable d’attention, il récite au hasard des fragments jadis appris, il s’agite sur place, ou, s’il sort de chez lui, il va n’importe où ; ses propos approchent de l’incohérence, il cite au hasard, il s’interrompt au milieu d’une phrase et en commence une autre; il court, puis il s’arrête brusquement, change de direction, se roule par terre, s’asseoit, se lève, gesticule et ne prononce plus que des mots sans suite. 11 ne dort plus et reste des heures entières dans un état d’agitation extrême. L’incohérence de la pensée et des actes est à son comble.
« Les fonctions digestives s’accomplissent bien, l’appétit est exagéré; les malades mangent ordinairement avec gloutonnerie. »
Nous pouvons donc classer en trois groupes les troubles de la manie :
1° Troubles organiques. — Les fonctions de la vie végétative s’accélèrent, mais elles ne sont pas troublées, au sens absolu de ce mot. Le grand sympathique conserve son autonomie relative. Les tendances fondamentales qui président à la nutrition et à la circulation restent donc à peu près intactes.
La manie pure, classique, que nous étudions ici, paraît être surtout (comme nous tâcherons de le faire comprendre plus loin) un trouble des centres de la vie de relation et des phénomènes de conscience qui y correspondent.
L’exagération de l’activité organique paraît avoir pour but de subvenir à la dépense d’énergie musculaire que provoque le trouble maniaque, mais cette augmentation de l’activité motrice n’implique pas une dépense aussi
considérable d’énergie qu’on pourrait le croire, car ces mouvements, n’étant ni réprimés, ni coordonnés parle système d'inhibitions qui agita l’état normal, exigent un minimum d’effort. Il en est est de meme de l’accélération du cours des images. L’accroissement de l’activité mentale n’est qu’apparent; ainsi que le fait remarquer Maudsley 1 : « C’est l’explosion d'une énergie inférieure dont il faut plusieurs équivalents pour compenser un équivalent de l’énergie supérieure de l’activité calme et coordonnée du corps et de l’esprit; on peut la regarder en fait comme résultant de la décomposition de l’énergie supérieure. »
Les troubles organiques sont donc peu considérables dans la manie ; le siège véritable du mal est ailleurs.
2° Troubles moteurs. — Nous séparons les troubles moteurs des troubles organiques, bien que les mouvements proprement dits et les phénomènes de la vie organique soicntesscntiellement de meme nature. Lanutrition, la digestion, la circulation, et en un mot tous les phénomènes vitaux quels qu’ils soient, ne sont, en effet, pas autre chose que des séries de mouvements, et les tendances qui y sont liées (et qui prennent l’aspect subjectif d’émotions2) ne sont que ces mouvements à l’état naissant. Nous insistons sur ce point : la vie organique et la vie de relation — ainsi que les phénomènes de conscience qui y correspondent — ne se sont différenciées qu’à une période déjà avancée de l’évolution; cette différenciation s’est traduite anatomiquement et physiologiquement par de nombreux détails de structure et de fonctions (muscles striés et muscles lisses, etc.) mais le mouvement reste le fait essentiel et les tendances organiques ne sont, comme les autres, que des ensembles plus ou
1. Pathologie de l'esprit , traduction Germent, p. 435. — Paris, 1883; Germer-Baillière, éditeur.