Cf. la note, p. xi
LA MANIE
moins compliqués de phénomènes moteurs coordonnés1.
Mais tandis que les fonctions organiques sont peu troublées dans la manie, la vie de relation est complètement désorganisée. Les grandes séries de mouvements habituels, les coordinations compliquées, et par conséquent les tendances qui les régissent, disparaissent peu à peu. Le malade devient de moins en moins capable d’une opération manuelle délicate ; d’autre part il ne peut plus arrêter les impulsions immédiates, ordonner ses démarches en vue d’un but lointain, préparer un acte à longue échéance. Son pouvoir d’inhibition perd peu à peu son empire. La diminution graduelle de l’attention est un des aspects conscients de ce trouble moteur2. L’expansion du maniaque, sa générosité, la diversité de ses désirs, n’ont d’autre cause que l’incapacité où il est de se dominer; sa vie est de plus en plus à la merci des excitations internes ou externes qui, au lieu d’être réprimées ou ajournées, se traduisent immédiatement par des mouvements ; en un mot l’activité tend de plus en plus vers rincohérencé absolue. Nous insistons sur ces troubles moteurs. Ils sont l’aspect objectif des troubles psychiques que nous allons étudier tout à l’heure. Considéré objectivement, un individu n’est en effet qu’un ensemble de mouvements diversement combinés. Les paroles, les autres signes divers (mimique, écriture, etc.) par lesquels il exprime sa pensée ne sont aussi que des mouvements. Rien du monde extérieur n’arrive à notre conscience que sous la forme motrice : si nous attribuons à autrui des phénomènes de conscience analogues à ceux qui se pro-
1. Nous croyons Lien plus apparente que réelle la distinction que l’on établit entre les mouvements réflexes, les mouvements automatiques ou spontanés — respiratoires , cardiaques , réflexes des nouveau-nés (Preyer), choréiques, etc. — et les mouvements idio-musculaires, tels que ceux du décapité du Dr Robin (V. Jourual d'anatomie , 1869).
2. Cf. Ribot. Psychologie de l'attention, p. 38. — L’auteur insiste sur ce fait que l’attention a pour support physiologique essentiel un phénomène moteur.
duisent en nous c’est en vertu d’une inférence irrésistible et qui a été souvent étudiée, mais dont il est impossible de vérifier la légitimité absolue. Or la manie présente cet intérêt de désorganiser peu à peu toutes les tendances motrices d’un individu (mouvements des membres, delà parole, etc.), c’est-à-dire qu’elle rend incohérentes les séries de mouvements qui constituent le support physiologique de sa vie consciente1. Elle attaque d’abord les plus complexes, c’est-à-dire les plus fragiles de ces séries, puis les plus simples, les plus profondément inscrites dans l’organisme. Ici comme dans tous les faits similaires, nous pouvons remarquer que la dissolution s’opère en sens inverse de révolution. Ce sont les acquisitions les plus récentes, celles qui impliquent les séries coordonnées les plus complexes de phénomènes moteurs (actifs et inb ibitifs) qui disparaissent les premières. De là l’impuissance du malade à exécuter dès le début de la manie les actes qui mettent en jeu les formes supérieures de l’activité motrice : abstraction, raisonnement, attention, volonté, etc.
3° Troubles conscients. — Concurremment avec cette disparition graduelle des coordinations motrices se produit une désorganisation croissante de la pensée. L’état affectif, le sentiment de bien-être vague qui marque le début de la manie tend à diminuer et disparaît, en même temps que les tendances se dissocient; Je bienêtre qui est joint au bon fonctionnement des tendances
1. I.e mot le plus abstrait lui-même n’est objectivement qu’une association de mouvements définis. Toute sa valeur vient de ce que ces mouvements, qui constituent le support physiologique du mot prononcé ou pensé, sont susceptibles, chez certains individus spécialement préparés, d’être le point de départ d’une série d’autres mouvements. La pensée n’aurait pas de raison d’être si elle n’avait une transcription quelconque dans l’activité. Ce qui empêche cette vérité d’être évidente, c’est que cette transcription dans l’activité reste souvent enfermée dans les sujets et ne se dépense qu’à l’intérieur sous forme de mouvements à l’état naissant, accompagnés eux-mêmes de pensée.